Nous sommes à quelques jours du " match à 200 millions d'euros ", comme on appelle le match de barrage entre Fulham et Aston Villa servant à désigner l'équipe qui évoluera la saison prochaine en Premier League. Aucune trace de nervosité dans le chef de Denis Odoi qui nous reçoit chez lui à Barnes, un quartier familial vert juste en dehors du centre de Londres où habitent aussi le top chef anglais Heston Blumentahl et Gary Lineker. Odoi s'y est installé avec son épouse Katleen, son fils Isaak (presque un an) et son chien Mona, un dogue français " aux allures de pitbull ", dit la famille.
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Nous sommes à quelques jours du " match à 200 millions d'euros ", comme on appelle le match de barrage entre Fulham et Aston Villa servant à désigner l'équipe qui évoluera la saison prochaine en Premier League. Aucune trace de nervosité dans le chef de Denis Odoi qui nous reçoit chez lui à Barnes, un quartier familial vert juste en dehors du centre de Londres où habitent aussi le top chef anglais Heston Blumentahl et Gary Lineker. Odoi s'y est installé avec son épouse Katleen, son fils Isaak (presque un an) et son chien Mona, un dogue français " aux allures de pitbull ", dit la famille. Alors que nous prenons place dans le petit jardin, Odoi nous prépare un cappuccino. Depuis qu'il a été transféré de Lokeren à Fulham, en 2016, il s'intéresse au café. Il a installé une app qui lui a permis de découvrir les meilleurs bars à café de la ville et a suivi une formation de barista qui porte ses fruits, on le voit : notre cappuccino est parfait, avec un petit dessin dans la mousse de lait. Denis Odoi a du savoir-vivre. Ses (ex-)équipiers disent de lui qu'il dénote dans le monde du football. Les jours de match, il se rend à Craven Cottage à vélo. " Ça va plus vite qu'en voiture ", dit-il. Il ne boit jamais d'alcool et mange des sandwiches au houmous, une purée de pois chiches à la crème de sésame. Dennis Praet, originaire de Louvain comme lui, dit que c'est un alti (alternatif). Odoi trouve que c'est exagéré. " Je ne veux pas me démarquer du monde du football ", dit-il. Mais il admet qu'il préfère vivre comme un garçon normal que comme une star du ballon rond. Et il est bien tombé car Fulham est un club traditionnel dont les supporters sont sans doute les plus civilisés de Londres. Rencontre. Tu as beaucoup changé depuis ton arrivée à Londres ? DENIS ODOI : Le plus grand changement, c'est la paternité. Ça m'apporte d'autres préoccupations, d'autres responsabilités. Je pense aussi que je joue mieux au football. J'ai surtout progressé tactiquement. Sur les phases arrêtées et en reconversion offensive. C'est important, surtout quand on joue dans l'axe. Il faut faire les bons choix car la moindre erreur est synonyme d'occasion pour l'adversaire. Jouer à l'étranger, ça fait la différence sur le plan mental ? ODOI : On se laisse moins influencer qu'en Belgique où il y a toujours bien un ami ou un membre de la famille qui attire votre attention sur ce qui est paru dans les médias. Je n'ai pas pris de distances avec le football mais mon entourage est plus éloigné de tout ce qui se dit ou s'écrit. À Lokeren, tu étais un leader, on te surnommait le syndicaliste. Et ici ? ODOI : C'est Killian Overmeire qui m'appelait comme ça. (Il rit). Ici, je suis aussi délégué du club auprès de la PFA, une association de défense des joueurs. C'est le team manager qui me l'a demandé. Depuis que Scott Parker et Sone Aluko sont partis, je participe aussi aux négociations des primes mais ce n'est pas moi qui prends la parole dans le vestiaire comme je le faisais à Saint-Trond ou à Lokeren. Ici, je suis plus spectateur qu'acteur. Parce que tu as pris de la distance ? ODOI : J'aime toujours m'entraîner mais je relativise davantage. La naissance de mon fils et le décès de Grégory Mertens ont changé beaucoup de choses. Je reste un compétiteur mais si les choses ne tournent pas rond, je me sens moins mal qu'avant. À Anderlecht, je m'énervais. C'était la première fois de ma carrière que je me retrouvais sur le banc et je vivais tout seul, donc je pouvais tirer la gueule (il rit). J'ai appris entre-temps à canaliser mes frustrations (Katleen : " Denis se soigne et donne le meilleur de lui-même. À Lokeren, par exemple, tout n'était pas aussi professionnel et ça pouvait l'énerver. À Fulham, tout est si bien organisé, que vous profitez davantage "). Je peux encore me fâcher si un équipier s'entraîne mal. Je me dispute souvent avec Kevin MacDonald. Si j'étais l'entraîneur, c'est le premier joueur que j'alignerais mais il s'entraîne parfois comme une loque. Il sait que ça m'énerve alors il vient s'excuser : Sorry, Denis, je ne me sens pas bien aujourd'hui.C'est possible, ça, dans un club anglais ambitieux où il y a tellement de concurrence ? ODOI : Le calendrier est très exigeant. Quand on joue tous les samedis et tous les mercredis, on s'entraîne forcément moins dur. Et puis, les gens regardent les résultats. S'ils sont bons, on ne nous critique pas. Nos trois médians sont les seuls qui sont sûrs de leur place. Les autres peuvent s'entraîner autant qu'ils veulent, ils ne joueront pas. Cette première aventure à l'étranger te satisfait ? ODOI : Je n'en attendais rien de spécial. J'étais juste content de vivre à Londres. Je m'y amuse beaucoup, le club est sympa et le championnat aussi. Je jette un autre regard sur la Belgique, je me dis qu'on n'y vit pas aussi mal, surtout au niveau scolaire - ici, l'école coûte 10.000 euros par an - et des soins de santé. Tu aimes la musique, la mode, le café. Tu iras où après Louvain, Anvers et Londres ? ODOI : A Portland, hipstercapital of the USA (il rit). Ou à Vancouver. J'aime me promener dans un quartier branché comme Shoreditch. Tu rencontres parfois d'autres joueurs à Londres ? ODOI : Mousa Dembélé, de temps en temps. Je l'avais consulté avant de signer à Fulham. En équipe nationale, on s'entendait bien, on jouait à celui qui connaîtrait le plus de capitales. Mais les semaines sont chargées et il habite à l'autre bout de la ville, alors ce n'est pas facile de se voir. Les autres Diables Rouges de Londres, je les connais moins bien. Par contre, des amis belges sont venus me voir : Ludovic Buysens, Koen Persoons, Niels Schouterden. Londres est un mélange de cultures. Tu y es moins confronté au racisme qu'en Belgique ? ODOI : Je sais qu'en Belgique, c'est encore un problème, mais je n'aime pas jouer les Calimeros. Je crains que le racisme ne disparaisse jamais. Quand quelqu'un me crie quelque chose, je ne me sens pas obligé de réagir ou de me plaindre. Le public de Fulham est très calme, il n'y a pas de barrières et les fans sont mélangés. On y vient en famille et le public est assez aisé. C'est plus compliqué à Burnley, à Leeds ou dans le nord. A Birmingham, on se fait insulter devant des enfants de six ans. C'est triste mais je laisse dire. Et en rue ? ODOI : Je ne vois pas de grosse différence avec la Belgique. Je ne sais pas si on me regarde de travers parce que je ne fais pas attention. Quand j'étais jeune, j'ai été confronté au racisme. Si je me promenais avec des copains blancs, j'étais le seul à devoir montrer ma carte d'identité. Mais ça ne m'a jamais traumatisé. Tu es fan de la NBA où des stars comme Kevin Durant et Stephen Curry prennent position sur le plan politique. C'est leur rôle ? ODOI : Je trouve ça chouette mais je me demande parfois s'ils ne le font pas juste pour une question d'image. J'aime les discussions politiques mais en privé, pas sur les réseaux sociaux. Cette année, à Fulham, j'ai reçu un trophée pour mon engagement dans des projets sociaux. Je suis l'ambassadeur du club auprès des écoles, j'en visite une par mois. Pendant quelques heures, je parle avec les étudiants. La saison prochaine, je veux encore m'engager davantage pour la Fulham Foundation, qui met en place de nombreux projets sociaux. Il te reste un an de contrat. Tu vas rester à Fulham ? ODOI : Tout dépendra des intentions du club. Voudra-t-il se renforcer ? Je pense que j'ai le niveau de la Premier League et que je ne dois pas partir. Je donne le meilleur de moi-même à l'entraînement chaque jour et je peux jouer à plusieurs places. On parle de toi à La Gantoise, au Club Bruges, voire même à Anderlecht, où Hein Vanhaezebrouck t'apprécie beaucoup. ODOI : Je ne sais pas si un club belge pourrait et voudrait payer l'équivalent de mon salaire actuel pour un défenseur de 30 ans. De plus, comme j'ai joué plus de 65 % des matches, mon prix de transfert est plus élevé. L'été dernier, tu as failli revenir à Gand. ODOI : C'était avant la naissance de mon fils. La Gantoise est un bon club, l'entraîneur me voulait absolument, donc ça m'intéressait. On a trouvé un accord et le club était prêt à mettre la somme demandée sur la table mais au dernier moment, le président, Tony Khan, a mis son veto et exigé une somme ridicule ( 3,5 millions d'euros, ndlr). En fait, il voulait dire que je n'étais pas vendre. Comme toi, l'équipe a eu deux visages cette saison : instable jusqu'en décembre puis soudain invincible. D'où vient cette métamorphose ? ODOI : C'est difficile à dire. Soudain, tout a fonctionné. Le déclic s'est produit à la mi-décembre, après une sortie tous ensemble. Après ça, on a enchaîné 23 matches consécutifs sans défaite mais on a perdu le dernier match de la phase classique, ce qui nous a obligés à disputer les barrages. Évidemment, il y a eu l'apport d'Aleksandar Mitrovic qui nous a souvent sortis de l'impasse. Et toi, qu'est-ce que tu as apporté ? ODOI : Au premier tour, je ne jouais pas toujours, et quand j'étais aligné, c'était surtout à l'arrière gauche. Je trouvais que je n'étais pas mauvais mais l'entraîneur voulait donner du crédit à Tomas Kalas. Quand il s'est blessé, j'ai été titularisé dans l'axe aux côtés de Tim Ream. Quel genre d'entraîneur est Slavisa Jokanovic ? ODOI : Un très bon entraîneur mais il ne parle pas beaucoup aux réservistes. Parfois, il s'adapte à l'adversaire alors, même si on a bien joué la semaine avant, on peut se retrouver sur le banc sans explication. La direction vous a mis sous pression après le départ manqué ? ODOI : On nous citait parmi les favoris pour la montée, donc les gens étaient déçus, mais ce n'est pas à Fulham qu'on renverse tout ou que le président descend dans le vestiaire. A Leeds et à Aston Villa, les supporters exigent des résultats. On a de l'ambition, Fulham est un des clubs de Championship qui paie le mieux ses joueurs, mais nos supporters ne cassent pas tout quand ça ne va pas et la direction peut donc conserver son calme. Quel genre d'homme est Shahid Khan, le richissime propriétaire américain du club ? ODOI : C'est un homme très gentil mais on le voit rarement. C'est surtout son fils, Tony, qui dirige le club. C'est un vrai Américain. Avec lui, tout est great et fantastic. Il veut être le meilleur ami des joueurs. Après la victoire contre Derby, on est sortis et il me collait sans arrêt. Sans doute parce que j'avais marqué le but de la victoire... Shahid Khan veut acheter Wembley pour 800 millions d'euros. Ça fait jaser dans le vestiaire ? ODOI : Ça nous incite à renégocier nos primes. On parle encore beaucoup de primes à ce niveau ? ODOI : Oui mais tout doit être négocié avant. Ce n'est pas comme en Belgique où le président fait encore une promesse dans le vestiaire juste avant le match. Tu es de la génération de Dries Mertens, Jan Vertonghen, Mousa Dembélé, Marouane Fellaini, Thomas Vermaelen et Vincent Kompany. Tu penses que cette Coupe du Monde sera la leur ? ODOI : Je pense que c'est le moment. Ils ont l'expérience et les capacités physiques. Dans deux ans, ils seront moins forts. J'espère qu'ils vont y arriver mais je crois qu'il y a des supporters plus fanatiques que moi. Je ne vais pas bousculer mes vacances pour la Coupe du Monde. On s'inquiète quant aux capacités physiques de nos internationaux qui évoluent en Angleterre. A juste titre ? ODOI : La fatigue va jouer un rôle mais c'est vrai pour presque tous les pays. Est-ce que les Espagnols jouent beaucoup moins ? C'est à l'entraîneur de trouver le bon équilibre entre le repos et l'intensité. Je pense d'ailleurs que dans ce genre de tournoi, c'est surtout l'adrénaline qui compte. Tu es surpris par l'évolution de Dries Mertens, avec qui tu as grandi ? ODOI : Pas vraiment parce qu'il a toujours fait partie des meilleurs. Le fait que ses capacités techniques l'aient amené au sommet me rassure car je l'ai vu faire des trucs chez les jeunes ou au futsal... A l'époque, je n'imaginais pas qu'il puisse y avoir meilleur que lui dans le monde entier. La façon dont il a construit sa carrière est remarquable. Ce qu'il fait semble simple mais ne l'est pas : rentrer dans le jeu et tirer au deuxième piquet, par exemple. À l'entraînement, j'essaye mais la plupart du temps, le ballon file dans la tribune...