Un jour glacial de décembre, à Vinovo, une banlieue de Turin cerclée par des sommets enneigés de 2.000 et 3.000 mètres. Une allée conduit au centre d'entraînement de la Juventus. Elle est bordée de souvenirs des 33 scudetti du club. Le joueur le plus célèbre des bianconeri, Gianluigi Buffon, nous attend dans une pièce lumineuse. Costume brun clair, pull à col roulé noir, yeux bleus, barbe de six jours. L'homme compte 175 sélections nationales, il a disputé plus de mille matches et a été meilleur gardien du monde à cinq reprises. La veille, LaGazzetta dello Sport l'a élu Sportif de l'Année.
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Un jour glacial de décembre, à Vinovo, une banlieue de Turin cerclée par des sommets enneigés de 2.000 et 3.000 mètres. Une allée conduit au centre d'entraînement de la Juventus. Elle est bordée de souvenirs des 33 scudetti du club. Le joueur le plus célèbre des bianconeri, Gianluigi Buffon, nous attend dans une pièce lumineuse. Costume brun clair, pull à col roulé noir, yeux bleus, barbe de six jours. L'homme compte 175 sélections nationales, il a disputé plus de mille matches et a été meilleur gardien du monde à cinq reprises. La veille, LaGazzetta dello Sport l'a élu Sportif de l'Année. Vous avez annoncé votre retraite internationale à l'issue des matches de barrages perdus contre la Suède, qui ont scellé la non-qualification de l'Italie pour le Mondial. Depuis, quand on vous a demandé si l'Euro 2020 était un objectif, vous avez répondu : " Je n'exclus rien. " Qu'en est-il ? GIANLUIGI BUFFON : Je ne sais plus que répondre. Est-ce que j'arrête ou pas ? Je me considère comme un soldat au service de son club et de son pays. Je me suis toujours effacé devant l'intérêt général. C'est comme ça que je considère mon travail. Je vais raccrocher un jour, tout en restant à la disposition de la Juventus comme de l'équipe nationale. Même quand j'aurai 80 ans, s'il y a pénurie de gardiens, on pourrait encore me rappeler au besoin. Dans ce cas, je m'entraînerais un peu et je dépannerais. Vous devrez prendre une décision publique en mars au plus tard, avant le prochain match de l'Italie. BUFFON : J'ai déjà dit ce que j'avais à dire. Un homme de 40 ans a le devoir de laisser sa place à d'autres. Je suis bien placé pour savoir que je pourrais barrer la route de certains et je m'y refuse. C'est une question de respect. Point, à la ligne. Retour en arrière, sur Buffon et les Allemands, plus précisément, une longue histoire remplie de drames. Vous souvenez-vous de la demi-finale du Mondial 2006, à Dortmund ? A neuf minutes du terme, le score était de 0-0 et un adversaire a surgi de la gauche, seul. BUFFON : Oui, je me souviens. Podolski a armé son tir. Et vous avez dévié le ballon sur la latte, d'un superbe réflexe. Ensuite, l'Italie a inscrit deux buts. Était-ce un moment-clef pour le titre ? BUFFON : Dans de tels matches, chaque instant est décisif. Il était à ce point âprement disputé que des détails ont fait la différence. L'Italie a été très courageuse, surtout en fin de partie, notamment grâce au remplacement effectué par notre entraîneur, Marcello Lippi. Nous voulions gagner à tout prix, nous étions en rage et nous nous estimions supérieurs. En plus, nous avons eu plus de chance que l'Allemagne en fin de partie. D'autres matches dramatiques ont suivi, comme le 2-1 pour l'Italie à l'EURO 2012, grâce à deux buts de Balotelli, puis la victoire de l'Allemagne aux tirs au but à l'EURO 2016. Qu'est-ce qui rend ces duels si spéciaux ? BUFFON : L'histoire commune des deux nations joue un rôle. De même que la géographie. Disons que c'est un combat historique, qui dépasse le simple cadre du football. La fameuse définition de Gary Lineker, selon laquelle le football est un jeu qui se joue à onze contre onze et que les Allemands finissent toujours par s'imposer, aurait longtemps pu valoir, mais pour les Italiens. Pourquoi n'y parvenez-vous plus depuis 2016 ? Pire encore : pourquoi la Squadra a-t-elle été boutée de la Coupe du Monde par la Suède ? BUFFON : L'Italie se redresse toujours après une claque. Nous avons disputé un horrible Mondial 2010 mais, deux ans plus tard, nous étions à nouveau en finale de l'Euro. Le Mondial 2014 a à nouveau été décevant mais, deux ans plus tard, l'Allemagne a dû avoir recours aux tirs au but pour nous éliminer. Notre ADN n'a pas changé, pas plus que notre rage de vaincre n'est entamée mais ça ne suffit malheureusement pas quand le talent fait défaut. N'avez-vous pas perdu quelques qualités d'antan, comme le gène de la victoire ? BUFFON : Non, je ne pense pas. Il est toujours dans notre ADN. Ce que nous avons perdu, c'est le talent pur, le joueur hors normes. Comme Baggio, Del Piero ou, récemment, Pirlo ? BUFFON : Nous avions encore de tels joueurs il y a dix ans. Plus maintenant. L'entraîneur n'a-t-il pas perdu de son autorité ? Déjà au Mondial 2014, les " sénateurs ", lisez vous et d'autres joueurs mûrs, aviez dû intervenir dans le vestiaire contre Balotelli. Vous aviez même jeté le sélectionneur hors du vestiaire. BUFFON : En 1997, lors de mes débuts chez les Azzurri, les rapports entre l'entraîneur et l'équipe étaient comparables à ceux entre un patron d'usine et ses ouvriers. Ça a changé et je pense que c'est bien : les conflits peuvent apporter quelque chose. Ceci dit, nous n'avons pas mis l'entraîneur à la porte du vestiaire. Avant les matches décisifs, il est venu trouver Barzagli, Chiellini et moi-même et a proposé de tenir une réunion sans lui. J'ai dit : " Oui, mister, c'est une bonne idée. " Nous vous avons souvent vu pleurer ces derniers temps : après votre élimination à l'Euro 2016, après la finale perdue en Ligue des Champions 2017 et après votre éviction du prochain Mondial. Regrettez-vous de n'avoir pas arrêté plus tôt ? BUFFON : Absolument pas. Je fête mes 40 ans le 28 janvier et je suis heureux de ce que j'ai accompli jusqu'à présent. On parle toujours de moi au présent. Encore que, pour le moment, avec tous les prix que je reçois, j'ai l'impression d'être déjà parti. Bon, là, je pratique l'auto-dérision. Si l'ironie est, comme on le dit, le signe d'une grande détresse, l'auto-dérision est le symbole d'une vie heureuse. Et de fait, je suis heureux. Quelle importance aurait eu un sixième Mondial pour vous personnellement ? Personne n'en a disputé autant... BUFFON : C'eût été un record qui m'aurait fait terriblement plaisir, c'est clair. J'aurais bouclé la boucle. Mais ce qui me fait le plus mal, c'est de ne pouvoir me rendre à cette Coupe du Monde avec les joueurs actuels. Je connais certains d'entre eux depuis dix ou onze ans... Vous avez été champion du monde en 2006 avec De Rossi et Barzagli... BUFFON :... avec lesquels je voulais me faire un ultime cadeau, en passant un mois ensemble et en partageant nos sentiments. En plus de l'aspect social. C'est à dire ? BUFFON : Citons Churchill : " Les Italiens font la guerre comme s'il s'agissait d'un match de football mais ils abordent un match de football comme si c'était une bataille. " Il a bien décrit la manière dont nous entamons un match et quelle magie ça déclenche dans tout le pays. Je le sais car je n'ai pas oublié ce que je ressentais quand j'étais petit. Les Juventini, les Interisti et les Napoletani se serrent alors subitement les coudes. D'aucuns disent que le football est la seule chose qui unisse les Italiens du nord et du sud. BUFFON : Je sais et c'est justement pour ça que je regretterai cette élimination contre la Suède jusqu'à la fin de mes jours. Nous avons privé les enfants du plaisir de palpiter pendant cet événement. Le pire est encore à venir : en juin. J'espère être déjà au fond de la mer avec mon équipement de plongée au coup d'envoi. Idéalement, je préférerais ne pas remonter à la surface pendant six semaines, jusqu'au terme de la finale. Enfin, c'est un rêve. Gigi Buffon, la fierté de la nation. C'était le titre d'une gigantesque banderole dans le stade, il y a quelques jours. Cela vous émeut ? BUFFON : Franchement, oui. Parce que je considère que c'est la récompense du chemin que j'ai accompli, comme sportif mais aussi comme être humain. Les gens ne vous font pas de cadeau, pas plus que la vie. Quand vous jouez, quand vous parlez, vous êtes jugé et vous n'êtes bon que quand vous avez trouvé la clef des sentiments éprouvés par les autres. On vous a reproché votre nationalisme. Ces dernières années, vous avez suscité l'émoi, notamment quand vous vous êtes prononcé contre le racisme et l'exclusion et, récemment à Milan, quand vous avez fustigé les huées accompagnant l'hymne national de l'adversaire. Le football est-il le reflet de la société ? BUFFON : Prenons l'exemple de cet hymne. Chaque nation a son histoire, écrite à coups de combats, de souffrance, dans le sang. Il faut la respecter. En plus, je trouve que nous, les Italiens, ne nous respectons pas suffisamment. Nous n'avons pas assez conscience de ce que nous sommes et, surtout, de ce que nous pourrions être. Nous sommes sensibles, accueillants et serviables. Donc, quand quelqu'un siffle l'hymne de nos invités, ça me fait mal, pour nous comme pour eux. C'est un manque de culture. D'ailleurs, je me suis déjà trouvé dans la tribune, jadis, et j'ai chanté avec les autres. Je sais donc de quoi je parle. Albert Camus a déclaré un jour : " Ce que je sais de la morale, c'est au football que je le dois ". Vous êtes assez semblable. BUFFON : Le football m'a apporté beaucoup. C'est le reflet le plus vivant et le plus fiable de la société. Êtes-vous capable de prononcer le nom de votre club allemand préféré ? BUFFON : (Il éclate de rire et bredouille Borussia Mönchengladbach.) Il y a deux ans, j'ai joué contre lui, sans qu'il sache que j'en étais fan et on m'a remballé quand j'ai demandé une écharpe aux supporters, dans le virage. Par la suite, le club est venu s'excuser et m'a offert une écharpe. Je n'étais pas vexé. Quand on observe le classement des meilleurs gardiens, on se rend compte que les mêmes noms reviennent depuis quinze ans : Iker Casillas, Gigi Buffon et Manuel Neuer. Quels atouts a celui-ci ? BUFFON : Manuel possède une présence exceptionnelle, physique surtout. Ça saute aux yeux. Il est fort et impressionnant. Il est devenu encore plus fort au Bayern, il commet encore moins d'erreurs qu'avant et il est devenu un gardien extrêmement fiable. La toute grande classe ballon au pied, dans sa lecture du jeu, sans parler de ses réflexes exceptionnels. Vous semblez presque admiratif. BUFFON : Je m'exprime avec humilité. Parler des autres quand on est jeune est énervant mais avec l'âge, ça devient agréable. Si je veux progresser, je dois m'intéresser aux autres et à leurs points forts, qu'il s'agisse de Neuer, de ter Stegen, de De Gea ou de Courtois. Je place Marc-André ter Stegen dans la série car il a beaucoup progressé en un an. Il excelle des pieds mais en plus, il a des parades décisives, comme contre nous à Turin, à la 92'. Au coup de sifflet final, je lui ai dit : " Comment oses-tu sortir une intervention pareille dans mon jardin ? " Je m'en suis réjoui pour lui. Dans votre biographie, vous dites que l'argent n'est pas tout. Que pensez-vous des sommes récemment dépensées pour Neymar, Mbappé ou Pogba ? BUFFON : Elles reflètent les paramètres qui régissent désormais le football. Ne me demandez pas si je trouve ça juste. Je ne veux pas passer pour un communiste qui défend les fondements du marxisme. Ce n'est pas mon style. Le phénomène fait tache d'huile. Dembélé, votre nouveau coéquipier Bernardeschi, tous millionnaires, ont fait grève dans leur club pour obtenir un transfert lucratif. Ne trouvez-vous pas ça absurde ? BUFFON : Non. On ne peut pas en imputer la faute à un gamin de vingt ans. Si tous les propriétaires et présidents de clubs convenaient de règles de conduite, ça n'irait pas aussi loin. Quand Manchester décide de piquer un gars à la Juve ou que le Paris Saint-Germain accepte de claquer disons 500 millions pour Neymar, ces jeunes observent logiquement le comportement de leurs aînés et font pareil. Avant l'Euro 2004, vous avez fait une dépression et avant le Mondial 2006, la justice vous a demandé des comptes à cause de paris truqués. Malgré ces soucis, vous avez toujours répondu présent au bon moment, sur le terrain. Avez-vous des nerfs solides ? BUFFON : Certainement. Mais en plus, je pratique l'auto-critique et je me juge moi-même. L'avis des autres n'y change rien. J'ai honte en songeant à notre élimination pour le Mondial. Et le fait d'en être responsable au premier degré ou non n'y change rien. Vous avez disputé plus de mille matches, dont 175 sous le maillot italien. Comment votre corps a-t-il supporté tout ça ? Avez-vous un secret ? BUFFON : Je n'y pense pas. Globalement, je n'ai rien planifié. Évidemment, je vis sérieusement, en professionnel. La publicité que vous faites pour le vin rouge ne cadre pas vraiment dans ce style de vie... BUFFON : Si, on peut tout se permettre, pour autant qu'on sache que ce n'est pas nuisible. Deux verres de vin deux fois par semaine, ce n'est vraiment pas un problème. Dans le pire des cas, il faut s'entraîner une demi-heure de plus le lendemain. Quelle est la clef du succès de la Juventus ? Le club a accumulé les titres ces dernières années et la Ligue des Champions vous réussit, même si c'est le seul trophée que vous n'ayez pas remporté personnellement. BUFFON : La Juventus transmet des valeurs. Ces valeurs prennent source au sein de la famille Agnelli, sa manière de vivre, son labeur, sa façon d'appréhender le sport. Tout cela se reflète sur l'équipe. Donc, Sami Khedira débarque et quelques jours plus tard, il est empreint de l'âme de la Juve ? BUFFON : Les premiers mois ici, c'est la folie. En venant de Parme, en 2001, j'ai eu l'impression de vivre dans un autre monde pendant un moment. J'ai cherché à savoir qui était l'extraterrestre, de moi ou du club. Ici, on travaille avec un profond sérieux, avec dureté, obstination, pour progresser. La Juve n'a quasiment jamais dépensé des sommes folles pour des joueurs, contrairement au Real ou à Barcelone. Ça ne l'a pas empêchée de rester parmi l'élite absolue.Quels objectifs poursuivez-vous encore ? BUFFON : Je veux progresser. Même à 40 ans, c'est encore possible. Je voudrais aussi lutter jusqu'au bout pour le titre et la Ligue des Champions. Quid de votre avenir ? BUFFON : Depuis cinq ans, le président me répète que je dois lui dire en cours de saison si je souhaite continuer. Je vais bientôt le lui confirmer. Votre pronostic pour le Mondial 2018 ? BUFFON : Que le meilleur gagne, pendant que je serai la tête sous l'eau. Je ne suis pas sûr d'y parvenir vraiment, ceci dit. Cette élimination est une plaie, une cicatrice qui ne guérira jamais.