"La vie est tranquille ici, ça me plaît. " Faire plus calme qu'Eupen, c'est difficile. Surtout quand, à l'instar de Jeffren, on a passé sa vie dans des villes aussi turbulentes que Tenerife, Barcelone ou Lisbonne. Peut-être était-ce ça dont avait besoin le joueur qui soufflera ses 28 bougies fin janvier. Car la chute fut rude pour l'ancien prodige du Barça qui n'en désespère pas pour autant.
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"La vie est tranquille ici, ça me plaît. " Faire plus calme qu'Eupen, c'est difficile. Surtout quand, à l'instar de Jeffren, on a passé sa vie dans des villes aussi turbulentes que Tenerife, Barcelone ou Lisbonne. Peut-être était-ce ça dont avait besoin le joueur qui soufflera ses 28 bougies fin janvier. Car la chute fut rude pour l'ancien prodige du Barça qui n'en désespère pas pour autant. " Je préfère me battre pour la montée en Belgique, car c'est l'ambition du club et une des raisons de ma venue, que pour éviter la descente en Liga. Est-ce que les gens me demandent ce que je fous ici ? Jamais. Certains me posent des questions sur mon passé mais l'attitude de mes équipiers est positive. Il y a un certain respect. " Pour faire venir un tel nom dans les Cantons de l'Est, il fallait réunir plusieurs éléments : un projet, une sécurité financière (merci Aspire) mais surtout un homme capable de le convaincre. Son nom : JosepColomer, directeur sportif des germanophones et ancien du Barça. " Il m'a contacté et son discours m'a plu. Il m'a attendu durant deux mois. J'attendais des nouvelles d'autres équipes avant de finalement débarquer ici au dernier moment. Il y avait un coach espagnol et pas mal de gars que je connaissais du pays. " Avec sa kyrielle d'Espagnols, Eupen fait office de Roja belge. Les muscles en plus. " Il y a une touche espagnole dans notre façon de combiner rapidement dans un 4-3-3 qui me fait penser au style de la cantera du Barça. On ne leur ressemble pas mais l'idée y est. Le style de la compétition est proche de la Liga Adelante (D2), surtout dans son intensité. J'ai juste plus de temps pour réfléchir ici. " Prendre des coups n'est pas un souci pour l'Hispano-Vénézuélien. Il en demanderait même presque. " Les attaquants prennent plus de coups. Je suis obsédé par le but et je suis venu pour secouer des filets. Pour ça, il faudrait que je joue plus haut sur le terrain. " Plus Pedro qu'Iniesta, Jeffren avait pourtant envoyé un signal en floquant sa vareuse du 9. " Devant, je peux faire parler ma vitesse et mes qualités en face-à-face. Mais ces derniers temps, je joue dans l'entrejeu et mon job est de donner la dernière passe. Mais peu importe la place, je veux aider le club à retrouver la D1 et y jouer. " Faire de la Pro League un objectif est d'une tristesse sans nom quand on retrace l'itinéraire de ce gamin que le ballon rond était supposé mener jusqu'au sommet de la Liga. Débarqué très jeune aux Canaries, fuyant le Venezuela (" on cherchait une vie meilleure et de la stabilité ") et ses tensions politiques, il découvre le football grâce à son cousin. " Il a débuté avant moi et j'ai suivi le mouvement avec mon frère. Je n'ai presque jamais joué avec des gamins de mon âge. J'étais toujours surclassé. Doucement, tu te dis que tu pourrais faire quelque chose avec ce talent. " De son propre aveu, le travail est la raison principale de son cheminement en tant que jeune footballeur. " Je tâtais le cuir tous les soirs après l'entraînement. Je prenais beaucoup de plaisir mais ça s'arrêtait là. Je n'ai jamais espéré être pro. J'en rêvais seulement. L'intérêt des clubs est devenu réel vers mes 15 ans. Je discutais avec le Real Madrid mais Josep Colomer, qui m'a amené à Eupen, m'a convaincu de rejoindre le Barça. J'avais 16 ans et je quittais ma maison et Tenerife pour la péninsule et la Masia. " Il n'a aucune honte à le confier : " Ce fut très difficile pour ma famille et moi. " Footballistiquement, il n'a par contre aucun problème à se fondre dans le moule blaugrana. Il l'explique par les gènes footballistiques des joueurs des Canaries. " Pedro a signé la même année que moi et il n'a pas eu le moindre souci car nous avons le même rapport au ballon que les joueurs du Barça. On te fait directement travailler comme l'équipe première. Le but est qu'il n'y ait que des détails à peaufiner quand tu débarques en A. " Côté vie, la donne est différente. Le gamin a des potes, s'intègre bien, mais le carcan quotidien de la Masia l'oppresse au plus haut point. " Ils te donnent des horaires, tu dois éteindre la télé à une heure spécifique. J'étudiais beaucoup et les horaires devenaient dingues. C'était presque la prison. On ne pouvait pas sortir en dehors du centre d'entraînement. " Mordre sur sa chique et apprendre de ses modèles. C'est la seule méthode qui fonctionne pour Jeffren. En équipe première, Ronaldinho fait le show, le jeune homme le regarde la bouche entrouverte. " J'étudiais tout ce qu'il faisait. Je tentais de l'imiter mais c'était impossible. J'en ai été jusqu'à me couper les cheveux comme lui. ThierryHenry a également été une source d'inspiration et surtout de bons conseils. On m'a comparé à lui ? Pfff, Henry est un géant du football. Plus tard, j'ai eu la chance d'évoluer avec Xavi. C'est certainement le joueur qui m'a laissé la plus grosse impression. Le gars possède une vision du jeu d'un autre niveau. " Pour profiter des conseils d'Henry et des caviars de Xavi, le trajet fut long. " J'ai sacrifié énormément de choses pour arriver jusque-là. Je ne faisais pas la fête, je n'allais pas à gauche et à droite la nuit. J'ai bossé et je suis le seul responsable de ma réussite. Je suis passé par des moments de galère. J'ai même eu envie de quitter le club lorsque nous sommes descendus de Segunda B en Tercera. Je ne voulais pas jouer un cran plus bas. " Une personne le convainc alors de rester : PepGuardiola. " C'est un gagnant comme il en existe peu. Nous étions en D3 mais nous savions qu'il était promis à un grand avenir. Il cherchait toujours la manière la plus simple de gagner. Si tu appliquais ses consignes, c'était la victoire à coup sûr. " Passe par là, mets le ballon là et on attaque là ", disait-il. Et les trois points étaient pour nous. " Ses débuts, Jeffren les effectue le 8 novembre 2006 en Copa del Rey. Il monte au jeu pour prendre la place de JavierSaviola. " FrankRijkaard était le coach et nous jouions en orange. Je me souviens bien de ce moment inoubliable. C'était un début mais ça te fait réaliser que tu peux réussir en travaillant. Je n'ai presque pas obtenu de temps de jeu l'année suivante malgré une préparation avec les A mais je n'ai jamais joué la diva. Je ne rechignais jamais à jouer avec la réserve. J'ai été récompensé en fin de saison alors que nous étions déjà champions. Ces matches ont positivement influencé l'exercice suivant. " Nous sommes en 2009-2010. Jeffren grappille des minutes alors que Barcelone explose tous les records avec à la clé la Ligue des Champions, la Liga, la Copa del Rey, la Supercoupe d'Espagne et d'Europe et même la Coupe du Monde des clubs. " Cette compétition est le plus beau souvenir de ma carrière avec mon but lors de la manita face au Real. J'ai remplacé Henry lors de la finale contre Estudiantes. Je faisais vraiment partie de cette équipe. Ma femme me rappelle souvent que j'étais dans ce groupe qui a marqué l'histoire du club. Peu de gens peuvent dire qu'ils ont appartenu au meilleur Barça de tous les temps. " Au retour du Mondial des clubs, le Barça le prolonge et blinde son contrat d'une clause de départ chiffrée à 10 millions. " C'était une marque de confiance. Il y avait de l'intérêt d'ailleurs mais il faut être fou ou ne pas jouer du tout pour vouloir quitter le Barça. Je savais que Pedro, Messi et Henry étaient les cadres. Je devais l'accepter. " Il part pourtant un peu plus d'un an après sa prolongation. Faute de temps de jeu. " J'avais enchaîné les blessures en étant sur le carreau plusieurs mois. C'était difficile à vivre. J'en pleurais seul à la maison tant je me sentais mal. J'ai eu la chance d'avoir mon frère à mes côtés. Il a été un homme-clé de ma vie en me donnant envie de relancer ma carrière, de sortir de cette situation avec de nouveaux objectifs. J'ai eu une entrevue avec Pep Guardiola qui a été honnête en ne me tenant aucune promesse de temps de jeu. J'ai vécu de grandes choses au Barça mais j'avais décidé de partir. " Il signe au Sporting Lisbonne pour un peu moins de 4 millions. Les Lisboètes mettent contractuellement sa tête à prix à hauteur de 30 millions. " J'ai directement senti la confiance de la direction. " La transition est toutefois terrible pour Jeffren. L'ADN du Barça s'est fusionné au sien et il n'arrive pas à se départir de cette identité footballistique " magique " selon lui mais surtout impossible à retrouver ailleurs. " Tu es habitué à plus de 60 % de possession, du jeu au sol, des combinaisons et tu arrives dans un club qui ne monopolise pas le ballon et qui a même tendance à jouer long et dans les airs. Je pense qu'ils m'ont fait signer pour mon nom et car je venais du Barça. C'est tout. Je n'étais pas bien physiquement, j'ai connu des blessures. La seconde saison a été marquée par des problèmes avec l'entraîneur. " Durant deux ans, il ronge son frein avec des bribes de matches. La troisième année est celle de trop. Il ne tiendra que jusqu'en janvier. " Il fallait prendre une décision vu ce qui se passait avec les dirigeants. Ils m'ont menacé avec plusieurs choses que je préfère ne pas évoquer. Il me restait un contrat jusqu'en 2016 mais il valait mieux me laisser filer. " De cet épisode il n'en tirera rien à part une évolution sur le plan mental. À tel point que rejoindre Valladolid, une équipe qui joue la descente en Liga, ne lui pose aucun problème. " Il n'y a rien de plus stressant que ça mais je me sentais vraiment bien dans ce club. Parfois, tu joues le top, parfois tu luttes pour le maintien. Là, on a lutté jusqu'au bout. Je suis passé du plus grand club au monde à une équipe normale pour finalement connaître un club qui est tombé en D2. Certains disent que c'est psychologiquement difficile mais je ne pense pas. On verra où je serai dans quelques années. " À Valladolid, il refuse de se reposer sur son statut de star. Mieux, il a une revanche à prendre sur les années pourries qu'il vient de passer. " On me prenait en exemple parce que je m'entraînais comme un fou alors que je venais de la meilleure équipe du monde et que je ne jouais pas. C'était difficile, mais ça m'a rendu plus fort. À Eupen, c'est pareil, on ne me fait pas de cadeau et je ne veux pas qu'on m'en fasse, je m'entraîne comme je le faisais au Barça. Je sais que j'ai été un privilégié même si j'ai eu une carrière difficile pour laquelle j'ai bossé jour et nuit. J'ai toujours été aidé par ma femme, ma famille, mes proches. J'ai gardé des amis de ma période au Barça. Il y a deux mois encore, j'ai croisé Dani Alves quand on a joué le Brésil. Il m'a embrassé et m'a appelé negro. Comme il l'a toujours fait. " PAR ROMAIN VAN DER PLUYM ET GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGE -NICOLAS LAMBERT" Au Barça, c'est Xavi qui m'a fait la plus forte impression. Il possède une vision du jeu d'un autre niveau. " JEFFREN