Sans public, les joueurs vont devoir puiser leur énergie en eux-mêmes et dans leur esprit de club. Bruges a un avantage : il ne doit pas intégrer de nouveaux et peut bâtir sur les fondations existantes.
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Sans public, les joueurs vont devoir puiser leur énergie en eux-mêmes et dans leur esprit de club. Bruges a un avantage : il ne doit pas intégrer de nouveaux et peut bâtir sur les fondations existantes. David Okereke (22 ans), auteur de neuf buts la saison passée, a connu un passage à vide logique après un excellent départ. Il est resté en Belgique pendant le confinement. Comment as-tu passé les derniers mois ?DAVID OKEREKE : À la maison, si ce n'est pour aller courir. C'était bizarre, sans match à préparer, mais c'était la meilleure chose à faire, pour que tout le monde reste en bonne santé. Je ne suis pas parvenu à retourner au Nigeria et j'ai dû me contenter du téléphone pour rester en contact avec ma famille. Tout le monde va bien à Lagos ?OKEREKE : Oui. Ma grand-mère vient de décéder, mais elle avait 85 ans et était dans le coma depuis un certain temps. Comment s'est déroulée ton enfance ?OKEREKE : Normalement. J'ai deux frères et une soeur. Nous sommes chrétiens, mais à Lagos, musulmans et chrétiens se côtoient en paix. Il y fait bon vivre. Mon père ne pensait qu'à l'école, il n'aimait pas le foot, mais parfois, nous brossions pour jouer. La première fois qu'il m'a vu jouer, c'était lors d'un match entre deux clans de la rue. Les Ibo contre Yoruba. Je suis Ibo, mais je ne le parle pas. Par contre, je parle Yoruba, anglais et italien et maintenant, je veux apprendre le français. J'aime les langues. Bref. Un voisin a convaincu mon père de venir au match. Mon frère aîné était gardien, j'étais déjà attaquant. Nous avons gagné 5-2 et j'ai marqué trois buts. Il a été fier de moi et davantage encore par la suite. Il était tout excité quand je suis revenu au Nigeria après les qualifications en U23. Il m'a remercié de faire connaître son nom. J'espère pouvoir rencontrer ses attentes, car elles sont très élevées. Daniel Amokachi, un de tes prédécesseurs à Bruges, a dit qu'il y avait parfois des conflits entre ethnies en équipe nationale. OKEREKE : Ça s'est surtout produit sous la direction des entraîneurs noirs. Nous sommes maintenant dirigés par des Européens, qui s'en tiennent à des critères sportifs. Ils ne s'occupent que du résultat, pas de nos origines ni de la qualité du jeu. Ça me convient : ce qui compte, c'est la victoire. C'est ce que veulent les supporters. Ta famille a-t-elle de l'ADN footballistique ?OKEREKE : Mon père a toujours prétendu qu'il avait joué ( rires). Avant... Mon frère aîné est un bon gardien, ma soeur aussi, dans l'équipe de son école. Il faut du talent mais aussi un brin de chance. Je n'étais pas le meilleur et mes conditions d'entraînement étaient loin d'être idéales, mais nous n'y prêtions pas attention. Pas de chaussures ? On joue pieds nus. Pas de ballon ? On en fabrique un avec du papier et du tape. Je suis arrivé en Europe d'une manière assez incroyable. Mister Henry m'a vu jouer et m'a fait passer un test en U17 de l'équipe nationale, à Abuja. J'ai échoué. Je m'étais farci un déplacement de treize heures pour rien. J'étais fâché, déçu. J'ai téléphoné à ma mère pour lui dire que j'arrêtais et que je retournais à l'école. Puis Mister Henry a retéléphoné : " J'ai encore une académie à Abuja, je peux peut-être t'y caser. " En cinq minutes, c'était fait ! L'entraîneur m'a demandé si j'étais un avant : ils étaient tous blessés et l'équipe devait participer à un tournoi en Italie trois semaines plus tard. Notre équipe a gagné le tournoi. J'ai reçu des ballons parfaitement placés, j'ai pu courir où je le souhaitais, il ne me restait qu'à marquer. C'est comme ça que je me suis retrouvé en Europe. Il faut oser aller en Italie à 17 ans, tout seul ! OKEREKE : Les premiers mois ont été très difficiles. J'ai beaucoup pleuré. Ce n'était pas légal, non plus : j'étais trop jeune. J'ai été accueilli dans une famille, avec deux autres. Elle nous a traités comme si nous étions ses enfants, mais je n'avais pas le moral. Si j'avais pu acheter un billet, je serais rentré. Je ne pouvais pas jouer de match, je n'avais aucune perspective. Une fois les papiers en ordre, l'entraîneur de La Spezia m'a jugé trop jeune. En Italie, on a deux ou trois matches pour faire ses preuves. Si on ne saisit pas sa chance, ça devient très pénible. J'ai eu des problèmes physiques, je n'ai même pas joué en équipes d'âge. Tu aurais pu renoncer et rentrer chez toi. OKEREKE : Ça, personne ne le veut. Je savais ce qui m'attendait. Je ne suis pas issu d'une famille riche. Mon père avait un boulot banal. Tous les espoirs de la famille reposaient sur moi, le footballeur. Les autres joueurs me reprochaient de penser à l'argent, d'être égoïste, avare. Mais je faisais simplement attention. Je gagnais 200 euros, je n'allais pas les dépenser. Nous étions nourris et logés, ça me suffisait. Tu envoyais l'argent à la famille via Western Union ?OKEREKE : Exactly. J'allais à leur agence à vélo. La première fois, on m'a renvoyé. J'ai dû revenir avec mon père italien, qui a signé. Je gardais cinquante euros pour mes besoins éventuels et j'envoyais le reste à ma famille. Quand nous allions faire du shopping en bande, j'achetais les vêtements les moins chers, des trucs à cinq euros. Toujours des soldes. Un ami de l'époque joue maintenant aux USA. De retour en Italie avec des copains, il m'a envoyé une vidéo. Il me montrait le prix d'un T-shirt : " Regarde, David, voilà un T-shirt à dix euros. C'est dans ta catégorie de prix. " ( rires) Je puise ma motivation dans le soutien que je peux apporter à ma famille. Je sais d'où je viens et ce qu'on attend de moi. Oui, c'est un fameux poids. Je dois aider beaucoup de gens, jeunes et vieux. Nous sommes ainsi faits, en Afrique. Parfois, je me dis que je vivrais mieux si j'étais seul, mais que ferais-je ? J'aurais beaucoup d'argent, mais personne à qui téléphoner ? Ce serait pénible. La famille passe avant tout. Les Occidentaux sont-ils trop égoïstes ?OKEREKE : Je ne pense pas. Nous avons juste une culture différente. J'avais une amie en Italie. Nous allions de temps en temps chez elle et je l'ai entendue crier quelque chose à sa mère. Ça ne se fait pas en Afrique. Je le lui ai dit et elle m'a répondu : " Mais enfin, elle fait du bruit alors que je suis en train d'étudier. " Une autre fois, je suis allé manger avec le directeur de La Spezia et sa fillette de cinq ou six ans. Elle s'est plainte à sa grand-mère qu'elle devait se taire ! Je suis incapable de vous appeler par votre prénom et de vous regarder droit dans les yeux. Pour nous, c'est un manque de respect. J'essaie de le faire ici, car les coutumes sont différentes, mais ce n'est pas évident. La première fois que j'ai parlé à l'entraîneur, il m'a prié de le regarder. C'est inhabituel au Nigeria. Par contre, nous sommes des battants, car nous savons d'où nous sortons et nous ne voulons pas y retourner. Personne n'a envie de retourner en Afrique. Tu as fait un fameux bond en avant en quatre ans, de la D3 italienne à la Ligue des Champions. Tu t'étonnes parfois de la vitesse de ton évolution ?OKEREKE : Oui. J'aurais dû progresser de manière linéaire, mais ça a été Serie C, Serie B, Serie C, Serie B, puis C1. Prendre du recul de temps en temps ne fait pas de tort. Quand je suis passé de La Spezia à Cosenza, mes coéquipiers m'ont demandé ce que je faisais. Quelques semaines plus tard, ils riaient : nous savons pourquoi. J'avais les bases requises, mais je réfléchissais trop. Quand je ne sens pas ce qui vit dans le groupe, que je n'ai pas l'impression qu'ils se livrent à fond, qu'ils veulent tuer l'adversaire, je me sens mal. J'ai appris à lâcher du lest. Un joueur ne fait pas son boulot ? Ok, je n'y prête pas attention. Je me concentre sur moi-même. Je puise mon énergie ailleurs, mais c'est difficile, car le groupe compte beaucoup pour moi. À Cosenza, nous sortions tous ensemble chaque mercredi. Nous allions manger et chanter au karaoké. Je suis un bon chanteur, mais ça ne compte pas. Ce que j'aimais, c'était de rire avec les autres. Nous n'étions pas la meilleure équipe, mais nous battions tous nos adversaires, grâce à notre esprit collectif. Des longs ballons, fight and run. L'entraîneur ne me demandait qu'une chose : just run. Le football de l'Antwerp. ( rires) Quand je vois notre capitaine, Ruud Vormer, je me dis toujours que je veux jouer comme lui. Transmettre mon énergie. That's my guy ! Mais quand je ne retrouve pas cet état d'esprit, je deviens un brave petit gars et on pense que je manque d'agressivité. Je ne dis pas assez ce que je pense. Je suis prudent : sous l'effet de l'adrénaline, on risque d'en dire trop dans le vestiaire. C'est permis, en interne.OKEREKE : Sur papier, mais cette équipe ne parle pas beaucoup dans le vestiaire. On rentre, on se calme. Ceci dit, nous n'avons pas connu beaucoup de moments difficiles la saison passée, à part dans quelques matches européens. Comment analyses-tu la saison passée ?OKEREKE : Top. J'ai connu beaucoup de hauts et de bas, mais ça fait partie du métier. À La Spezia aussi, j'ai eu des moments difficiles et j'ai fait banquette quand je n'ai plus trouvé le chemin des filets, mais mon black-out ici a été beaucoup plus long. Je me suis blessé au moment où je revenais puis nous avons été confinés. J'ai dû m'habituer à beaucoup de choses : un autre championnat, des matches tous les trois jours, la Ligue des Champions... J'essaie de mieux me préparer, de récupérer plus vite. La saison passée, à cette époque, j'ai bénéficié de l'effet de surprise. Les défenseurs ne me connaissaient pas. Une fois qu'ils ont trouvé le mode d'emploi, je suis devenu un livre ouvert. J'ai eu moins d'espaces, j'ai encaissé des coups, la frustration s'est emparée de moi... Nous sommes aussi passés du 4-3-3 au 3-5-2. C'était la tactique de Cosenza, mais avec des différences. Ici, il y a plus de mouvements, plus de bons techniciens. Je n'ai compris les intentions de mes coéquipiers qu'en fin de saison : quand les passes arrivaient, quels mouvements ils exécutaient... Je pense que tout va être plus facile cette saison. Tout est une question d'assurance. Quand on a le sentiment d'être intouchable, important, comme il y a un an, on est capable de tout. J'avais l'impression d'être un roi, mais il y avait trop de matches et j'ai accusé le coup physiquement puis mentalement, parce que je faisais la navette entre le terrain et le banc. Et même la tribune, une fois. Je ne m'y attendais pas et j'ai perdu les pédales. Juste avant le confinement, tu as montré un échantillon de ta classe, sur un assist, à Genk. OKEREKE : J'ai joué en dix. Je dois continuer sur ma lancée, accepter la rotation, garder confiance en mes moyens. Rien ne doit plus m'enfoncer dans mon black spot, car j'ai un mal fou à en sortir. Quand j'y suis, je rate même les passes les plus simples. Tu t'es senti concerné par le mouvement Black Lives Matter ?OKEREKE : Non. Parce que je sais que rien ne changera. Les partisans de ce mouvement disent que si on ne se fait pas entendre, rien ne changera. Mais même si on donne de la voix... ( soupir) Ça déclenche quand même une prise de conscience ?OKEREKE : Pendant un moment, jusqu'à ce qu'un autre thème fasse la Une et que chacun retombe dans ses habitudes. Je pense que c'est déjà fini. Le racisme disparaîtra-t-il un jour ? Non. Allez-vous me dire que tous les noirs acceptent les blancs et vice-versa ? Non. Il faut changer la mentalité de chacun, éduquer les enfants. Personne ne naît raciste. Petit, un enfant noir enlace un enfant blanc. Mais dix ans plus tard, tout aura peut-être changé. Nous sommes tous devenus racistes. Les noirs comme les blancs. Je pense qu'il est presque impossible de changer les choses. Je ne condamne personne, car ce n'est généralement pas un sentiment individuel. Il est général, culturel, sociétal. Et il est très difficile de le changer.