Il y a quelques mois, Enzo Scifo reçoit une offre d'Algérie. Il va sur place et dit rapidement : " Pas pour moi. " Toi, tu as foncé et accepté la JS Kabylie ! Hugo Broos : Oui, et je ne suis même pas allé là-bas avant de signer. Je m'étais renseigné. Pas auprès d'agents qui auraient flairé la bonne affaire mais chez des personnes qui connaissent le football algérien. Ces gens-là étaient unanimes : la JS Kabylie, c'est un grand nom du foot dans ce pays et une référence en Afrique, avec par exemple des victoires en Ligue des Champions. On m'avait rassuré sur les infrastructures et le niveau de l'équipe, donc je n'ai pas vraiment hésité. Je savais que Scifo avait refusé une offre, j'y ai pensé, mais elle n'avait rien à voir avec celle qu'on m'a faite : lui, il pouvait signer dans un club assez moyen.

C'est quand même le genre de contrat qu'on accepte uniquement parce qu'on n'intéresse plus dans un grand championnat, non ?
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C'est quand même le genre de contrat qu'on accepte uniquement parce qu'on n'intéresse plus dans un grand championnat, non ? Tu as raison. Mais qu'est-ce que tu as comme choix quand tu veux encore travailler ? Je sais que la Belgique, c'est tout à fait fini pour moi. Je ne suis pas con, je sais qu'on me trouve trop vieux ici. La France ? L'Espagne ? C'est difficile d'y entrer ! Alors, tu écoutes quand tu reçois des offres de pays comme l'Algérie, le Maroc, la Tunisie ou les Emirats, si ça vient de clubs du haut du classement. Je n'aurais pas non plus accepté n'importe quoi. J'ai été contacté par des clubs en Azerbaïdjan et en Inde, j'ai refusé. Le premier souci à gérer, c'est le fait que la préparation se fait en plein ramadan. Il ne tombe pas toujours à ce moment-là, mais cette année, c'était comme ça. Il faut faire avec, s'adapter. A partir de 5 ou 6 heures du matin, les joueurs ne pouvaient plus rien avaler jusqu'à 21 heures. Alors, je donnais un entraînement léger vers 18 heures. Après ça, ils passaient à table, ils se remplissaient, et on avait un autre entraînement sur le coup de minuit, jusqu'à 2 heures ! Là, on pouvait y aller franco parce qu'ils avaient l'estomac bien calé. Et ils mangeaient à nouveau après cet entraînement, puis encore vers 5 heures. Et la journée, évidemment, ils dormaient. En fait, ils faisaient tout à l'envers. Il faut respecter leur religion. Tu le sais quand tu vas dans un pays musulman. J'ai même fait une espèce de mini-ramadan avec eux... Pour leur montrer que je me sentais concerné. Je prenais un petit-déjeuner à 8 heures, quand ils étaient au lit. Puis, j'essayais de ne plus manger avant le soir. Je n'avais pas envie d'être à table au moment où un de mes joueurs serait passé dans le restaurant. Après deux ou trois jours, tu t'habitues, ton corps prend le rythme. J'ai aussi essayé de ne pas boire, mais là, non, impossible. Ça, on ne me l'avait pas dit. Si je l'avais su, je n'y serais jamais allé. Autant d'agressivité dans les stades, je n'avais jamais imaginé ça ! J'ai compris dès notre premier match. On joue à Oran, on mène 0-2, ils ont un but annulé à 20 minutes de la fin. Et là, les sièges commencent à voler. Je suis sur mon banc, effrayé, je dis à mon assistant : -Mais c'est quoi, ça ici ? Il me répond en souriant : -Bienvenue dans le championnat algérien ! Dans le bus du retour, ils commence à m'expliquer quelques trucs. Il me dit qu'il y a eu trois morts la saison dernière dans des bagarres entre supporters, que des joueurs ont été plusieurs fois touchés par des projectiles, qu'un entraîneur a eu une plaie à la tête, qu'un joueur a été blessé à coups de couteau dans un envahissement de terrain et qu'il est resté trois jours dans le coma. Pour les gars de mon staff, tout ça est presque normal. Je ne vois pas les choses comme ça. Si je m'excite moi aussi, alors là c'est tout à fait le bordel ! On perd 1-2 mais il n'y a rien de catastrophique, on a gagné notre premier match, le championnat ne fait que commencer. Mais bon, déjà, c'est contre une équipe d'Alger. Politiquement, c'est délicat. Il y a de la rivalité comme dans un Bruges - Anderlecht ou un Standard - Anderlecht, en pire parce que c'est l'Algérie. A cinq minutes de la fin, des supporters commencent à lancer des projectiles sur la pelouse, notamment des pierres. La police est là mais elle ne réagit pas. Ça s'aggrave, ça devient une pluie de cailloux et de pierres. Au moment de rentrer au vestiaire, on ne déplie pas l'accordéon qui doit servir de tunnel. Quand je passe, je vois Ebossé au sol, inconscient. Je veux m'approcher, la police m'écarte. Dans le vestiaire, on me dit qu'il a reçu une pierre sur la tête. Je pense à une commotion ou un truc du style. Cinq minutes plus tard, on vient nous dire que les secouristes n'arrivent pas à le réveiller et qu'il part à l'hôpital. Puis, au moment où je suis occupé à discuter avec un dirigeant, il reçoit un coup de fil. Il décroche et se met directement à pleurer : -Non. Non. Non. C'est pas possible ? Ebossé est mort ? Ce qui se passe après ça, c'est l'apocalypse. Tous les gens qui sont encore au stade se mettent à crier, à pleurer, des joueurs tombent dans mes bras. Jusqu'au moment où on nous dit qu'on peut aller à l'hôpital. Toute l'équipe y va. Quand on arrive, il y a un monde fou, et aucune organisation. Des gens sont entrés à la morgue et prennent des photos d'Ebossé avec leur smartphone. Il y en a encore aujourd'hui sur internet. Incroyable. On rentre ensuite à notre hôtel, tout le monde est cassé. Avec le président, je décide de suspendre les entraînements pendant une semaine. Le lendemain, un dirigeant vient me trouver et me montre une photo de tifo qu'il a prise avec son GSM. Il me dit : -Tu ne remarques rien de spécial ? Je lui réponds : -Ben oui, c'est un tifo ! Il me demande de bien faire attention aux couleurs. C'est du jaune et du bleu alors que les couleurs de la JS Kabylie sont le jaune et le vert. Le jaune et bleu, c'est le symbole du MAK, un groupe anti-Arabes, le Mouvement pour l'Autodétermination de la Kabylie. Là-bas, on est contre les Arabes. Ils sont musulmans mais ils boivent de l'alcool, par exemple. Je ne dis pas que ces gens-là ont voulu tuer un joueur mais ils ont peut-être essayé de provoquer des incidents dans le stade pour que la JSK soit suspendue ou quelque chose comme ça. C'est une théorie qui circule là-bas. Oui, ils me sentent en danger. Je donne ma démission, j'explique en quelques mots au président que je ne peux plus rester : -Au premier match, des sièges qui volent ; au deuxième, un mort ! Où est-ce que ça va s'arrêter ? Il ne veut pas que je m'en aille, il me promet que ça va changer. Je rentre en Belgique et je lui dis que j'aviserai. Je suis prêt à y retourner si la situation se calme, mais il me faut des garanties. Quand je suis chez moi, le président et d'autres dirigeants m'appellent, ils me demandent de retourner en Algérie. Des joueurs me contactent aussi : -Coach, tu ne vas pas nous abandonner. Le championnat est suspendu pour une semaine, puis on annonce effectivement du changement. Des policiers vont être déployés dans les tribunes pour séparer les supporters, les bus des équipes seront escortés à partir de l'entrée de la ville, ils se gareront à des endroits sans supporters. Et donc, je décide de retourner là-bas. En étant à nouveau très clair avec le président : -S'il y a encore le moindre incident, que ce soit dans un de nos matches ou ailleurs, c'est terminé. Depuis l'affaire Ebossé, il ne se passe plus rien en Algérie. Les policiers sont effectivement présents en nombre dans les stades et je peux te dire que la police, en Algérie, ça ne rigole pas. Ça tape ! Ils interviennent maintenant au moindre incident. En plus de ça, les stades vont être rénovés et équipés de caméras. Les tickets seront aussi nominatifs alors que jusqu'ici, personne ne connaissait l'identité des spectateurs, et donc, il n'y avait pas d'interdits de stade. Oui, comme chez nous... Et ici, c'était plus qu'un mort... Combien de victimes au Heysel pour qu'on prenne des mesures, pour qu'on identifie les spectateurs ? L'exclusion, c'est une catastrophe. On devait jouer la Ligue des Champions, j'avais aussi signé pour ça. Comme plusieurs joueurs. Il y en a d'ailleurs un qui vient d'annoncer qu'il allait quitter le club cet hiver parce qu'il y était allé pour la Ligue des Champions. La JS a été sanctionnée durement mais ça n'a rien d'étonnant. Son président était depuis longtemps dans le viseur de la Fédération algérienne, il n'est pas aimé. La fédé a simplement attendu le bon moment. Elle avait le bâton, la mort d'Ebossé a été le prétexte pour frapper. (Il rigole). Le club pouvait choisir un autre stade. Mes problèmes commencent quand on doit jouer notre premier match délocalisé. On doit jouer le samedi. Quelques jours plus tôt, je demande à la direction où on va aller. Personne ne sait me répondre. Je pense qu'ils jouent un petit jeu : en ne se décidant pas, ils croient qu'ils vont forcer la Fédération à accepter qu'on joue quand même dans notre stade. Le mercredi, je repose la question au président, il me répond qu'on va jouer à Bordj. Jamais entendu parler de cette ville. S'il me dit Bardj ou Beach, pour moi c'est pareil... Je ne sais pas si ça se trouve à un, à cent ou à mille kilomètres de notre stade à Tizi-Ouzou. Je demande à mon adjoint où ça se trouve, il est surpris qu'on aille là-bas et me dit que c'est à 300 kilomètres. Je m'énerve un peu : -Pardon ? Qu'est-ce qu'on va foutre à 300 bornes pour jouer un match à huis clos alors qu'il y a suffisamment de stades dans la région ?Au moment de partir, j'apprends que notre car est en panne. On prend une espèce de bus des TEC, sans aucun confort. Deux heures de route. Le lendemain, encore une heure et demie. Et on arrive sur un terrain où on ne s'est jamais entraînés, sans aucun repère, et sans public. On fait un mauvais match : 0-0. Le lendemain, le président commence à me critiquer dans la presse, il dit qu'il n'est pas d'accord avec certains choix tactiques, il se demande pourquoi je n'ai pas aligné tel et tel joueur. Je lui demande un entretien, c'est houleux. Je lui dis ce que je pense de ses méthodes et je lis dans son regard ce qu'il pense de moi : -Ouille, j'ai un embêtant ici...Deux jours plus tard, un journaliste m'appelle et me demande si je quitte le club. Il a appris que le patron avait déjà approché un autre entraîneur. Je sais ce qui m'attend : si on perd le match suivant, je suis dehors. La veille de ce match, le président me lance : -Ton équipe pour demain ? Je veux la connaître avant tout le monde. Je ne lui cache rien : -OK, tu es le président, tu as le droit d'avoir l'équipe, la voilà. Et il n'est pas d'accord : untel doit être titulaire, un autre doit jouer à une autre place. Je lui signale que je ne travaille pas comme ça. Il se lève en me disant : -Réfléchis bien. Dix minutes plus tard, on se croise dans un couloir, il me donne un papier : -Coach, c'est un message du conseil d'administration. Je déplie le papier, je vois directement que c'est une composition d'équipe. Je me retourne, je l'appelle et je déchire son papier. Je me reprends très vite ! Je me dis que c'est une preuve. Et le lendemain, ma décision est prise : je m'en vais, quel que soit le résultat du soir. J'en parle avec mon adjoint et mon préparateur physique, ils disent qu'ils me suivent : -On ne veut plus continuer, le président est un malade. Il avait déjà signalé que l'adjoint ne travaillait pas assez et que le préparateur physique surchargeait les joueurs. A partir de ce moment-là, on a un plan : on veut annoncer notre décision avant d'être virés. Je sais que si on perd, je suis dehors. Si on gagne, il va encore attendre un peu. On prend donc les devants, et une heure avant le match, mon adjoint annonce notre décision à quelques journalistes. Ils vont directement en parler au président et il débarque dans le vestiaire un quart d'heure avant le coup d'envoi. Il n'y était jamais venu avant ça. Je fais comme si je ne le voyais même pas, je fais mon speech aux joueurs. Je sens qu'il essaie de me provoquer, il voudrait que je le mette dehors, il a envie de provoquer un clash. A la mi-temps, il est à nouveau là et je fais toujours comme s'il n'y était pas... Il me demande si j'ai fait des déclarations à la presse, je lui confirme que c'est vrai. On gagne, et en conférence de presse, j'annonce mon départ. Je montre son fameux papier aux journalistes et je dis : -C'est ça, la raison. Dans toute la presse algérienne, ça fait l'effet d'une bombe. Mais les réactions sont positives, les journaux écrivent qu'il y a enfin un entraîneur qui ose prendre ses responsabilités dans un championnat où de nombreux présidents veulent se mêler des décisions sportives. Le patron de la JS répond par des mensonges, il dit que je n'ai plus l'équipe en mains, que je suis un entraîneur limité. Tout le monde rigole : on le connaît suffisamment en Algérie. Moi, je pars la tête haute : mon équipe est en tête à ce moment-là. PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS: BELGAIMAGE/STOCKMAN" Pendant le ramadan, les joueurs faisaient tout à l'envers : manger la nuit, dormir le jour. Alors, on s'entraînait à 18 heures et à minuit. " " Des sièges atterrissent sur la pelouse, je suis effrayé sur mon banc, mon adjoint me lance : -Bienvenue dans le championnat algérien. " " En Kabylie, on est contre les Arabes. La mort d'Albert Ebossé est peut-être liée à la contestation du MAK, un groupe indépendantiste. " " Le président me glisse une compo, je déchire le papier devant lui... C'est fini pour moi. "