Ben, faut pas le provoquer ! C'est un dur, un hargneux, un colérique qui peut péter un câble quand ça ne va pas comme il le veut. Si un adversaire se hasarde à lui frotter les tibias, il y a vite risque de dérapage. Est-ce qu'une interview un peu agressive pourrait suffire à faire sortir Benjamin Nicaise (27 ans) de ses gonds ?
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Ben, faut pas le provoquer ! C'est un dur, un hargneux, un colérique qui peut péter un câble quand ça ne va pas comme il le veut. Si un adversaire se hasarde à lui frotter les tibias, il y a vite risque de dérapage. Est-ce qu'une interview un peu agressive pourrait suffire à faire sortir Benjamin Nicaise (27 ans) de ses gonds ? Benjamin Nicaise : Je te préviens, ça va être dur de me chatouiller. Il faut autre chose qu'une interview, même hard. Et je ne pourrais même pas te coller une bonne droite... en ce moment. J'ai une côte fracturée depuis le match à Lokeren, je ne suis plus très mobile. Il y a des saisons pourries comme ça. Je me suis fait opérer d'une pubalgie en novembre, après avoir joué un mois et demi avec la douleur. J'étais enfin revenu pour le début du deuxième tour, et maintenant c'est une autre blessure. Il y a deux personnages en moi : le footballeur et l'homme. Quand j'étais jeune, j'étais fougueux sur le terrain et en dehors. C'était incontrôlable. Avec l'âge, on s'assagit. J'ai gardé mon agressivité sur le terrain mais je suis plus calme dès que je suis en civil. Si je regarde à Mouscron, je ne vois pas un enthousiasme débordant par rapport à Enzo Scifo. C'est normal, vu que les effets positifs du changement d'entraîneur ne sautaient pas aux yeux là-bas. A Mons, c'est différent : nous avons directement fait un 6 sur 6 avec Cartier alors que nous n'arrivions plus à gagner depuis une éternité. C'est donc logique de l'encenser. Il nous a fait redécouvrir les sensations du succès alors que nous étions dans une passe très difficile aux niveaux des résultats, de la façon de jouer et de la vie en communauté. Non, mais des mécontents. Les joueurs mis à l'écart, forcément. Quand tu arrives à l'entraînement en sachant que tu ne joueras pas le week-end, tu ne peux être que négatif et tu n'as pas envie de te bouger les fesses. C'est valable pour tout le monde : les petits joueurs, les stars, les buteurs, ceux qui ne marquent jamais. Si on ne compte pas sur toi, tu es négatif, point à la ligne. Si on ne t'offre plus un beau bureau mais qu'on te range dans un placard à balais, je sais ce que tu vas dire : -Je ne peux plus travailler. Quand un nouvel entraîneur arrive, tout change, pour tout le monde. Les compteurs sont remis à zéro et il n'y a qu'un moyen pour le séduire : bosser. Les bannis d'hier ont su très vite qu'ils pouvaient être les titulaires de demain, ils ont retrouvé l'envie. Et les incontournables de l'ère Riga étaient conscients qu'ils n'avaient pas intérêt à se la couler douce parce qu'il y avait des gars prêts à bouffer le gazon pour piquer leur place. Qui suis-je pour juger son travail ? Personne ! Je peux seulement dire qu'il n'était pas le seul fautif. Je vois des faits concrets : il a fait de bonnes choses à Mons. C'est lui qui a fait remonter le club : personne n'a le droit d'oublier ça. Il a prolongé pour plusieurs années la carrière de joueurs qui n'étaient plus nulle part. Moi en premier. Quand je suis arrivé, je sortais d'une période où j'avais failli raccrocher. Et si j'avais échoué ici, je ne serais plus footballeur aujourd'hui. Riga est un coach jeune, c'était sa première expérience en D1 et il a sans doute commis des erreurs comme tout le monde. Mais il n'a pas toujours été aidé, non plus... Un truc me frappe dans les clubs belges : l'influence des gens qui travaillent dans les bureaux sur la politique sportive. Ici, les managers, les directeurs techniques et d'autres personnes ont énormément de choses à dire. En France, on travaille un peu comme en Angleterre : l'entraîneur gère presque tout le sportif et il a aussi certaines responsabilités financières. En Belgique, quelle est la marge de man£uvre du coach ? Je vois ce que je vois à Mons. Je suis des clubs comme le Standard et Charleroi : là-bas aussi, j'ai l'impression que l'entraîneur n'a pas grand-chose à dire sur la constitution du noyau. Alors que ce serait quand même la moindre des choses. Je ne me suis jamais accroché avec Riga. Il m'estimait. En arrivant, Cartier m'a aussi fait directement confiance. Deux coaches consécutifs qui croient en moi : ça m'inquiète un peu... (Il rigole). Je manquais de maturité pour bien vivre une vie en communauté. C'est complètement faux. J'ai lu et entendu qu'il avait été saboté : c'est fou de croire que des footballeurs peuvent faire un truc pareil. Quel est l'intérêt pour les gars qui sont sur la pelouse ? Ils savent que si un nouvel entraîneur débarque, les cartes seront redistribuées et ils ne seront plus sûrs de leur place. Nous avions fait de bons matches contre La Gantoise et le Club Bruges en janvier : avec Riga. Quand Cartier est arrivé, nous avons directement fait un 6 sur 6, mais c'était contre Mouscron et Lokeren, hein ! On sait que Mouscron a des problèmes. Et il manquait cinq titulaires à Lokeren. Il y a des remarques qui m'énervent. On lisait partout que les supporters n'étaient pas contents et que le président râlait. Il n'y a pas un truc qui te frappe ? Personne n'a jamais parlé des joueurs. Tout le monde était apparemment malheureux, sauf nous. Comme si nous vivions bien la situation. Je peux te dire que quand on perd un match et que Mons se retrouve dernier, c'est tout juste si je parle à ma femme en rentrant à la maison. Ça m'énervait de lire que les joueurs étaient encore relativement épargnés par la situation du club. Je n'ai pas envie de devoir inscrire sur mon CV : Saison 2007-2008, descente en D2 avec Mons. Maintenant, c'est clair qu'on ne remplit pas nos obligations à l'égard du président. Il paye et est en droit d'attendre des performances. Quand tu achètes une BMW, tu es en droit d'attendre qu'elle fonctionne, tu n'es pas censé l'amener chaque semaine au garage. Il ne faut pas exagérer ce que nous avons fait la saison dernière : nous avons fait le plein de points chez nous en tapant quelques gros au passage, mais dans nos matches à l'extérieur, c'était encore la galère. Pourquoi ça n'a plus marché après l'été ? Si le foot était une science exacte, il ne passionnerait personne. La France a été championne du monde en 1998 et championne d'Europe en 2000, puis elle n'a pas marqué un seul but au Mondial 2002 alors qu'il n'y avait quand même pas que des tocards dans son équipe. De toute façon, c'est chiant quand c'est toujours le même qui gagne. La domination de Lyon en France depuis des années, c'est emmerdant pour tout le monde. Pourquoi crois-tu que tout le monde s'enthousiasme aujourd'hui pour le Cercle ? Parce que personne n'attendait cette équipe aussi haut dans le classement. Le Club est en tête mais on ne s'emballe pas parce qu'on savait qu'il pouvait jouer le titre. La bonne saison du Cercle est aussi difficile à expliquer que le championnat raté de Mons. Le problème, c'est que nous nous sommes retrouvés dans une mauvaise spirale et que nous avons eu beaucoup de mal à en sortir. Quand tu joues la tête, tu voles sur le terrain. Quand tu es dernier, tu portes un sac à dos de la première à la dernière minute. Héros, héros... Nous avons juste fait notre métier. C'est la presse qui a fait de nous des héros mais c'était exagéré. Je ne vois pas comment les Belges auraient pu le faire : il n'y en a que trois ! S'il y a des problèmes, ça vient forcément des Français : il y en a quinze... Je ne sais pas... Forcément. Une bonne ambiance amène les victoires et les victoires amènent une bonne ambiance. Maintenant... Les Français auraient foutu le bordel ? Qu'est-ce que je dois répondre ? Quel intérêt on aurait à faire ça ? On joue tous notre carrière. Un club de foot, c'est comme n'importe quelle entreprise. Quand il n'y a pas de résultats, on s'engueule. Imagine un patron qui a plusieurs commerciaux sous ses ordres. L'année passée, ils ont fait un chiffre d'affaires colossal. Et cette année, ils n'arrivent pas à aligner deux contrats. Qu'est-ce qui se passe ? Le patron engueule ses commerciaux et les commerciaux s'engueulent entre eux. Quelle ambiance veux-tu avoir dans le vestiaire quand tu es dernier au classement ? Tu te fais siffler par tes supporters, ils viennent t'attendre sur le parking après les matches en déplacement pour te dire leur façon de penser. J'ai honte. Vraiment. J'ai lu ça, oui. Nous avons peut-être eu tort de croire que c'était arrivé mais je déteste qu'on fasse des généralités en fonction de la nationalité des gens. On veut faire passer le message que tous les Français sont prétentieux ? Alors je dis que tous les Américains sont pour la guerre en Irak, que tous les Italiens sont des tricheurs et que tous les Belges bouffent des frites et boivent de la bière. C'est réducteur, tu ne trouves pas ? Oui. Ce fut notre plus grosse erreur mais c'est humain. Et on ne peut pas accuser que les joueurs. Dans le club, 80 % des gens ont cru que ça allait voler pendant toute la saison. C'est un club jeune, c'est normal. Attention, il faut savoir d'où on vient. Certains joueurs ne recevaient plus un brin de reconnaissance depuis deux ou trois ans. Moi, je restais sur deux échecs. Adriano Duarte s'était planté à Nantes. Wilfried Dalmat avait échoué à Grenoble et à Santander. Frédéric Jay s'était raté à Auxerre. Hocine Ragued n'avait pas su s'imposer au PSG. Mons n'avait pas une équipe faite de titulaires en Ligue 1, hein ! Mais on nous a portés aux nues. Et quand on parle subitement en bien de toi après t'avoir complètement ignoré pendant deux ou trois saisons, tu planes vite. Ouais... (Il soupire). Sauver le club, ce serait une manière de rendre notre année un peu moins honteuse. (Il hausse les épaules). S'il peut nous apporter quelque chose, tant mieux, qu'il le fasse. Mais je ne suis pas certain que le problème venait de nos attaquants. Je n'aurais pas voulu être attaquant dans cette équipe. C'est un boulot ingrat. On t'offre la gloire un jour puis on te tire dessus le lendemain. Tu reçois 10 ballons par match, il y en a un et demi qui est exploitable, tu prends des coups et si tu ne marques pas, on te descend. Ilija Stolica, Cédric Roussel et François Zoko ont quand même déjà prouvé qu'ils savaient mettre des buts. Riga a essayé sept ou huit attaquants au premier tour mais ça n'a jamais marché : ça veut dire que le problème est ailleurs. Il est revenu à Mons en espérant plein de bonnes choses mais on l'a mis de côté. Un joueur qui a la tête sous l'eau ne peut pas être ouvert avec ses coéquipiers. Roussel était irritable. Et l'équipe était tout en bas du classement, ce qui n'arrangeait rien. Mais depuis trois semaines, je vois un Roussel qui revit et qui s'ouvre. Tout à fait. Quand je dis que Mons est un club jeune, je pense à des trucs pareils aussi. Berthelin a été fragilisé. J'ai connu le même problème. J'ai joué un mauvais match à Mouscron, et une semaine plus tard, tout le monde parlait de Walter Baseggio pour prendre ma place. J'ai vécu ça comme un affront terrible. Un club a le droit de négocier avec des renforts potentiels mais Mons aurait pu faire cela avec plus de classe. Je me suis toujours retrouvé dans des clubs qui cherchaient des battants. C'est pour ça que je n'ai jamais eu de soucis avec mes présidents. J'ai parfois été mauvais mais je n'ai jamais trahi la personne qui me payait. Maintenant, de là à me réduire simplement à mon tempérament de bagarreur... J'espère que j'ai quand même d'autres qualités. Bon, à la limite, je préfère qu'on me décrive comme un bagarreur plutôt que comme un gars bourré de talent qui sort du terrain avec son maillot tout propre. par pierre danvoye