Erik ten Hag est un ambassadeur atypique du club amstellodamois. Il n'aime pas, par exemple, les mondanités dont se délectent tant de footballeurs, a fortiori à l'Ajax. Il fait plutôt figure de petit paysan venu de la province.

Mais, comme autrefois au FC Utrecht, Ten Hag a réussi à se faire apprécier à Amsterdam après des débuts hésitants. L'an passé, il avait été insulté et hué par ses propres supporters, mais cette saison, ceux-ci ont entonné des chants en son honneur à Munich, à Madrid et à Turin, durant la campagne européenne la plus aboutie de l'Ajax depuis 22 ans.

Fan du FC Twente

Erik ten Hag (49 ans) est issu d'une famille d'entrepreneurs prospères. " C'est sans doute de là que provient son envie d'être le meilleur et de s'afficher en patron ", affirme Clemens Zwijnenberg, un proche de Ten Hag.

Hennie, le papa et Joke, la maman, ont toujours incité leurs fils à réfléchir à ce qu'ils veulent faire et à prendre leur destin en main. Et, pour Erik, fan du FC Twente, c'était le foot. Ses parents ne voyaient pas d'un bon oeil son envie de faire carrière dans la jungle du football, ils préféraient qu'il poursuive ses études. Mais quand ils ont vu que le foot, c'était du sérieux pour lui, ils l'ont soutenu à fond.

Ten Hag n'a, à dire vrai, jamais été un grand joueur de football, mais simplement un bon joueur d'Eredivisie. Il compensait ses lacunes par un engagement de tous les instants et une intelligence de jeu sans égale. Un travailleur de l'ombre qui faisait tourner l'équipe. Mais il était tout, sauf fade.

L'entraîneur Simon Kistemaker, qui l'a fait venir à De Graafschap en 1991 et qui a remporté le titre en D2 avec Ten Hag en restant invaincu durant toute la saison, peut en témoigner.

" Un jour, je ne l'ai pas sélectionné ", se souvient Kistemaker. " Haggie est directement venu me trouver. "Pourquoi ne suis-je pas repris ? " J'étais disposé à l'aligner à l'arrière droit, car le titulaire de ce poste était blessé, mais il n'a rien voulu entendre. "Il n'en est pas question." Alors, tu iras t'asseoir dans la tribune. Le lendemain, il était revenu à de meilleurs sentiments.

"Puis-je quand même essayer ? " Il était ainsi, Haggie : un gars têtu qui n'a pas peur d'exprimer son opinion, mais pas un gars conflictuel. "

Citoyen du monde

Kistemaker trouve que Ten Hag est à mi-chemin entre l'entraîneur mythique à l'ancienne et l'entraîneur moderne hyper-connecté. " C'est un mélange des deux. Il est moins sévère que moi. Il se base sur des faits, mais il ne passe pas des heures devant son ordinateur pour analyser les statistiques. C'est plutôt un homme pratique, qui est capable de se projeter dans le monde des joueurs pour les comprendre. "

Ten Hag est un homme responsable et solidaire, pas un homme des extrêmes. Il n'a aucun point commun avec des coaches qui placent leur petite personne au centre de tout, comme Co Adriaanse et José Mourinho. Ten Hag se considère comme un citoyen du monde, tolérant, qui a horreur des gens qui font des distinctions sur base des origines.

" J'ai horreur du pouvoir, mais j'aime diriger ", a-t-il un jour déclaré. Avec cette approche, il est parvenu à amadouer des forts caractères comme Quincy Promes et Memphis Depay. Il s'intéresse à tout et est très cultivé. Il a lu Mille Soleils Splendides de Khaled Hosseini. Lorsqu'il était joueur, il pouvait parler pendant des heures de la guerre civile en Yougoslavie.

© BELGAIMAGE

Comme joueur, il était fasciné par le jeu. La vie de groupe, le team-building, l'approche psychologique du solitaire : Ten Hag voulait tout savoir. Il dévorait la littérature spécialisée, avec De winnaar is gezien du psychologue du sport Peter Blitz et Effect du patineur de vitesse norvégien Johann Olav Koss.

" Déjà, à un très jeune âge, il s'intéressait très fort au jeu ", se souvient Hans Kraay Jr, qui a joué avec lui à De Graafschap. " Kistemaker était notre mentor, mais il n'avait jamais le dernier mot dans les discussions tactiques. Il se contentait de dire : " Si Groningen joue avec trois attaquants, c'est toi qui règles cela. Si Groningen joue avec deux attaquants, c'est toi qui règles cela. Si Groningen joue avec un attaquant et demi, c'est toi qui règles cela. "

Je discutais souvent avec Erik à ce sujet : comment devons-nous nous comporter sur le terrain ? J'avais 31 ans, et mon père m'avait appris à beaucoup réfléchir à propos du jeu, mais pour un garçon de 21 ans, fils d'un agent immobilier, c'était remarquable. "

Ordre et discipline

Kraay n'a vu Ten Hag incrédule qu'une seule fois. " Après les matches, nous avions un débriefing court mais sans concession. Kistemaker disait à tout le monde ses quatre vérités : " Olyslager, tu as gardé les buts comme une vieille pantoufle. Mais, en deuxième mi-temps : fantastique ! " Et ainsi de suite.

En principe, nous n'étions pas censés poser des questions, mais Erik n'en démordait pas. Il a demandé à Kistemaker si nous ne ferions pas mieux de procéder différemment, la prochaine fois. Kistemaker lui a répondu : " Tu ne seras autorisé à poser une question que lorsque tu te tiendras à l'écart de ma fille. " Erik n'est pas facilement interloqué, mais là, il est resté sans voix. "

S'il n'était pas devenu entraîneur, il serait devenu procureur. Il a toujours aimé l'intégrité, l'ordre, la discipline et les principes. Comme entraîneur des jeunes au FC Twente, il n'autorisait aucun écart. Les chaussures devaient être noires, point à la ligne.

Lorsque Steve McClaren a débarqué à Enschede, Ten Hag l'a directement abordé en lui présentant six pages pleines de dessins, de conseils et de suggestions. Chouette, s'est dit le Britannique, j'ai des gars motivés, là-bas. A son grand étonnement, Ten Hag s'est représenté devant lui, 24 heures plus tard, avec de nouvelles notifications.

Ten Hag s'est constitué d'épais dossiers sur les jeunes talents. L'entraineur a consacré beaucoup d'énergie à des garçons comme Eljero Elia, qui a d'abord été puni une semaine pour avoir oublié son passeport, mais s'est ensuite senti, pour la première fois, réellement pris au sérieux lorsque Ten Hag a déclaré qu'il avait les capacités pour jouer à la Juventus.

Plus tard, il jouera un rôle clef dans l'éclosion d'un talent comme Memphis Depay, que Ten Hag considère comme un artiste à qui il faut accorder une certaine part de liberté. Il a une affection particulière pour les fortes personnalités au caractère parfois bien trempé. Il est capable de plancher jusqu'aux petites heures sur l'élaboration d'un plan de carrière pour eux.

Parole donnée

Aux Go Ahead Eagles, il s'est irrité du comportement de certaines équipes qui terminaient la compétition de D2 en roue libre, puisqu'elles ne pouvaient quand même pas descendre. Il a voulu démontrer qu'il était possible de construire un club professionnel et ambitieux avec peu d'argent.

Il ne ménage jamais sa peine, peut se montrer sévère, ne laisse rien passer et peut exploser à tout moment. Lors de son premier entraînement, il a piqué une grosse colère parce que tous les joueurs jetaient leur gilet sur un même tas. Il voulait trois tas : les gilets jaunes sur le tas jaune, les gilets bleus sur le tas bleu, les gilets oranges sur le tas orange.

Plus tard, au FC Utrecht, il est passé au départ pour un drôle de type. Il déplaçait les dug-outs, se mêlait du réaménagement des bureaux, exigeait un terrain d'entraînement uniforme et a mis un terme au capharnaüm qui régnait dans le vestiaire. Il occupait un appartement dans l'une des tours d'habitations qui jouxtent le stade.

Si l'on s'aventurait, le soir, aux abords des bureaux du club, on pouvait encore apercevoir de la lumière et la silhouette du quadragénaire chauve à travers la fenêtre.

En près de 30 ans passés dans la jungle du football, Ten Hag ne s'est fait que peu d'ennemis. " Il est d'une rare honnêteté et sans méfiance, beaucoup d'anciens coéquipiers peuvent en témoigner ", réagit Kraay. L'homme n'a jamais été limogé. Bien sûr, il y a parfois eu des tensions et des points de discorde, comme pour tout un chacun.

Le propriétaire du FC Utrecht, Frans van Seumeren, profondément déçu par le départ en pleine saison de Ten Hag, a réagi amèrement. Même si une clause avait été incluse dans la prolongation de contrat qu'il avait signée en 2017, stipulant qu'il pouvait partir librement si une offre alléchante lui parvenait, le président s'est offusqué en déclarant que la loyauté n'existait décidément plus dans le monde du football.

Zwijnenberg : " Pour Ten Hag, une parole est une parole. Donc, je pense que cela a été difficile pour lui de quitter Utrecht. Mais bon, l'Ajax, c'est le genre de défi qu'on ne refuse pas. "

Contre l'arrêt Bosman

Même si, à Amsterdam, il était perçu au départ comme un petit paysan venu de la province, il s'est rapidement adapté à la culture du club. Il a téléphoné à Louis van Gaal pour lui demander conseil et est allé lui rendre visite à Noordwijk. En interne, il passe pour un clubman très impliqué dans la vie de groupe, qui participe toujours aux repas de Noël.

Il aime que l'on pense collégialement. A l'Ajax, il parle toujours de 16 titulaires, mais il n'y a rien de neuf à cela : il le faisait déjà au FC Twente, où il avait toujours un bon mot pour les réservistes. Au milieu des années 90, il fut l'un des rares footballeurs à s'opposer à l'arrêt Bosman, financièrement attrayant pour l'individu mais préjudiciable à l'esprit d'équipe.

" Autant faire soi-même sa promotion. " Ten Hag est capable de s'irriter face aux commissions des agents et a un jour déclaré que " le communisme est en théorie un très bon système, mais impossible à mettre en pratique. "

Sur le terrain, ces ingrédients forment un cocktail détonnant, celui d'un joueur qui n'en fait qu'à sa tête, mais au service de l'équipe. Comme jeune footballeur, il ne demandait pas mieux que de faire étalage de tout son potentiel, mais Kees Rijvers lui a appris à rendre les autres meilleurs.

Servir les meilleurs joueurs de l'équipe, au bon moment et sur leur bon pied, est devenu pour lui une obsession. Capitaine du FC Utrecht à 25 ans, il n'hésitait pas à rappeler à l'ordre ses coéquipiers qui communiquaient via la presse et qui se sentaient plus importants que l'institution, que le club. Plus tard, il deviendra membre dirigeant de ProProf, le syndicat des joueurs, pour lequel il préparait les dossiers dans les moindres détails.

Kraay se souvient qu'à De Graafschap déjà, Ten Hag se souciait de sa reconversion. " Lorsque je lui ai demandé ce qu'il voudrait faire au terme de sa carrière, il m'a répondu : " devenir le président du FC Twente. " Je pense qu'il le deviendra un jour, car il réfléchit constamment. "

Foot en tête

C'est d'ailleurs son péché mignon : Ten Hag sait beaucoup de choses et il aime le faire savoir. De ce fait, il donne parfois l'impression d'avoir inventé la poudre. Le football, cela reste un jeu, quoi qu'on en dise. Mais, professionnel jusqu'au bout des ongles, il prend ce jeu très au sérieux.

Si Ten Hag possède un certain sens de l'humour, il est bien caché. Pour se détendre, il s'adonne au golf mais pour le reste il n'a que le football en tête, même en vacances. Son ami Zwijnenberg : " Parfois, on a envie de lui dire : mais enfin, détends-toi ! Sur le chemin du retour de Madrid, je l'ai surpris en train de regarder un match du Fortuna Sittard. On ne le changera pas... Mais c'est sans doute aussi ce qui fait sa force. "

En tant qu'entraîneur, Ten Hag a cependant évolué au fil du temps. A l'Ajax, au début de cette saison, il a écouté les joueurs-clefs et il a modifié ses méthodes. Il a ajouté une nouvelle flèche à son arc.

Kraay : " Je lui ai demandé, en face-à-face : " n'as-tu pas prêté une oreille plus attentive à certains joueurs qu'à d'autres ? " Il a reconnu que Tadic, Blind, De Ligt, Ziyech étaient ceux qui, à ses yeux, devaient décider de l'issue d'un match. "

En relativisant un peu, on pourrait considérer Erik ten Hag comme une sorte de ministre, qui se rend compte qu'il ne peut pas avoir une influence sur tout, mais qui est responsable du résultat. Et, de ce point de vue, on ne peut rien lui reprocher cette saison, avec un titre de champion, une Coupe des Pays-Bas et une campagne européenne mémorable.

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Les chiffres de Ten Hag

312

matches joués pour le FC Twente, De Graafschap, RKC Waalwijk et le FC Utrecht.

7

juin 1989. Un jour sombre dans sa vie : il perd son ami Andy Scharmin dans une catastrophe aérienne au Surinam.

3

enfants : deux filles et un fils.

18

ans, la période à laquelle remontait son seul trophée au plus haut niveau : la Coupe des Pays-Bas avec le FC Twente.

5

mètres, c'est la distance dont il a déplacé le dug-out des Go Ahead Eagles en direction de la ligne médiane.

4

exploits réalisés comme entraîneur : la promotion avec les Go Ahead Eagles (2013), le titre de champion avec l'équipe Réserve du Bayern Munich (2014), la qualification pour une Coupe d'Europe avec le FC Utrecht (2017), et le doublé coupe-championnat avec l'Ajax (2019).

Erik ten Hag est un ambassadeur atypique du club amstellodamois. Il n'aime pas, par exemple, les mondanités dont se délectent tant de footballeurs, a fortiori à l'Ajax. Il fait plutôt figure de petit paysan venu de la province. Mais, comme autrefois au FC Utrecht, Ten Hag a réussi à se faire apprécier à Amsterdam après des débuts hésitants. L'an passé, il avait été insulté et hué par ses propres supporters, mais cette saison, ceux-ci ont entonné des chants en son honneur à Munich, à Madrid et à Turin, durant la campagne européenne la plus aboutie de l'Ajax depuis 22 ans. Erik ten Hag (49 ans) est issu d'une famille d'entrepreneurs prospères. " C'est sans doute de là que provient son envie d'être le meilleur et de s'afficher en patron ", affirme Clemens Zwijnenberg, un proche de Ten Hag. Hennie, le papa et Joke, la maman, ont toujours incité leurs fils à réfléchir à ce qu'ils veulent faire et à prendre leur destin en main. Et, pour Erik, fan du FC Twente, c'était le foot. Ses parents ne voyaient pas d'un bon oeil son envie de faire carrière dans la jungle du football, ils préféraient qu'il poursuive ses études. Mais quand ils ont vu que le foot, c'était du sérieux pour lui, ils l'ont soutenu à fond. Ten Hag n'a, à dire vrai, jamais été un grand joueur de football, mais simplement un bon joueur d'Eredivisie. Il compensait ses lacunes par un engagement de tous les instants et une intelligence de jeu sans égale. Un travailleur de l'ombre qui faisait tourner l'équipe. Mais il était tout, sauf fade. L'entraîneur Simon Kistemaker, qui l'a fait venir à De Graafschap en 1991 et qui a remporté le titre en D2 avec Ten Hag en restant invaincu durant toute la saison, peut en témoigner. " Un jour, je ne l'ai pas sélectionné ", se souvient Kistemaker. " Haggie est directement venu me trouver. "Pourquoi ne suis-je pas repris ? " J'étais disposé à l'aligner à l'arrière droit, car le titulaire de ce poste était blessé, mais il n'a rien voulu entendre. "Il n'en est pas question." Alors, tu iras t'asseoir dans la tribune. Le lendemain, il était revenu à de meilleurs sentiments. "Puis-je quand même essayer ? " Il était ainsi, Haggie : un gars têtu qui n'a pas peur d'exprimer son opinion, mais pas un gars conflictuel. " Kistemaker trouve que Ten Hag est à mi-chemin entre l'entraîneur mythique à l'ancienne et l'entraîneur moderne hyper-connecté. " C'est un mélange des deux. Il est moins sévère que moi. Il se base sur des faits, mais il ne passe pas des heures devant son ordinateur pour analyser les statistiques. C'est plutôt un homme pratique, qui est capable de se projeter dans le monde des joueurs pour les comprendre. " Ten Hag est un homme responsable et solidaire, pas un homme des extrêmes. Il n'a aucun point commun avec des coaches qui placent leur petite personne au centre de tout, comme Co Adriaanse et José Mourinho. Ten Hag se considère comme un citoyen du monde, tolérant, qui a horreur des gens qui font des distinctions sur base des origines. " J'ai horreur du pouvoir, mais j'aime diriger ", a-t-il un jour déclaré. Avec cette approche, il est parvenu à amadouer des forts caractères comme Quincy Promes et Memphis Depay. Il s'intéresse à tout et est très cultivé. Il a lu Mille Soleils Splendides de Khaled Hosseini. Lorsqu'il était joueur, il pouvait parler pendant des heures de la guerre civile en Yougoslavie. Comme joueur, il était fasciné par le jeu. La vie de groupe, le team-building, l'approche psychologique du solitaire : Ten Hag voulait tout savoir. Il dévorait la littérature spécialisée, avec De winnaar is gezien du psychologue du sport Peter Blitz et Effect du patineur de vitesse norvégien Johann Olav Koss. " Déjà, à un très jeune âge, il s'intéressait très fort au jeu ", se souvient Hans Kraay Jr, qui a joué avec lui à De Graafschap. " Kistemaker était notre mentor, mais il n'avait jamais le dernier mot dans les discussions tactiques. Il se contentait de dire : " Si Groningen joue avec trois attaquants, c'est toi qui règles cela. Si Groningen joue avec deux attaquants, c'est toi qui règles cela. Si Groningen joue avec un attaquant et demi, c'est toi qui règles cela. " Je discutais souvent avec Erik à ce sujet : comment devons-nous nous comporter sur le terrain ? J'avais 31 ans, et mon père m'avait appris à beaucoup réfléchir à propos du jeu, mais pour un garçon de 21 ans, fils d'un agent immobilier, c'était remarquable. " Kraay n'a vu Ten Hag incrédule qu'une seule fois. " Après les matches, nous avions un débriefing court mais sans concession. Kistemaker disait à tout le monde ses quatre vérités : " Olyslager, tu as gardé les buts comme une vieille pantoufle. Mais, en deuxième mi-temps : fantastique ! " Et ainsi de suite. En principe, nous n'étions pas censés poser des questions, mais Erik n'en démordait pas. Il a demandé à Kistemaker si nous ne ferions pas mieux de procéder différemment, la prochaine fois. Kistemaker lui a répondu : " Tu ne seras autorisé à poser une question que lorsque tu te tiendras à l'écart de ma fille. " Erik n'est pas facilement interloqué, mais là, il est resté sans voix. " S'il n'était pas devenu entraîneur, il serait devenu procureur. Il a toujours aimé l'intégrité, l'ordre, la discipline et les principes. Comme entraîneur des jeunes au FC Twente, il n'autorisait aucun écart. Les chaussures devaient être noires, point à la ligne. Lorsque Steve McClaren a débarqué à Enschede, Ten Hag l'a directement abordé en lui présentant six pages pleines de dessins, de conseils et de suggestions. Chouette, s'est dit le Britannique, j'ai des gars motivés, là-bas. A son grand étonnement, Ten Hag s'est représenté devant lui, 24 heures plus tard, avec de nouvelles notifications. Ten Hag s'est constitué d'épais dossiers sur les jeunes talents. L'entraineur a consacré beaucoup d'énergie à des garçons comme Eljero Elia, qui a d'abord été puni une semaine pour avoir oublié son passeport, mais s'est ensuite senti, pour la première fois, réellement pris au sérieux lorsque Ten Hag a déclaré qu'il avait les capacités pour jouer à la Juventus. Plus tard, il jouera un rôle clef dans l'éclosion d'un talent comme Memphis Depay, que Ten Hag considère comme un artiste à qui il faut accorder une certaine part de liberté. Il a une affection particulière pour les fortes personnalités au caractère parfois bien trempé. Il est capable de plancher jusqu'aux petites heures sur l'élaboration d'un plan de carrière pour eux. Aux Go Ahead Eagles, il s'est irrité du comportement de certaines équipes qui terminaient la compétition de D2 en roue libre, puisqu'elles ne pouvaient quand même pas descendre. Il a voulu démontrer qu'il était possible de construire un club professionnel et ambitieux avec peu d'argent. Il ne ménage jamais sa peine, peut se montrer sévère, ne laisse rien passer et peut exploser à tout moment. Lors de son premier entraînement, il a piqué une grosse colère parce que tous les joueurs jetaient leur gilet sur un même tas. Il voulait trois tas : les gilets jaunes sur le tas jaune, les gilets bleus sur le tas bleu, les gilets oranges sur le tas orange. Plus tard, au FC Utrecht, il est passé au départ pour un drôle de type. Il déplaçait les dug-outs, se mêlait du réaménagement des bureaux, exigeait un terrain d'entraînement uniforme et a mis un terme au capharnaüm qui régnait dans le vestiaire. Il occupait un appartement dans l'une des tours d'habitations qui jouxtent le stade. Si l'on s'aventurait, le soir, aux abords des bureaux du club, on pouvait encore apercevoir de la lumière et la silhouette du quadragénaire chauve à travers la fenêtre. En près de 30 ans passés dans la jungle du football, Ten Hag ne s'est fait que peu d'ennemis. " Il est d'une rare honnêteté et sans méfiance, beaucoup d'anciens coéquipiers peuvent en témoigner ", réagit Kraay. L'homme n'a jamais été limogé. Bien sûr, il y a parfois eu des tensions et des points de discorde, comme pour tout un chacun. Le propriétaire du FC Utrecht, Frans van Seumeren, profondément déçu par le départ en pleine saison de Ten Hag, a réagi amèrement. Même si une clause avait été incluse dans la prolongation de contrat qu'il avait signée en 2017, stipulant qu'il pouvait partir librement si une offre alléchante lui parvenait, le président s'est offusqué en déclarant que la loyauté n'existait décidément plus dans le monde du football. Zwijnenberg : " Pour Ten Hag, une parole est une parole. Donc, je pense que cela a été difficile pour lui de quitter Utrecht. Mais bon, l'Ajax, c'est le genre de défi qu'on ne refuse pas. " Même si, à Amsterdam, il était perçu au départ comme un petit paysan venu de la province, il s'est rapidement adapté à la culture du club. Il a téléphoné à Louis van Gaal pour lui demander conseil et est allé lui rendre visite à Noordwijk. En interne, il passe pour un clubman très impliqué dans la vie de groupe, qui participe toujours aux repas de Noël. Il aime que l'on pense collégialement. A l'Ajax, il parle toujours de 16 titulaires, mais il n'y a rien de neuf à cela : il le faisait déjà au FC Twente, où il avait toujours un bon mot pour les réservistes. Au milieu des années 90, il fut l'un des rares footballeurs à s'opposer à l'arrêt Bosman, financièrement attrayant pour l'individu mais préjudiciable à l'esprit d'équipe. " Autant faire soi-même sa promotion. " Ten Hag est capable de s'irriter face aux commissions des agents et a un jour déclaré que " le communisme est en théorie un très bon système, mais impossible à mettre en pratique. " Sur le terrain, ces ingrédients forment un cocktail détonnant, celui d'un joueur qui n'en fait qu'à sa tête, mais au service de l'équipe. Comme jeune footballeur, il ne demandait pas mieux que de faire étalage de tout son potentiel, mais Kees Rijvers lui a appris à rendre les autres meilleurs. Servir les meilleurs joueurs de l'équipe, au bon moment et sur leur bon pied, est devenu pour lui une obsession. Capitaine du FC Utrecht à 25 ans, il n'hésitait pas à rappeler à l'ordre ses coéquipiers qui communiquaient via la presse et qui se sentaient plus importants que l'institution, que le club. Plus tard, il deviendra membre dirigeant de ProProf, le syndicat des joueurs, pour lequel il préparait les dossiers dans les moindres détails. Kraay se souvient qu'à De Graafschap déjà, Ten Hag se souciait de sa reconversion. " Lorsque je lui ai demandé ce qu'il voudrait faire au terme de sa carrière, il m'a répondu : " devenir le président du FC Twente. " Je pense qu'il le deviendra un jour, car il réfléchit constamment. " C'est d'ailleurs son péché mignon : Ten Hag sait beaucoup de choses et il aime le faire savoir. De ce fait, il donne parfois l'impression d'avoir inventé la poudre. Le football, cela reste un jeu, quoi qu'on en dise. Mais, professionnel jusqu'au bout des ongles, il prend ce jeu très au sérieux. Si Ten Hag possède un certain sens de l'humour, il est bien caché. Pour se détendre, il s'adonne au golf mais pour le reste il n'a que le football en tête, même en vacances. Son ami Zwijnenberg : " Parfois, on a envie de lui dire : mais enfin, détends-toi ! Sur le chemin du retour de Madrid, je l'ai surpris en train de regarder un match du Fortuna Sittard. On ne le changera pas... Mais c'est sans doute aussi ce qui fait sa force. " En tant qu'entraîneur, Ten Hag a cependant évolué au fil du temps. A l'Ajax, au début de cette saison, il a écouté les joueurs-clefs et il a modifié ses méthodes. Il a ajouté une nouvelle flèche à son arc. Kraay : " Je lui ai demandé, en face-à-face : " n'as-tu pas prêté une oreille plus attentive à certains joueurs qu'à d'autres ? " Il a reconnu que Tadic, Blind, De Ligt, Ziyech étaient ceux qui, à ses yeux, devaient décider de l'issue d'un match. " En relativisant un peu, on pourrait considérer Erik ten Hag comme une sorte de ministre, qui se rend compte qu'il ne peut pas avoir une influence sur tout, mais qui est responsable du résultat. Et, de ce point de vue, on ne peut rien lui reprocher cette saison, avec un titre de champion, une Coupe des Pays-Bas et une campagne européenne mémorable.