C'est une ville dans la ville. D'ailleurs, ça s'appelle Ciudad Real Madrid pour les gens d'ici. Real Madrid City pour les anglophones. Son site officiel la fait passer pour " le plus grand complexe sportif jamais construit par un club de football ", sur 120 hectares, soit " 16 fois plus que la Place Rouge de Moscou et 2,7 fois plus que l'Etat du Vatican. " Terrains de foot, vestiaires, gymnases, salles de conférence, piscines, spas, cinéma, bureaux, une soixantaine de chambres, ...

Et on a carrément accès au saint des saints : après x contrôles de sécurité, après avoir croisé dans un couloir Keylor Navas en partance pour l'entraînement, on peut s'installer dans la salle où les joueurs font leurs mises au vert. Où les gars du meilleur club du monde préparent leurs victoires dans les finales de Ligue des Champions. Où ils mûrissent tous leurs autres trophées. Dernier en date : la Coupe du Monde des clubs, fin décembre 2018.

Une gigantesque vitrine / bibliothèque est là pour leur rappeler, si nécessaire, dans quoi ils ont mis les pieds. On y trouve, à côté de photos d'équipes et de liesse, des licences originales de joueurs. De Raymond Kopa, Alfredo Di Stefano, Raúl. Et des livres souvent épais comme des bottins. Alfredo Di Stefano, Historios de una leyenda ; Raúl, El triunfo de los valores ; Cristiano Ronaldo, Sueños cumplidos ; Sergio Ramos, Corazón, carácter y pasión ; Zinédine Zidane, La elegancia del héroe sencillo ; Iker Casillas, La humilidad del campeón, ... Ça sent bon la légende.

Une détente spectaculaire de Thibaut Courtois lors du clasico à Barcelone., GETTYIMAGES
Une détente spectaculaire de Thibaut Courtois lors du clasico à Barcelone. © GETTYIMAGES

Thibaut Courtois est un peu en retard sur le planning. Excusé : il a été happé par une équipe télé de l'UEFA pour préfacer les huitièmes de Ligue des Champions contre l'Ajax. Un peu en retard, mais très détendu. Après tout, après un début de saison compliqué pour le Real, tout va beaucoup mieux entre-temps.

En signant son contrat de six ans, l'été passé, il savait qu'il s'attaquait à une montagne : Navas est un dieu vivant à Bernabeu. Justement, on attaque l'entretien sur le thème de son concurrent costaricien. Thibaut Courtois sans filtre, c'est ici.

" Je suis où je voulais être, je suis heureux "

Quand tu commences vraiment ton aventure à Chelsea après ton prêt à l'Atlético, tu as Petr Cech devant toi. Ici, c'est Keylor Navas. Deux très gros morceaux. Tu gères ?

THIBAUT COURTOIS : Oui, ça se passe très bien, je ne suis pas un mec difficile ! Je fais ici ce que je faisais à Chelsea, je me défonce à chaque entraînement pour convaincre le coach que je mérite de jouer. Et quand tu as avec toi un gars comme Cech ou comme Navas, tu sais que tu dois pousser encore plus fort. Parce que tu sais qu'il y a un très bon sur le banc...

Dans les deux cas, tu as signé en te disant que, légende ou pas, tu allais à coup sûr te faire ta place dans le but ?

COURTOIS : Dans les deux cas, j'ai signé en sentant beaucoup de confiance de la direction. Chelsea avait encore Cech mais voulait que j'y retourne, donc je sentais que j'allais jouer. Ici aussi, ils m'ont acheté alors que Navas est encore là.

C'est rare qu'un club fasse signer un contrat de six ans.

COURTOIS : Il y a plusieurs raisons à ça. Si j'avais eu 30 ou 31 ans, on ne m'aurait pas proposé six ans. Et puis moi, j'avais envie de m'installer ici pour longtemps. Je sais que tout peut changer très vite, mais là, si on me propose d'être encore au Real dans dix ans, je signe. Il n'y a pas de meilleure place, c'est le meilleur club du monde, ça se voit à plein de trucs, et au palmarès. Je suis maintenant où j'avais envie d'être, je suis heureux...

" Casillas était mon idole "

Quand tu es sur le banc pour les trois premiers matches de Ligue des Champions, tu prends un coup ? C'est quand même surtout pour aller loin en Ligue des Champions que tu es venu ici ?

COURTOIS : J'étais assez tranquille. L'entraîneur m'a parlé en privé. Et j'étais évidemment content de m'installer dans le but à partir du quatrième match. C'est spécial de jouer la Ligue des Champions avec le club qui en a gagné le plus.

Dans un coin de ta tête, il y a l'envie de marquer l'histoire du Real dans le but, comme Iker Casillas ?

COURTOIS : Je ne pense pas à ça. L'objectif, c'est de gagner un maximum de trophées. J'ai eu des titres avec Genk, avec l'Atlético et avec Chelsea, je veux faire la même chose ici.

Tu n'as pas envie qu'on mette ton poster sur l'étagère, là ? Tu n'as pas envie qu'il y ait un livre sur toi dans la bibliothèque ?

COURTOIS : Bien sûr, c'est joli, mais je ne peux pas penser à ça avant quelques années. Et je ne pense pas trop aux récompenses individuelles. Je veux des trophées avec l'équipe.

Pour toi, LE gardien de l'histoire du Real, c'est Casillas ?

COURTOIS : Il y en a eu d'autres, mais c'est surtout Casillas que je retiens. Parce que c'était mon idole. J'ai grandi avec lui. Et avec Edwin van der Sar.

" Ici, l'objectif est toujours de tout gagner "

Si tu veux marquer l'histoire, tu dois absolument gagner la Ligue des Champions. Mais bon, tu es dans le club idéal pour le faire...

COURTOIS : Le Real a gagné quatre des cinq dernières éditions, donc oui, ça se tient. Mais avant de la gagner contre moi et l'Atlético à Lisbonne, en 2014, il y avait eu douze ans sans la gagner.

J'espère que je n'arrive pas au mauvais moment, au début d'une nouvelle longue période sans victoire ! Ici, l'objectif quand la saison commence, c'est de tout gagner. Dont la Ligue des Champions. Moi, c'est le seul truc qui manque à mon palmarès.

Avant cette saison, il te manquait deux trophées en club, la Coupe du Monde des clubs et la Ligue des Champions. Tu as gagné la Coupe du Monde en décembre. Tu dis : Done ! Next ! ?

COURTOIS : C'était chouette mais ce n'est pas le trophée qui passe en priorité chez les footballeurs. Maintenant, pour le gagner, tu dois avoir gagné la Ligue des Champions sur ton continent, ça situe le niveau. Ce que je vais surtout en retenir, c'est que c'était mon premier trophée avec le Real.

Il y avait deux matches à gagner pour avoir la coupe, je les ai joués. Ça n'a pas la même saveur qu'une Ligue des Champions ou un titre de champion d'Espagne, mais c'est important quand même.

" Les Français étaient meilleurs que nous "

Tu as une vingtaine de trophées. Imagine que tu déménages dans un tout petit appartement et que tu ne peux en prendre que deux, un collectif et un individuel. Tu choisis lesquels ?

COURTOIS : Le collectif, ce serait le titre avec l'Atlético en 2014. Quand tu joues à l'Atlético, logiquement, tu peux espérer gagner la Coupe d'Espagne parce que ça se joue en six ou sept matches.

Mais être premier après 38 matches quand il y a le Real et le Barça, logiquement, tu ne peux pas y penser. On l'a fait. On s'est battus pendant dix mois pour ça. Le titre en Premier League avec Chelsea, c'était fantastique aussi, mais c'était différent. Parce qu'on sentait qu'on devait être champions.

Comme trophée individuel, je prends celui de meilleur gardien de la Coupe du monde. Mais bon, je serais prêt à rendre beaucoup de coupes et de médailles pour jouer la finale de la Coupe du monde et la gagner. Tomber en demi, c'est terrible.

Je sens que le match contre la France, tu l'as toujours en travers de la gorge !

COURTOIS : Si t'es un vainqueur, tu ne peux pas dire que tu ne l'as pas, encore aujourd'hui, en travers de la gorge. La Coupe du monde, ce n'est que tous les quatre ans. C'est long. Arriver où on est arrivés, c'est difficile. Mais les Français étaient meilleurs que nous, c'est comme ça.

" Je dis ce que je ressens "

Ce n'est pas du tout ce que tu as dit juste après la demi-finale...

COURTOIS : Le truc, c'est que les joueurs et les supporters ont mal interprété ce match. Les Français ont défendu pendant les 20 ou 25 dernières minutes. Alors, sur le coup, en sortant du terrain, on n'avait que ça comme image. Tu dois te mettre dans notre peau. Tu sors du terrain, et deux minutes après, tu dois faire une interview. Le dernier truc dont tu te souviens, c'est la dernière demi-heure. Et le score.

J'ai dit que les Français n'avaient fait que défendre parce que j'avais en tête des images d'Olivier Giroud et Antoine Griezmann en train de défendre dans leur rectangle. A ce moment-là, j'oubliais qu'ils avaient eu des occasions, que j'avais dû faire des arrêts, que Kylian Mbappé avait été dangereux.

Simplement, ils ont mis le premier but puis ils ont défendu. C'était leur droit, on avait fait la même chose contre le Brésil. A 2-1, on n'était presque plus sortis. Tout ça pour dire que quand tu viens de perdre une demi-finale de Coupe du Monde, tu ne vois que le négatif.

Ton interview était mythique, comme ton analyse après l'élimination par le Pays de Galles à l'EURO. C'est une bonne chose de donner des interviews juste après un match ?

COURTOIS : Ça dépend si tu veux entendre un joueur pur-sang ou un joueur qui va dire des phrases que tout le monde a envie d'entendre... Moi, je dis comment je vois les trucs. Je peux faire des erreurs, je peux être à côté de la plaque, je peux dire des choses qui ne sont pas exactes, mais au moins je dis ce que je ressens. Je l'ai fait après le match contre le Pays de Galles, j'étais super déçu parce qu'on venait de rater une très belle occasion. Même chose après le match contre la France. Est-ce que ce serait mieux d'avoir des footballeurs qui répondent par oui et par non, ou qui ne sortent que des clichés ? J'aime bien ce qui se fait en NBA. Là-bas, les joueurs disent encore tout ce qu'ils pensent et tout le monde l'accepte. En foot, on peut te tuer si tu as dit un truc fort. Ou en tout cas ça provoque plein de commentaires. Si tu donnes une interview standard, on te reproche d'être ennuyeux. Si tu es différent, si tu es un peu cash, on te le reproche, on demande pourquoi tu as dit tout ça...

" Dans le vestiaire, on ne parle plus de Zidane et Ronaldo "

Comment tu expliques le début de saison délicat ? On peut dire qu'une équipe qui perd d'un coup Zinédine Zidane et Cristiano Ronaldo est condamnée à ramer pendant un petit temps ?

COURTOIS : On n'avait pas mal commencé, c'est seulement le mois d'octobre qui a été compliqué avec trois défaites d'affilée en championnat. Et évidemment, le 5-1 à Barcelone a marqué les gens.

C'est un match où ça ne voulait pas tourner pour nous. A 2-1, on a une occasion pour égaliser, je sens que ça peut basculer, au lieu de ça ils en mettent un troisième sur un contre, puis encore deux autres. Il y a eu des hauts et des bas, mais là on est bien repartis, on gagne et on joue un bon foot.

Pour moi, on ne peut pas mettre la période difficile sur le compte du départ de l'entraîneur et de Ronaldo, puisque ça tournait bien au tout début.

Tu sens encore l'ombre de Zidane et de Ronaldo ici ?

COURTOIS : Franchement, non. On ne parle pas d'eux dans le vestiaire. C'est la presse qui rappelle ce qu'ils ont fait au Real et qui nous pose des questions. Et puis, avec tout le respect pour ce qu'ils ont fait ici, à quoi ça servirait qu'ils soient encore dans nos conversations ? Ils sont partis, il faut regarder devant.

Un fils de Zidane est maintenant troisième gardien du noyau pro...

COURTOIS : Oui, Luca. Un autre, Enzo, joue au Rayo Majadahonda, en deuxième division. Et un plus jeune, Théo, est ici en U16, il paraît qu'il est très fort.

" Modric est incroyable sur les petits espaces "

Vous voyez encore le père ?

COURTOIS : La seule fois où je l'ai vu, c'était par hasard. On était dans le même avion pour partir en vacances !

Tu peux encore ouvrir des grands yeux à l'entraînement en voyant un tacle de Sergio Ramos, un petit pont de Luka Modric ou une reprise de volée de Karim Benzema ?

COURTOIS : Bien sûr. Parce que tu vois encore mieux leurs qualités à l'entraînement qu'en match. Ils ont encore plus l'occasion de montrer ce qu'ils ont dans le ventre. La qualité de frappe de Benzema, j'ai l'occasion de la voir aux entraînements !

Il y a aussi les trucs de Gareth Bale, le jeu de Marcelo. A Chelsea aussi, j'ouvrais des grands yeux en observant Eden Hazard, Willian, N'Golo Kante qui prenait tous les ballons.

Qui est le plus impressionnant ? Hazard ou Modric ?

COURTOIS : Ils sont assez différents. Hazard a sa façon de pivoter et tout ça. Modric est incroyable sur les petits espaces, il reste toujours tranquille, il a un don phénoménal pour voir le jeu.

" Eden Hazard seulement huitième au Ballon d'Or ? "

Les joueurs des meilleurs clubs ne sont pas surpris que le Ballon d'Or ait enfin échappé à Lionel Messi et Cristiano Ronaldo ?

COURTOIS : J'ai l'impression que cette année, les votants ont eu envie de voter autrement. Si tu regardes jouer Modric, tu te dis qu'il le méritait. Mais si tu regardes Messi et Ronaldo, tu te dis qu'ils pourraient continuer à le gagner, chaque année.

Si Hazard était au Real, il l'aurait peut-être eu ? Il aurait gagné la Ligue des Champions, il y a eu sa Coupe du Monde.

COURTOIS : J'ai été surpris qu'il ne termine que huitième parce qu'il a fait une année fantastique. Maintenant, tu as raison, si tu gagnes la Ligue des Champions, ça a un impact énorme sur les votants. Parce que tout le monde voit les matches. Avec Chelsea, on a juste gagné la Coupe d'Angleterre.

Et je ne suis pas sûr que tout le monde regarde les matches de Premier League, que tous les votants aient vu ce qu'il faisait là-bas. Le vote aurait peut-être été différent aussi pour lui si on avait joué la finale de la Coupe du monde. Il aurait sans doute fait une finale de ouf.

Un journaliste espagnol l'a protégé des supporters de l'Atlético...

Quand tu dis à ta présentation ici que le Real est le club qui te faisait rêver, ça fait cliché.

THIBAUT COURTOIS : Evidemment, ça sent le gros cliché, mais dans mon cas, c'est vrai. Je n'ai pas dit ça pour faire plaisir aux gens. Quand j'étais ado, j'avais le maillot d'Iker Casillas. Et un grand drapeau du Bernabeu dans ma chambre. Ça peut être vérifié... Quand j'ai quitté Genk en 2011 pour signer à Chelsea, des journalistes de TV Limburg sont venus chez mes parents pour faire un reportage.

Ils ont tourné dans ma chambre, je préparais ma valise. Sur les images, on voit le drapeau. Je suis directement parti à l'Atlético, ça aurait pu être délicat si les supporters là-bas avaient su que j'étais un grand fan du Real. Un journaliste espagnol a vu l'émission, il a vu mon drapeau. Mais il ne l'a pas écrit dans son journal, pour me protéger, pour m'éviter des problèmes. Super sympa de sa part. Au moment où j'ai signé ici, il l'a enfin révélé.

Thibaut Courtois : " J'aurais préféré jouer le Final Four mais c'est parfois bien de prendre une gifle dans la gueule pour se réveiller ! ", GETTYIMAGES
Thibaut Courtois : " J'aurais préféré jouer le Final Four mais c'est parfois bien de prendre une gifle dans la gueule pour se réveiller ! " © GETTYIMAGES

En parlant de...

... son titre de meilleur gardien du Mondial

" C'est joli d'avoir son nom sur un palmarès où il y a Gianluigi Buffon, Iker Casillas, Manuel Neuer. La boulette de Hugo Lloris en finale lui a peut-être coûté le trophée. On le méritait tous les deux. J'ai fait un tout gros match contre le Brésil, il a sorti des ballons chauds contre l'Argentine et l'Uruguay. J'ai appris le résultat du vote à la télé, comme tout le monde, je n'ai pas été contacté officiellement. "

... la Ligue des Nations

" On ne peut pas nous reprocher d'avoir pris ça de haut parce qu'on a fait deux matches solides contre l'Islande, et on a aussi été sérieux à Bruxelles contre la Suisse. Même chose en début de match à Lucerne. Puis on s'est effondrés. Après leur égalisation à 2-2, on n'a plus su sortir. J'aurais préféré jouer le Final Four mais c'est parfois bien de prendre une gifle dans la gueule pour se réveiller ! "

... l'Atlético et Diego Simeone qui l'a taclé dans la presse

" J'y retourne ce week-end en championnat, ça va être spécial. Si leurs supporters réagissent par rapport à moi, s'il y a encore plus de bruit que d'habitude... enchanté, j'aime ça, c'est génial. DiegoSimeone a mis en doute mon titre de meilleur gardien du monde, il a dit que Jan Oblak était meilleur, je peux comprendre, il protège ses joueurs. Je n'ai pas été trop étonné par ses déclarations. On a gagné des trucs ensemble, mais maintenant, je suis chez le rival, c'est peut-être embêtant pour lui. "

... son départ de Chelsea sur une fausse note

" J'aurais voulu partir autrement. On m'a reproché de ne pas avoir repris les entraînements là-bas, mais à ce moment-là, j'étais sûr que mon transfert au Real allait se faire, ça a été officiel deux jours plus tard. Les supporters de Chelsea voient leur intérêt, les dirigeants aussi, moi aussi. "

C'est une ville dans la ville. D'ailleurs, ça s'appelle Ciudad Real Madrid pour les gens d'ici. Real Madrid City pour les anglophones. Son site officiel la fait passer pour " le plus grand complexe sportif jamais construit par un club de football ", sur 120 hectares, soit " 16 fois plus que la Place Rouge de Moscou et 2,7 fois plus que l'Etat du Vatican. " Terrains de foot, vestiaires, gymnases, salles de conférence, piscines, spas, cinéma, bureaux, une soixantaine de chambres, ... Et on a carrément accès au saint des saints : après x contrôles de sécurité, après avoir croisé dans un couloir Keylor Navas en partance pour l'entraînement, on peut s'installer dans la salle où les joueurs font leurs mises au vert. Où les gars du meilleur club du monde préparent leurs victoires dans les finales de Ligue des Champions. Où ils mûrissent tous leurs autres trophées. Dernier en date : la Coupe du Monde des clubs, fin décembre 2018. Une gigantesque vitrine / bibliothèque est là pour leur rappeler, si nécessaire, dans quoi ils ont mis les pieds. On y trouve, à côté de photos d'équipes et de liesse, des licences originales de joueurs. De Raymond Kopa, Alfredo Di Stefano, Raúl. Et des livres souvent épais comme des bottins. Alfredo Di Stefano, Historios de una leyenda ; Raúl, El triunfo de los valores ; Cristiano Ronaldo, Sueños cumplidos ; Sergio Ramos, Corazón, carácter y pasión ; Zinédine Zidane, La elegancia del héroe sencillo ; Iker Casillas, La humilidad del campeón, ... Ça sent bon la légende. Thibaut Courtois est un peu en retard sur le planning. Excusé : il a été happé par une équipe télé de l'UEFA pour préfacer les huitièmes de Ligue des Champions contre l'Ajax. Un peu en retard, mais très détendu. Après tout, après un début de saison compliqué pour le Real, tout va beaucoup mieux entre-temps. En signant son contrat de six ans, l'été passé, il savait qu'il s'attaquait à une montagne : Navas est un dieu vivant à Bernabeu. Justement, on attaque l'entretien sur le thème de son concurrent costaricien. Thibaut Courtois sans filtre, c'est ici. Quand tu commences vraiment ton aventure à Chelsea après ton prêt à l'Atlético, tu as Petr Cech devant toi. Ici, c'est Keylor Navas. Deux très gros morceaux. Tu gères ? THIBAUT COURTOIS : Oui, ça se passe très bien, je ne suis pas un mec difficile ! Je fais ici ce que je faisais à Chelsea, je me défonce à chaque entraînement pour convaincre le coach que je mérite de jouer. Et quand tu as avec toi un gars comme Cech ou comme Navas, tu sais que tu dois pousser encore plus fort. Parce que tu sais qu'il y a un très bon sur le banc... Dans les deux cas, tu as signé en te disant que, légende ou pas, tu allais à coup sûr te faire ta place dans le but ? COURTOIS : Dans les deux cas, j'ai signé en sentant beaucoup de confiance de la direction. Chelsea avait encore Cech mais voulait que j'y retourne, donc je sentais que j'allais jouer. Ici aussi, ils m'ont acheté alors que Navas est encore là. C'est rare qu'un club fasse signer un contrat de six ans. COURTOIS : Il y a plusieurs raisons à ça. Si j'avais eu 30 ou 31 ans, on ne m'aurait pas proposé six ans. Et puis moi, j'avais envie de m'installer ici pour longtemps. Je sais que tout peut changer très vite, mais là, si on me propose d'être encore au Real dans dix ans, je signe. Il n'y a pas de meilleure place, c'est le meilleur club du monde, ça se voit à plein de trucs, et au palmarès. Je suis maintenant où j'avais envie d'être, je suis heureux... Quand tu es sur le banc pour les trois premiers matches de Ligue des Champions, tu prends un coup ? C'est quand même surtout pour aller loin en Ligue des Champions que tu es venu ici ? COURTOIS : J'étais assez tranquille. L'entraîneur m'a parlé en privé. Et j'étais évidemment content de m'installer dans le but à partir du quatrième match. C'est spécial de jouer la Ligue des Champions avec le club qui en a gagné le plus. Dans un coin de ta tête, il y a l'envie de marquer l'histoire du Real dans le but, comme Iker Casillas ? COURTOIS : Je ne pense pas à ça. L'objectif, c'est de gagner un maximum de trophées. J'ai eu des titres avec Genk, avec l'Atlético et avec Chelsea, je veux faire la même chose ici. Tu n'as pas envie qu'on mette ton poster sur l'étagère, là ? Tu n'as pas envie qu'il y ait un livre sur toi dans la bibliothèque ? COURTOIS : Bien sûr, c'est joli, mais je ne peux pas penser à ça avant quelques années. Et je ne pense pas trop aux récompenses individuelles. Je veux des trophées avec l'équipe. Pour toi, LE gardien de l'histoire du Real, c'est Casillas ? COURTOIS : Il y en a eu d'autres, mais c'est surtout Casillas que je retiens. Parce que c'était mon idole. J'ai grandi avec lui. Et avec Edwin van der Sar. Si tu veux marquer l'histoire, tu dois absolument gagner la Ligue des Champions. Mais bon, tu es dans le club idéal pour le faire... COURTOIS : Le Real a gagné quatre des cinq dernières éditions, donc oui, ça se tient. Mais avant de la gagner contre moi et l'Atlético à Lisbonne, en 2014, il y avait eu douze ans sans la gagner. J'espère que je n'arrive pas au mauvais moment, au début d'une nouvelle longue période sans victoire ! Ici, l'objectif quand la saison commence, c'est de tout gagner. Dont la Ligue des Champions. Moi, c'est le seul truc qui manque à mon palmarès. Avant cette saison, il te manquait deux trophées en club, la Coupe du Monde des clubs et la Ligue des Champions. Tu as gagné la Coupe du Monde en décembre. Tu dis : Done ! Next ! ? COURTOIS : C'était chouette mais ce n'est pas le trophée qui passe en priorité chez les footballeurs. Maintenant, pour le gagner, tu dois avoir gagné la Ligue des Champions sur ton continent, ça situe le niveau. Ce que je vais surtout en retenir, c'est que c'était mon premier trophée avec le Real. Il y avait deux matches à gagner pour avoir la coupe, je les ai joués. Ça n'a pas la même saveur qu'une Ligue des Champions ou un titre de champion d'Espagne, mais c'est important quand même. Tu as une vingtaine de trophées. Imagine que tu déménages dans un tout petit appartement et que tu ne peux en prendre que deux, un collectif et un individuel. Tu choisis lesquels ? COURTOIS : Le collectif, ce serait le titre avec l'Atlético en 2014. Quand tu joues à l'Atlético, logiquement, tu peux espérer gagner la Coupe d'Espagne parce que ça se joue en six ou sept matches. Mais être premier après 38 matches quand il y a le Real et le Barça, logiquement, tu ne peux pas y penser. On l'a fait. On s'est battus pendant dix mois pour ça. Le titre en Premier League avec Chelsea, c'était fantastique aussi, mais c'était différent. Parce qu'on sentait qu'on devait être champions. Comme trophée individuel, je prends celui de meilleur gardien de la Coupe du monde. Mais bon, je serais prêt à rendre beaucoup de coupes et de médailles pour jouer la finale de la Coupe du monde et la gagner. Tomber en demi, c'est terrible. Je sens que le match contre la France, tu l'as toujours en travers de la gorge ! COURTOIS : Si t'es un vainqueur, tu ne peux pas dire que tu ne l'as pas, encore aujourd'hui, en travers de la gorge. La Coupe du monde, ce n'est que tous les quatre ans. C'est long. Arriver où on est arrivés, c'est difficile. Mais les Français étaient meilleurs que nous, c'est comme ça. Ce n'est pas du tout ce que tu as dit juste après la demi-finale... COURTOIS : Le truc, c'est que les joueurs et les supporters ont mal interprété ce match. Les Français ont défendu pendant les 20 ou 25 dernières minutes. Alors, sur le coup, en sortant du terrain, on n'avait que ça comme image. Tu dois te mettre dans notre peau. Tu sors du terrain, et deux minutes après, tu dois faire une interview. Le dernier truc dont tu te souviens, c'est la dernière demi-heure. Et le score. J'ai dit que les Français n'avaient fait que défendre parce que j'avais en tête des images d'Olivier Giroud et Antoine Griezmann en train de défendre dans leur rectangle. A ce moment-là, j'oubliais qu'ils avaient eu des occasions, que j'avais dû faire des arrêts, que Kylian Mbappé avait été dangereux. Simplement, ils ont mis le premier but puis ils ont défendu. C'était leur droit, on avait fait la même chose contre le Brésil. A 2-1, on n'était presque plus sortis. Tout ça pour dire que quand tu viens de perdre une demi-finale de Coupe du Monde, tu ne vois que le négatif. Ton interview était mythique, comme ton analyse après l'élimination par le Pays de Galles à l'EURO. C'est une bonne chose de donner des interviews juste après un match ? COURTOIS : Ça dépend si tu veux entendre un joueur pur-sang ou un joueur qui va dire des phrases que tout le monde a envie d'entendre... Moi, je dis comment je vois les trucs. Je peux faire des erreurs, je peux être à côté de la plaque, je peux dire des choses qui ne sont pas exactes, mais au moins je dis ce que je ressens. Je l'ai fait après le match contre le Pays de Galles, j'étais super déçu parce qu'on venait de rater une très belle occasion. Même chose après le match contre la France. Est-ce que ce serait mieux d'avoir des footballeurs qui répondent par oui et par non, ou qui ne sortent que des clichés ? J'aime bien ce qui se fait en NBA. Là-bas, les joueurs disent encore tout ce qu'ils pensent et tout le monde l'accepte. En foot, on peut te tuer si tu as dit un truc fort. Ou en tout cas ça provoque plein de commentaires. Si tu donnes une interview standard, on te reproche d'être ennuyeux. Si tu es différent, si tu es un peu cash, on te le reproche, on demande pourquoi tu as dit tout ça... Comment tu expliques le début de saison délicat ? On peut dire qu'une équipe qui perd d'un coup Zinédine Zidane et Cristiano Ronaldo est condamnée à ramer pendant un petit temps ? COURTOIS : On n'avait pas mal commencé, c'est seulement le mois d'octobre qui a été compliqué avec trois défaites d'affilée en championnat. Et évidemment, le 5-1 à Barcelone a marqué les gens. C'est un match où ça ne voulait pas tourner pour nous. A 2-1, on a une occasion pour égaliser, je sens que ça peut basculer, au lieu de ça ils en mettent un troisième sur un contre, puis encore deux autres. Il y a eu des hauts et des bas, mais là on est bien repartis, on gagne et on joue un bon foot. Pour moi, on ne peut pas mettre la période difficile sur le compte du départ de l'entraîneur et de Ronaldo, puisque ça tournait bien au tout début. Tu sens encore l'ombre de Zidane et de Ronaldo ici ? COURTOIS : Franchement, non. On ne parle pas d'eux dans le vestiaire. C'est la presse qui rappelle ce qu'ils ont fait au Real et qui nous pose des questions. Et puis, avec tout le respect pour ce qu'ils ont fait ici, à quoi ça servirait qu'ils soient encore dans nos conversations ? Ils sont partis, il faut regarder devant. Un fils de Zidane est maintenant troisième gardien du noyau pro... COURTOIS : Oui, Luca. Un autre, Enzo, joue au Rayo Majadahonda, en deuxième division. Et un plus jeune, Théo, est ici en U16, il paraît qu'il est très fort. Vous voyez encore le père ? COURTOIS : La seule fois où je l'ai vu, c'était par hasard. On était dans le même avion pour partir en vacances ! Tu peux encore ouvrir des grands yeux à l'entraînement en voyant un tacle de Sergio Ramos, un petit pont de Luka Modric ou une reprise de volée de Karim Benzema ? COURTOIS : Bien sûr. Parce que tu vois encore mieux leurs qualités à l'entraînement qu'en match. Ils ont encore plus l'occasion de montrer ce qu'ils ont dans le ventre. La qualité de frappe de Benzema, j'ai l'occasion de la voir aux entraînements ! Il y a aussi les trucs de Gareth Bale, le jeu de Marcelo. A Chelsea aussi, j'ouvrais des grands yeux en observant Eden Hazard, Willian, N'Golo Kante qui prenait tous les ballons. Qui est le plus impressionnant ? Hazard ou Modric ? COURTOIS : Ils sont assez différents. Hazard a sa façon de pivoter et tout ça. Modric est incroyable sur les petits espaces, il reste toujours tranquille, il a un don phénoménal pour voir le jeu. Les joueurs des meilleurs clubs ne sont pas surpris que le Ballon d'Or ait enfin échappé à Lionel Messi et Cristiano Ronaldo ? COURTOIS : J'ai l'impression que cette année, les votants ont eu envie de voter autrement. Si tu regardes jouer Modric, tu te dis qu'il le méritait. Mais si tu regardes Messi et Ronaldo, tu te dis qu'ils pourraient continuer à le gagner, chaque année. Si Hazard était au Real, il l'aurait peut-être eu ? Il aurait gagné la Ligue des Champions, il y a eu sa Coupe du Monde. COURTOIS : J'ai été surpris qu'il ne termine que huitième parce qu'il a fait une année fantastique. Maintenant, tu as raison, si tu gagnes la Ligue des Champions, ça a un impact énorme sur les votants. Parce que tout le monde voit les matches. Avec Chelsea, on a juste gagné la Coupe d'Angleterre. Et je ne suis pas sûr que tout le monde regarde les matches de Premier League, que tous les votants aient vu ce qu'il faisait là-bas. Le vote aurait peut-être été différent aussi pour lui si on avait joué la finale de la Coupe du monde. Il aurait sans doute fait une finale de ouf.