Samedi 24 août. En compagnie du Belge du Melbourne Victory FC, Geoffrey Claeys (31 ans), nous nous rendons à l'entraînement, par de larges avenues flanquées de bâtisses victoriennes et le long des jardins botaniques. On passe parmi les joggers, les promeneurs, les cyclistes et les rêveurs. Melbourne est une métropole cosmopolite de 4 millions d'âmes. Des gratte-ciels barrent son horizon.
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Samedi 24 août. En compagnie du Belge du Melbourne Victory FC, Geoffrey Claeys (31 ans), nous nous rendons à l'entraînement, par de larges avenues flanquées de bâtisses victoriennes et le long des jardins botaniques. On passe parmi les joggers, les promeneurs, les cyclistes et les rêveurs. Melbourne est une métropole cosmopolite de 4 millions d'âmes. Des gratte-ciels barrent son horizon. Depuis les Jeux Olympiques de 1956, Melbourne s'estime la capitale du sport. C'est ici que débute traditionnellement la saison de Formule 1. Il y a aussi le Melbourne Open, la Melbourne Cup, une course équestre qui passionne ce pays si sportif, et la finale de l'Australian Rules Football qui attire plus de 100.000 spectateurs. Le rugby et le cricket sont plus populaires que le soccer mais la nouvelle Hyundai A-League, le premier championnat professionnel, avec huit nouveaux clubs, pourrait inverser la tendance. Outre Geoffrey Claeys, Dwight Yorke, Brian Dean, Archie Thompson, Andy Vlahos, Kevin Muscat, Steve McManaman et Pierre Littbarski s'y sont impliqués. Les installations ne manquent pas. Melbourne Victory joue provisoirement à l'Olympic Park des Melbourne Storms, le club de rugby, mais de l'autre côté de la rue, il y a trois stades multifonctionnels : le Melbourne Cricket Ground, avec 110.000 places assises, la Rod Laver Arena et la Vodafone Arena. Andy Vlahos, qui jouait au Cercle Bruges la saison passée, est un des premiers arrivés, engoncé dans ses vêtements. Le soleil brille mais un vent de l'Antarctique souffle. Archie Thompson est parti en équipe nationale. Après l'échauffement, ils jouent à cinq contre cinq, exercent les phases basiques puis soignent par prévention leurs articulations aux bains froids du Lexus Centre, siège du Sports Medecine Center. Tous les talents de 14 à 18 ans de l'Etat s'entraînent ici. Claeys y fait de la musculation deux fois par semaine : " Mon sprint et ma détente laissaient à désirer ". Ensuite, une réunion. Elles abondent, au club. Claeys accorde une interview au rédacteur du site web du club. Nous apprenons que ses débuts en équipe nationale belge contre l'Italie et son transfert à Feyenoord sont les hauts faits de sa carrière. C'est Georges Leekens qui a eu le plus d'impact sur lui, Ronald Koeman qui l'a le plus impressionné par son calme ballon au pied, et l'imprévisible Aruna Dindane est le meilleur avant qu'il ait affronté. Ici, on l'appelle Sir Geoff. L'entraîneur adjoint d'Adélaïde estime qu'il est le meilleur défenseur du pays, par son jeu de position, son jeu de tête et son calme. Mais Claeys ne se laisse pas griser : " Je reste les pieds sur terre. Tout peut changer très vite en football ". Après le dîner, promenade aux Royal Botanic Gardens, qui possèdent une des plus belles collections du monde. C'est le poumon vert de Melbourne : " Je gagne 3.750 euros par mois mais je dois en retirer 750 pour mon appartement, 500 pour l'auto et je continue à payer les traites de ma maison en Belgique. Il me reste environ 1.000 euros pour vivre. Cela me suffit pour le moment. Je pouvais gagner plus de 10.000 euros par mois au Portugal, en Pologne ou en Ukraine mais je voulais changer de vie ". Le premier Belge du championnat australien a émigré pour vivre seul, rompre le cordon ombilical, acquérir son indépendance : " Je vis ici depuis quatre mois. Pour la première fois, je suis vraiment seul. C'est une expérience, un défi. Je devais me distancier de ce qui m'est arrivé en Belgique, sportivement et dans ma vie privée. Ces hauts et ces bas, ces préjugés, ces critiques. Tout est plus convivial ici. En Belgique, j'étais considéré comme un défenseur un rien au-dessus de la moyenne. En Australie, on m'estime car j'ai joué pour Feyenoord, Anderlecht, l'équipe nationale. Les gens sont plus relax, d'un naturel positif - à condition de ne jamais les blesser dans leur fierté. En Belgique, j'ai perdu mes marques et mon âme, notamment à cause de problèmes relationnels ". Claeys n'a pas concrétisé les espoirs placés en lui. Transféré jeune à Feyenoord, il compte dix sélections nationales. Il a ensuite sombré : " Dans les moins bons moments, je ne serrais pas assez les dents. J'imputais la faute aux autres. A mon départ, mon père m'a dit : -Tu t'es disputé avec tout le monde : nous, les entraîneurs, les joueurs, au café, avec la police. Il est temps que tu te trouves. C'est mon objectif. Quand je me sentirai vraiment bien, je devrai peut-être reconnaître que je suis le principal responsable de ce qui est arrivé. Mon entourage m'a toujours donné raison et cela ne m'a pas aidé. Au Cercle, j'ai eu deux entraîneurs fantastiques, Jerko Tipuric et Leekens, qui m'ont soutenu mentalement ; Jerko avec naturel, Georges avec plus de show mais avec le même impact psychologique. J'en ai besoin mais je n'ai plus trouvé d'hommes semblables. A Feyenoord, il faut se battre, faire preuve de caractère. C'est chacun pour soi. J'ai besoin qu'on me tienne la main. Ce n'est pas un hasard si j'ai vécu mes meilleurs moments sous Tipuric et Leekens. Je ne devrais pas dépendre d'un entraîneur, cela devrait venir de moi, mais je n'y suis pas encore parvenu ". L'angoisse le bloque : " Trouver sa sérénité est un processus long, ponctué de rechutes. Loin de mon entourage, je suis obligé de me trouver. Je ne souffre pas du mal du pays, j'entretiens mon appartement, mais le soir, la solitude m'angoisse, surtout quand je ne peux pas m'endormir. L'anxiété me rend agressif, me fait commettre des bêtises. On ne peut pas effacer en quelques mois les stigmates de tant d'années. J'ai besoin de beaucoup de temps pour retrouver ma sérénité alors que je suis d'un naturel impatient. Je me suis toujours mis sous pression : mes parents peuvent-ils être fiers de moi, suis-je assez bon, etc. Je voulais combler les souhaits des autres mais je n'étais pas en phase avec moi-même. Comment entretenir une relation quand on ne sait pas qui on est ?" Quelles solutions pour Geoff ? " Je vais me mettre au yoga. Relaxation, méditation. Les possibilités ne manquent pas, ici. Cela dit, je me connais : je me lance dans des trucs mais j'abandonne vite. Je suis à la recherche de mon identité. On se réfugie dans l'alcool et les femmes en pensant qu'on se sentira mieux mais on ne fait que s'enfoncer. On tombe dans un cercle vicieux. J'ai versé des torrents de larmes, surtout après la rupture avec mon grand amour. La fin de cette histoire, mes médiocres performances sportives, les huées de mes supporters à Anderlecht, au Lierse, à Mouscron, le fait de ne pas être avec la bonne partenaire, d'être mécontent de moi-même, tout cela m'a valu deux ou trois dépressions. J'ai craqué. Peu de gens le savent car j'ai continué à travailler alors que les personnes dépressives restent chez elles pendant des semaines, des mois. C'est l'enfer. En football, personne ne comprend ce que c'est ". L'aveu lui fait du bien : " Si j'ai une grande gueule, c'est pour protéger mon moi. J'exprime difficilement mes véritables sentiments alors que parler et s'accepter tel qu'on est constitue la première étape vers la guérison. J'ai besoin d'une oreille attentive ". A 17 heures, nous nous rendons au Melbourne Cricket Ground pour Melbourne- Geelong, en quarts de finale de l'AustralianRulesLeague. Richard Kitzbichler, le coéquipier autrichien de Claeys, nous accompagne. Cet international a joué pour Hambourg et l'Austria Vienne. Nous passons au-dessus de la Yarra River, boueuse, et apercevons les briques jaunes de la Flinders Street Station et de la Cathédrale Saint-Paul. 65.018 personnes assistent au match. Même sans connaître les règles de ce rugby à l'australienne, on peut apprécier le spectacle, qui dure trois heures et se déroule sans trop de brutalité : à la fin, on ne déplore qu'un nez cassé. La nuit, sous les spots, Melbourne est merveilleuse. Boutiques, restaurants de tous genres, bars, discothèques, rien ne manque. L'Australie est le plus ancien continent de la terre mais est un pays vivant. On voit peu d'aborigènes à Melbourne, une ville en plein développement. L'année prochaine, elle accueillera les Jeux du Commonwealth. " Je me détends mais je n'ai pas encore résolu mon problème ", avoue Claeys. " Simplement, je dispose du temps et du recul nécessaires pour y arriver. En Belgique, il me suffit parfois de voir la tête de quelqu'un pour me demander ce qu'il pense de moi. Je ne suis pas encore assez fort. Je ne reste en contact qu'avec ceux qui me connaissent et me comprennent, comme Wim De Coninck, deux amies et la mère de mon filleul. Ici, l'amabilité et la serviabilité des gens m'aident et le soleil me confère son énergie. Le mauvais temps me déprime ". Claeys habite dans un immeuble proche du port. Seismanplace 43/4. Le complexe possède une piscine et la plage est à 500 mètres. " C'est plus tranquille qu'au centre, qui n'est qu'à cinq minutes en voiture ". Tout son appartement est décoré de photos de ceux qu'il aime. Sa famille, ses amis, son chien. Le jour du match, après un café et un lunch, il se repose puis effectue quelques étirements avant de se rendre à l'Olympic Park Stadium pour affronter Perth Glory. Le trafic est bloqué. Le chauffeur de taxi nous conseille de faire les deux derniers kilomètres à pied. Le stade est comble et on refuse des centaines de supporters : 18.500 places, c'est trop peu. Le succès du nouveau championnat a pris le club de court. Melbourne Victory domine le match, très disputé, Kitzbichler lui offre l'avantage mais le gardien commet une bourde peu avant le repos puis les visiteurs mènent, grâce à un contre. Kevin Muscat égalise à cinq minutes du terme, sur penalty. " Nous avons bien joué mais nous marquons difficilement ", commente Claeys. " C'est frustrant pour les défenseurs ". Lui-même a joué sobrement contre Brian Dean, l'ancien avant de Leicester, Sheffield, Leeds, Benfica et de l'équipe d'Angleterre, qui a marqué le tout premier but de la Premier League en août 1992. " Nous avons le meilleur noyau du championnat, surtout techniquement. Nous visons le Top 4 et les playoffs. Comme vous le voyez, le football vit en Australie. L'équipe nationale a enrôlé un grand nom, Guus Hiddink. Si elle se qualifie pour le Mondial, elle va doper l'intérêt ". Après le cooling down, Muscat, Kitzbichler et le médian défensif, Steve Pantelidis, se présentent à l'interview. Alors que Claeys quitte le stade, l'entraîneur adjoint Aaron Healey lui signale que Mandy est revenue et l'attend toujours. Il a rencontré cette supportrice personnelle il y a deux semaines. Les retrouvailles sont cordiales. Claeys promet : " Un de ces jours, nous irons manger ensemble ". Mandy répond : " Aaron a mes coordonnées ". To be continued. " Peut-être ", rigole Claeys en avalant une pizza dans le quartier portuaire. " Elle est chouette mais je ne veux plus de nuits sans lendemain ". Dans un bar, il admet qu'il a besoin d'une femme dans sa vie. Mais ce doit être la vraie, l'unique. :" Je dîne souvent au restaurant avec Marc Byrnes, Richard Kitzbichler et leurs amies, mais quand je rentre chez moi, je me sens seul. Je déteste ça mais je ne veux plus forcer les choses. C'est à cause de ça que mes relations précédentes ont capoté. Il fallait que tout aille vite, je voulais voir ma nouvelle copine tous les jours. " Richard Kitzbichler téléphone d'une discothèque. Il nous demande si nous voulons le rejoindre. Pourquoi pas ? Mais on fait la file devant l'entrée et Claeys décide de rentrer chez lui : " Après tout, vendredi, nous avons encore un match et je veux vivre pour le football ". Peut-être attirera-t-il l'attention du Sydney FC, mieux nanti, de la Chine ou du Japon. " Je n'y pense pas. Je veux disputer une bonne saison. On verra après. " Il rentre chez lui : " Parfois, le fait de n'avoir pas atteint le sommet en Belgique me revient en tête. Le temps apaisera ma déception. Le pire est la solitude. J'essaie de profiter de ma liberté mais ce n'est pas facile ". CHRISTIAN VANDENABEELE, envoyé spécial à Melbourne" ON SE Réfugie dans l'alcool et les femmes pour se sentir mieux mais on ne fait que s'enfoncer "