Le futur est de l'autre côté de la porte. Derrière les façades vitrées d'une Maison de Verre qui cache mal son âge, le hall d'entrée met en vedette une reproduction miniature des nouveaux bureaux de la Fédération, prêts à sortir du sol de Tubize dans les mois à venir.
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Le futur est de l'autre côté de la porte. Derrière les façades vitrées d'une Maison de Verre qui cache mal son âge, le hall d'entrée met en vedette une reproduction miniature des nouveaux bureaux de la Fédération, prêts à sortir du sol de Tubize dans les mois à venir. Trois étages plus haut, le chantier est plutôt sportif. Roberto Martinez reçoit en haut de la pyramide, dans un vaste bureau où la Belgique affiche ses participations aux grandes compétitions internationales, et les fanions des rencontres qui ont jalonné son exceptionnelle campagne de Russie. Le sélectionneur ne cache pas sa hâte de retrouver le terrain, malgré des circonstances loin d'être idéales. " Les derniers matches datent déjà de novembre 2019, le football international doit aller de l'avant. Plus vite on reviendra à la normale, et mieux ce sera. " Avec Roberto Martinez, la norme prend la saveur d'un café noir et sucré, saupoudré de réponses toujours étayées. Un grand classique dont on prend une gorgée apéritive, avant de retrouver le goût d'une pelouse inondée d'exploits diaboliques. Après une si longue période sans rassemblement international, quelle sera la priorité : le team building ou les résultats ? ROBERTO MARTINEZ : On est face à un grand reset. Parce que pendant douze mois, tout le travail qu'on a fait était pensé en fonction de l'EURO. Mais ce n'est pas pour ça que la qualité de la performance ne sera pas importante. On va jouer à Copenhague, comme on le fera pour l'EURO dans quelques mois. Donc, l'idée, ce n'est pas seulement d'être ensemble. C'est de se retrouver et d'essayer de gagner. Tout en essayant de ne pas trop en montrer aux Danois. Montrer ses cartes à un adversaire qu'on rencontrera à l'EURO, ça peut être risqué. MARTINEZ : Je pense que le plus important, ce sera de retrouver les joueurs à l'entraînement, et d'être attentif au comportement de certains. Il faut voir comment Jérémy Doku va s'intégrer dans le groupe, comment se sent Yari Verschaeren, qui vit une année difficile. Il faut se souvenir que sa première apparition avec les Diables rouges, c'était déjà il y a un an. Et en club, ça a été très difficile pour lui. Il a seulement joué neuf minutes cette saison. MARTINEZ : Mon souci, ce serait qu'il continue à ne pas jouer, là on aura un problème. Parce que si tu ne joues pas dans ton club, tu es en manque de compétition. Et je ne pourrai pas reprendre un joueur qui ne joue pas, à la place d'un joueur qui joue bien. C'est différent quand personne d'autre dans son secteur n'a de temps de jeu, là on peut être repris sans jouer, mais à son poste, celui de numéro 10, c'est difficile en équipe nationale, parce que c'est une position où ses concurrents sont titulaires tout le temps en club. Sa sélection, elle est due à une forme de loyauté ? MARTINEZ : La raison pour laquelle il est repris en équipe nationale, c'est qu'il a été impressionnant dans les rassemblements précédents. À partir de maintenant, il va être en concurrence avec des joueurs qui jouent dans leur club. C'est une situation difficile. Ce sera un critère pris en compte en octobre ? MARTINEZ : Oui. Et je suis inquiet. Nous voulons être loyaux envers Yari, parce qu'il le mérite, mais au bout du compte, je dois être honnête avec tous les joueurs et si ses concurrents jouent en club, ils auront un avantage sur Yari. Qu'est-ce qu'il a de différent, à vos yeux ? MARTINEZ : Il a cette qualité de se retourner entre les lignes, avec un contrôle de balle très court. C'est un peu un mix entre Hazard et Mertens. Eden va recevoir le ballon, se retourner, s'arrêter et te dribbler. Dries est plutôt concentré sur la recherche de l'espace, et se retourne vraiment bien, et Yari est un peu entre les deux. Il se retrouve dans des situations similaires à celles d'Eden, mais il exploite les espaces avec la connaissance de Dries Mertens. Il sent l'espace là où la majorité des gens ne le voient pas. MARTINEZ : C'est une qualité qui est très difficile à entraîner. C'est un talent naturel, et Yari l'a. Et c'est pour ça que je veux l'avoir à nos rassemblements aussi souvent que possible avec Eden et Dries, parce que ce seront ses meilleurs entraîneurs. Il n'aurait pas été plus précieux pour les Espoirs, qui ont un gros match à jouer contre l'Allemagne ? C'est comme ça qu'on justifie la présence de Bornauw et Vanheusden chez les U21... MARTINEZ : Je pense que pour un joueur offensif, c'est très différent. Un défenseur, c'est un joueur de nonante minutes. Quand tu maîtrises bien tes capacités défensives, c'est très facile de passer directement de nonante minutes en U21 à nonante minutes chez les pros. Pour un joueur offensif, c'est beaucoup plus important d'être présent au rassemblement et de s'entraîner avec les autres joueurs. C'est une remarque importante. Et un offensif reçoit aussi plus facilement une opportunité chez les Diables, car on fait rarement des changements dans sa défense. MARTINEZ : Correct. C'est comme ça qu'on planifie les choses. Et c'est ce qui explique que la stratégie est très différente pour nos gardiens ou nos défenseurs, par rapport à ce qu'on fait avec un milieu offensif ou un attaquant. Ce n'est pas difficile à comprendre, pour des joueurs comme Bornauw ou Vanheusden ? MARTINEZ : C'est très facile à comprendre. Je ne leur demande pas de l'accepter, c'est très différent. Mais ils doivent comprendre que je leur donne le challenge d'être des leaders en U21 et de les aider à se qualifier. Si on ne prépare pas les joueurs en U21 à comment gagner, comment avoir de l'impact sur ses coéquipiers, comment vivre un tournoi international... alors ils ne sont pas bien préparés. Je n'attends pas qu'ils acceptent la décision, mais qu'ils me montrent avec les U21 qu'ils sont prêts pour devenir des titulaires chez les A. Pour moi, être chez les U21, c'est faire partie des Diables. C'est un process. Et Sebastiaan et Zinho en font clairement partie. C'est pareil pour Alexis Saelemaekers. Est-ce que la retraite de Vincent Kompany doit vraiment inquiéter les supporters des Diables ? Après tout, il a raté énormément de matches ces dernières années... MARTINEZ : C'est une situation qu'on ne veut jamais vivre. Un joueur comme Vincent qui prend sa retraite, c'est dur parce qu'on ne peut jamais les remplacer complètement. Par contre, cela offre une opportunité à cinq ou six joueurs de prendre ce rôle de leader au sein du groupe. Et là, je crois qu'on aura une bonne transition. On ne passe pas de tout à rien, parce qu'avec ses absences de ses deux ou trois dernières années, d'autres ont eu l'opportunité d'être des nouveaux leaders lors des rassemblements. J'ai vu une grande différence dans le leadership de Kevin De Bruyne, dans la façon dont il affecte les autres joueurs. Pareil chez Dries Mertens, alors que des joueurs comme Courtois, Vertonghen ou Alderweireld ont toujours eu une grande influence. Le groupe est prêt, même si on ne remplacera jamais un joueur comme Vincent. C'est plus difficile que de remplacer Marouane Fellaini ? MARTINEZ : Je garde un oeil très attentif sur ses matches. Je sais exactement ce qu'il peut apporter, et nous devons voir si quelqu'un d'autre dans l'équipe est capable d'apporter la même chose. Et jusqu'à maintenant... Marouane est toujours un joueur très important. Je ne lui fermerai jamais la porte de l'équipe nationale. Il est disponible ? MARTINEZ : Il est disponible pour les grands tournois (rires). Certains disent déjà que Kompany est devenu votre adjoint officieux, vu la grande présence d'Anderlechtois dans votre sélection. MARTINEZ : Je ne regarde pas le maillot quand je sélectionne un joueur. Je suis désolé si les fans de football pensent que je favorise un club. Ce n'est pas le cas, ils peuvent me faire confiance. Il y a probablement cinq joueurs au Standard que je suis vraiment de près et que j'aime beaucoup. D'autres au Club, à Gand, à Genk... L'important pour moi, c'est que les joueurs de notre championnat aient aussi des opportunités à saisir. Comment voyez-vous l'EURO l'été prochain, avec une saison qui risque d'être éprouvante, presque sans vacances ? MARTINEZ : L'enchaînement des matches sera un souci, mais il est valable pour tous les pays, à part pour les joueurs qui évoluent en Asie ou en MLS. C'est un problème, mais pas un désavantage pour les Diables en particulier. C'est dommage pour le football international en général. Mais je pense quand même que l'EURO sera un grand tournoi. Les équipes organisées et défensives seront avantagées, vu le manque de fraîcheur général ? MARTINEZ : Je ne crois pas qu'il y aura moins d'intensité et plus de jeu défensif. Le Final 8 de la Champions League a montré que la tendance moderne était un jeu offensif, dynamique, à haute intensité et avec un pressing haut. Et je pense que c'est aussi la façon dont nous voulons jouer. Le pressing haut, c'est la plus grande progression du jeu des Diables depuis quatre ans ? MARTINEZ : Je crois qu'on a grandi dans notre attitude collective, avec une position de départ plus haut sur le terrain. Après, il faut accepter qu'on ne va pas toujours récupérer le ballon haut, et savoir reculer pour le récupérer, mais je pense que nos tentatives sont toujours en amélioration. On essaie d'implémenter ça chez les plus jeunes, à partir des U18, pour que ce soit naturel pour eux quand ils arrivent chez les Diables. C'est important pour nous de travailler sur ces concepts. C'est dans la lignée de la tendance allemande, qui domine le football mondial aujourd'hui. MARTINEZ : Je pense que leur façon de jouer au football est devenue tendance. Dans les années 2010, la possession était à la mode parce que l'Espagne a gagné trois grands tournois consécutifs. Le pouvoir est passé à l'Allemagne, où tout tourne autour du pressing, du contre-pressing avec un jeu haut et dynamique. C'est divertissant. Pour l'instant, les gens aiment ça, mais peut-être que dans trois ans, ils en auront marre, et qu'ils auront envie de voir autre chose. L'importance du pressing est une conséquence du football de possession, où tout le monde a commencé à vouloir relancer de l'arrière ? MARTINEZ : Si vous ne tentez pas de relancer proprement à l'arrière, on ne peut pas vous presser. Il faut que l'équipe prenne des risques pour que l'autre puisse lancer un pressing. C'est ce que Mourinho avait dit en finale de l'Europa League, quand il a battu l'Ajax en jouant des longs ballons vers Fellaini. La solution pour sortir du pressing, c'est le long ballon ? MARTINEZ : C'est l'une des solutions. Il y en a qui décident, s'ils sont pressés, de donner le ballon au gardien pour qu'il joue long. Nous, on préfère apprendre à jouer face à une ligne de pression. C'est un concept magnifique qu'on implante chez les jeunes. On tente de rendre ça naturel. Si un joueur de 18 ans fait ça, c'est facile pour lui de le faire chez les pros. Si tu apprends à la faire à 24 ans, c'est plus difficile. Ça demande une grande qualité technique aux défenseurs. MARTINEZ : Techniquement, chaque joueur professionnel est capable de faire une passe à dix mètres. La décision importante, c'est le moment où le faire, ou non, dans quelle position. Et ça, il faut l'apprendre. Et avoir assez de confiance pour se dire que si l'adversaire vient presser à trois ou quatre, ce n'est pas grave parce que j'ai cinq lignes de passes. Et ça, ce n'est pas du talent. C'est plus une question de personnalité. MARTINEZ : Oui. Si on fait une erreur, on tente de récupérer le ballon, et la fois suivante, on essaie encore. Ça, il faut le faire quand on est jeune. Nos équipes de jeunes le font, et c'est une très belle éducation, on en retirera les bénéfices. Aujourd'hui, on voit de plus en plus de joueurs qui cassent les lignes par leur conduite de balle, plutôt que par la passe. MARTINEZ : Oui, mais là, c'est le talent qui intervient. On ne peut pas apprendre à un joueur à le faire, il l'a ou il ne l'a pas. Tu peux lui en donner la liberté, en disant que ce n'est pas un problème s'il perd le ballon. Le grand changement actuel, c'est qu'on voit des joueurs chercher de l'espace en s'éloignant du ballon. Il y a quatre ans, tout était congestionné autour du ballon, tout le monde venait le chercher dans les pieds. Maintenant, on voit beaucoup de joueurs qui comprennent où est l'espace et qui cherchent à l'occuper au mieux. Dribbler, si tu as le talent, c'est bien, mais si tu dois dribbler quelqu'un quand tu n'as pas le talent, ça devient difficile. Avec l'augmentation de l'exigence physique, le terrain ne devient-il pas trop petit pour produire un football dominant ? MARTINEZ : C'est vrai ! Il faut pouvoir le rendre le plus grand possible, en prenant ses positions de départ sur la ligne de touche, et en combinant cette position initiale avec du dynamisme. Ce sont les attitudes que demande le jeu moderne. Vous restez fasciné par la brillance technique, plus que par l'exubérance physique. MARTINEZ : Il y a quelque chose qui est très clair dans le football actuel, c'est que le talent qui ne travaille pas dur ne passera plus jamais devant un joueur qui travaille dur. Aujourd'hui, si tu as du talent mais que tu ne parviens pas à être un joueur collectif, à avoir de l'intensité, tu ne peux pas montrer ce talent. Mais quand tu as le talent et que tu travailles aussi dur que les autres, tu dois être capable de gagner. Et j'aime construire des équipes qui gagnent grâce à leur talent.