Si la Principauté dort encore, les routes de campagne qui la bordent offrent un cadre bucolique, malgré la grisaille de ce 15 août. " Il n'y pas de congé dans le foot ", sourit Jean-François De Sart, après avoir ouvert les portes de son intérieur, situé à l'entrée de la bourgade de Fexhe-le-Haut-Clocher.

L'ancien coach des Espoirs n'a pas tort. Ses deux fils sont sur le pont. Julien vient de le faire passer grand-père, deux jours plus tôt à Courtrai, tandis qu'Alexis élimine le soir-même les tchèques de Plzen, sous les couleurs de l'Antwerp. Un club rallié librement à la faveur de l'été et d'un règlement branlant, mis en lumière par le patriarche.

Depuis quelques mois, papy Jean-François s'occupe à lui seul des intérêts de ses rejetons, fort de ses expériences à la Fédération, au Standard et actuellement dans le board du FC Liège, l'entité de son coeur.

" Négocier un contrat, je peux le faire ", dit le dépositaire de l'affaire de famille, installé dans sa véranda. " Quand j'étais joueur, je n'avais pas d'agent. Quand j'étais en difficulté dans un groupe, il n'y avait personne pour téléphoner à l'entraîneur à mon sujet. C'est moi qui réglais tout seul le problème. Aujourd'hui, dès qu'il y a un petit souci, les agents téléphonent aux entraîneurs... "

Une autre époque, un temps où il pouvait combiner ses activités de footballeur sang et marine avec les joies de la banque, " deux heures par semaine ". Dès la fin de sa carrière, en 1995, il récupère la gestion d'une agence à Oreye, son fief, et y officie toujours. Une double vie qui rappelle celle de Robert Waseige, actif dans les assurances, avant de transmettre la passion du ballon rond à ses poulains.

" Benfica, c'est le match le plus abouti de ma carrière "

Robert Waseige vous a accompagné sur votre longue première période au FC Liège (1982-1991). Qu'est-ce qui vous a le plus marqué chez lui ?

JEAN-FRANÇOIS DE SART : C'était un grand orateur. Il trouvait toujours les mots, les images et les formules justes. Il avait de l'humour et il parvenait toujours à attirer l'attention par ses discours. Il était très fort pour fédérer et motiver les troupes avant les matches.

Comment vous expliquez qu'il y ait beaucoup de ses anciens joueurs, comme vous, qui sont devenus par la suite entraîneurs ?

DE SART : Il aimait bien transmettre. À l'entraînement, il nous expliquait toujours pourquoi on faisait tel ou tel exercice. Il nous a inculqués cette faculté à réfléchir, à savoir ce que l'on faisait sur le terrain, de sorte qu'à notre tour, on soit capable de transmettre ce savoir.

L'un des moments forts de votre histoire commune, outre la victoire en Coupe en 1990, c'est l'élimination de Benfica, en seizièmes de C3, deux ans plus tôt. Le retour de Lisbonne avait été épique...

DE SART : On avait passé la nuit à Lisbonne, donc ça avait été la grande fête toute la nuit ( sourire). Le lendemain matin, on monte dans l'avion et je ne sais plus pour quelles raisons, il n'avait pas su décoller. On s'est tous retrouvés sur le tarmac, à attendre. Forcément, certains étaient encore un petit peu gais de la nuit précédente, le champagne a commencé à couler... Et Roger Laboureur, qui était quelqu'un qui aimait bien s'amuser, chantait ensuite dans l'avion. Nous aussi.

Il y avait une ambiance extraordinaire. On a fait la fête tout le trajet... Sportivement, ça a été notre plus gros exploit : on a tous joué à 200%. Il fallait le faire, parce qu'on a été dominé comme jamais, mais on a tous fait un match phénoménal contre une équipe qui venait d'être finaliste de la Coupe des clubs champions ( 1-1, score suffisant pour qualifier les Liégeois, vainqueurs 2-1 à l'aller, ndlr). C'est le match le plus abouti de ma carrière.

" À Anderlecht, on ne faisait jamais la fête "

Ce " football à papa " a complètement disparu, aujourd'hui ?

DE SART : Je ne sais pas... Aujourd'hui, tout le monde est un petit plus réservé. Il y a aussi beaucoup de matches. C'est difficile pour les joueurs de faire la fête - même si ça arrive - parce qu'ils ont parfois des matches tous les trois jours. Il suffit de regarder le calendrier de Gand pour le voir... La récupération est fondamentale. Quand on était en Coupe d'Europe, on jouait de temps en temps : deux matches en septembre, deux matches en octobre. C'était dur, mais ça allait.

Au niveau scientifique, le football a beaucoup évolué. Rien n'est laissé au hasard et c'est tant mieux, il faut aller dans le sens d'une telle professionnalisation. C'est aussi lié au club. J'ai joué deux ans à Anderlecht et on n'a jamais fait la fête, on n'a jamais bu un verre de champagne. À chaque voyage avec Liège, il y avait toujours quelqu'un pour chanter ou pour faire la fête. Le Liégeois aime bien faire la fête, s'amuser et partager...

En novembre 2018, vous retrouvez le RFCL en entrant au Conseil d'administration et au Comité de direction. À l'époque, vous disiez justement vouloir aider à " professionnaliser " le club, qui évolue en D1 Amateur. Qu'en est-il aujourd'hui ?

DE SART : Mon poste est toujours le même. On essaye de faire avancer les choses, mais il faut du temps pour améliorer les structures et l'encadrement de l'équipe. Il faut surtout des moyens financiers et là, ils ne sont pas illimités. L'objectif premier est de pérenniser le club, qu'il soit viable financièrement. Ensuite, il faut continuer à développer l'école des jeunes. Avoir un joueur tel que Kakou ( Romain Matthys, ndlr), qui a signé à Eupen, permet de montrer l'exemple. L'équipe première bénéficie aussi d'un nouveau centre d'entraînement, en plus des installations de Rocourt. Mais le projet sur lequel on travaille beaucoup, c'est le stade ( voir cadre).

Jean-François De Sart au côté du jeune Vincent Kompany lors des JO 2008 à Pékin., BELGAIMAGE
Jean-François De Sart au côté du jeune Vincent Kompany lors des JO 2008 à Pékin. © BELGAIMAGE

Vous vous étiez éloigné du monde du foot depuis votre départ du Standard, en 2014. Ça vous démangeait ?

DE SART : Non. Quand j'ai quitté le Standard, j'ai directement été engagé par Double Pass, sur un projet aux États-Unis. J'y ai beaucoup voyagé, pendant deux ans ( voir cadre). Double Pass fait de l'audit des clubs de foot et ils ont mis en place un outil qui permet d'analyser leur structure, leurs entraînements... Au départ, ils travaillaient sur le fonctionnement des académies, notamment en Angleterre. Leur audit permettait de classer les clubs anglais selon des catégories, qui déterminaient le montant de subsides versés par la Fédération.

Julien De Sart sous le maillot de Courtrai., BELGAIMAGE
Julien De Sart sous le maillot de Courtrai. © BELGAIMAGE

Aux États-Unis, il s'agissait d'abord de l'audit des development academy, qui sont liées à la fédération américaine, mais indépendantes des clubs de MLS. Puis, la MLS en a eu vent et a demandé à ce qu'on s'occupe de leurs académies, mais aussi de leurs effectifs pros. Je me suis chargé des pros, à New York, Kansas City ou encore Boston.

Vous aviez besoin de souffler après votre éviction ?

DE SART : Quand vous êtes habitué à aller travailler au Standard et que du jour au lendemain, ce n'est plus possible, c'est effectivement un choc. Mais heureusement que j'avais mon travail à la banque. Dès le lendemain, j'étais dans mon agence bancaire. Je n'ai pas eu le temps de gamberger et je suis passé à autre chose directement. Aujourd'hui, avec le recul, je pense que c'était la meilleure décision à prendre. C'était déjà compliqué pour moi de travailler. Je n'étais pas en conflit avec Roland Duchâtelet, mais je n'aurais pas été en mesure de faire un travail efficace.

Parce que Dudu Dahan, l'agent-maison, concentrait l'essentiel des faveurs de Roland Duchâtelet ?

DE SART : Entre autres, oui...

C'est-à-dire ?

DE SART : Des transferts ont été faits en direct, sans que je sois mis au courant.

" Avec Julien, j'ai toujours voulu être transparent "

Roland Duchâtelet avait pourtant annoncé vouloir vous prolonger.

DE SART : J'étais en fin de contrat, mais il m'avait dit qu'il me faisait confiance et on avait d'autres choses à penser. Finalement, à l'approche du 30 juin, on ne s'est pas mis d'accord et ça en est resté là. Il m'a simplement dit qu'on n'allait pas continuer ensemble, par mail. On n'a pas eu de discussion en face à face. C'est son style de fonctionnement, je ne lui en veux pas. Je ne suis pas aigri par rapport à tout ça.

Vous pensez que vos deux fils, Julien et Alexis, n'ont pas eu la réussite espérée au Standard en raison de leur patronyme ?

DE SART : Je ne pense pas et je n'espère pas. Il y avait d'autres circonstances. En 2014, Julien a même resigné un contrat...

Il signe alors un contrat de cinq ans, peu avant votre départ. Certains diront que c'était un moyen de le protéger...

DE SART : ( Il marque une pause) Je pense avoir su faire la part des choses. Quand Julien était au Standard, il était souvent titulaire. Ce n'est pas moi qui le mettais sur le terrain, et ce n'est pas moi qui mettais les fonds dans le club. Alors, oui, j'ai dû négocier son contrat avec Roland Duchâtelet, mais c'est le Standard qui a signé. Et pour cinq ans. Ce qui veut dire qu'ils comptaient sur lui. Forcément, je connaissais les contrats des autres joueurs, mais pour sa part, c'était un contrat tout à fait normal pour un titulaire du Standard.

Alexis De Sart est actif à l'Antwerp à présent. Son passage de Saint-Trond au Bosuil continue à faire du bruit..., BELGAIMAGE
Alexis De Sart est actif à l'Antwerp à présent. Son passage de Saint-Trond au Bosuil continue à faire du bruit... © BELGAIMAGE

Cela ne le gênait pas de signer un contrat dans un club où son père est censé gérer la politique sportive ?

DE SART : Non, parce que le Standard, c'est son club. Il était super heureux. Si ça ne tenait qu'à lui, il aurait fait toute sa carrière là-bas. Pour lui, s'imposer, être compétitif, puis signer un nouveau contrat s'inscrivait dans la logique des choses. Il n'y avait pas d'agent dans ce deal et je n'ai pas été voir les autres clubs pour proposer Julien. On n'a pas eu cette stratégie-là, parce que Julien ne le voulait pas. On a toujours voulu être transparent.

" On doit notre compétitivité et notre attractivité aux PO "

Vous êtes régulièrement en tribunes pour suivre vos deux fils. Comment jugez-vous l'état actuel du championnat ?

DE SART : Finalement, ce n'est pas mal du tout. Quand on voit qu'on a vendu des joueurs pour plus de deux cent millions cet été, ça fait réfléchir. Cela démontre qu'il y a de la qualité. Ces joueurs partent, certes, mais permettent aux clubs de se renforcer. Si, pour un club anglais, lâcher 15 ou 20 millions, ce n'est pas grand-chose, ça l'est chez nous.

On doit notre compétitivité et notre attractivité aux play-offs. Je ne suis pas un grand fan de ce système mais il faut l'admettre. Les play-offs, c'est dix matches qui sont émotionnellement éprouvants, avec de la pression, de l'intensité. Quand on se retrouve en Coupe d'Europe, on est habitué à jouer ce genre de rencontre. Je crois qu'on vient de passer un cap important.

On a également assisté à beaucoup de retours. Vous qui avez dirigé toute une génération de futurs Diables, comment expliquez-vous le come-back de joueurs du calibre de Vincent Kompany, Nacer Chadli ou Simon Mignolet ?

DE SART : Ces gens-là sont tranquilles financièrement et ils peuvent remettre l'accent sur le plaisir. Et puis, revenir à Bruges ou à Anderlecht, ce n'est pas si mal que ça. Le championnat est attractif, mais ce sont aussi des joueurs qui ont besoin de temps de jeu, notamment en vue de l'EURO 2020.

La qualité du championnat belge a augmenté. Quand on regarde Bruges, qui dispose d'un tout nouveau centre d'entraînement, on se rapproche de ce qui se fait dans les plus grands clubs européens. Pareil au niveau de l'encadrement. Les clubs belges peuvent désormais offrir des perspectives de très haut niveau.

Dans le cas de Kompany, que vous avez notamment dirigé lors des JO de Pékin en 2008, le choix de revenir à Anderlecht avec la casquette d'entraîneur-joueur ne démontre-t-il pas un manque d'humilité de sa part ?

DE SART : Non, je trouve ça très bien. Autant commencer à Anderlecht. Il aurait pu se lancer dans un projet moins ambitieux, c'est vrai, mais il travaille avec des gens en qui il a confiance. Je suis très heureux pour le football belge qu'un tel joueur revienne. La transition entre joueur et manager va être très intéressante à suivre. Vincent, c'est un leader naturel, un manager naturel. Ça a toujours été un meneur. On le voyait à l'entraînement, dans son attitude. Il était toujours en tête, à donner l'exemple. Il a toujours été très mature.

Alexis a participé à la déception du récent EURO Espoirs. Pour ce qui est des générations futures, va-t-on dans le bon sens ?

DE SART : Je suis un petit peu pessimiste. Si on regarde les clubs de D1A actuels, il n'y en a aucun qui sort des jeunes de son académie. Anderlecht les fait jouer, pour le moment, mais vont-ils passer le cap ? À part quelques grands comme Tielemans, qui ont réussi le passage de l'académie à l'équipe première, je n'en vois pas beaucoup capables de le suivre. Même à Genk, où l'on dit pourtant que la formation est centrale. Trossard est le dernier en date, mais regardons son parcours : il n'est pas resté à Genk, il a été loué.

S'il fait une mauvaise saison à OHL, peut-être que Genk le laisse partir pour pas grand-chose. Bruges a vendu pas mal de top joueurs, pour beaucoup d'argent, mais qui sont les jeunes qui ont intégré le noyau en conséquence ? Au Standard, Bodart se retrouve titulaire parce que Milinkovic-Savic, qui vient d'être recruté, n'est pas bon. J'ai des doutes quant à la structure du football belge actuel. On est très performants, mais on ne fait pas confiance aux jeunes.

" Le championnat U21 n'est nulle part "

Pour quelles raisons, selon vous ?

DE SART : Le championnat U21 n'est nulle part. L'écart est trop grand avec les pros et il se creuse. Ce n'est pas un championnat d'adultes, c'est un championnat de gamins. On ne peut pas passer des U21 à la Champions League. Quand j'étais encore à la Fédération, tous les directeurs sportifs étaient déjà d'accord pour que les jeunes intègrent la division 3. Tout le monde était unanime. On en a encore parlé récemment et ça ne passe toujours pas.

Aujourd'hui, en D1A, les jeunes ne peuvent pas jouer. En D1B, ils ne jouent plus, à cause des investisseurs étrangers, qui n'ont pas pour objectif de former des jeunes, mais seulement de monter. La seule division où ils peuvent avoir leur chance, c'est en D1 Amateur, mais là aussi, le niveau est trop élevé pour eux. À moins d'être un top joueur, c'est devenu très dur de percer. Si, aujourd'hui, j'avais un fils de dix-huit ans, je ne sais pas où il pourrait jouer...

Les Ardentes FC

Cela fait maintenant plusieurs années qu'on évoque un nouveau stade du côté de Rocourt. Il est prévu pour quand ?

JEAN-FRANÇOIS DE SART : C'est très difficile de donner une date. Il faut avoir les autorisations et les soutiens des politiques. Dès l'année prochaine, le festival des Ardentes va se tenir sur le même site. Pour nous, c'est super. C'est intéressant d'avoir un pôle sportif et culturel. On a besoin d'avoir des infrastructures communes et les deux activités sont complémentaires. Le club souhaite aussi monter dans la hiérarchie, rejoindre le monde professionnel, mais pour ça, il nous faut une structure capable de générer des revenus suffisants.

Tout en sachant qu'il y a un gouffre certain entre la D1 Amateur et la D1B, tant en termes de niveau que de finances...

DE SART : C'est surtout qu'en D1B, il y a une grande majorité des huit clubs qui sont aux mains de propriétaires étrangers. Quand je vois l'Union ou Louvain, c'est un autre monde... Pour un propriétaire anglais, donner dix millions ou 7000 euros, c'est la même chose. La qualité de la D1B a augmenté significativement. Il suffit de comparer les premiers play-offs 2, où on se demandait ce que les clubs de l'étage en dessous faisaient là, et les derniers, où ils ne sont pas loin de les remporter. L'écart entre la D1A et la D1B s'est réduit, mais celui avec la D1 Amateur est encore très grand. À nous de le réduire.

Quelle est la différence entre ces clubs sous pavillon étranger et le FC Liège ?

DE SART : Elle est principalement financière. Au vu de la structure actuelle, est-ce que le FC Liège sera en mesure de tenir la route en D1B ? J'aurais tendance à dire que non. Sans le stade, on ne peut pas y arriver. Tout le monde en est bien conscient. On a déjà un beau bassin de supporters. On le voit au niveau de nos business seats, où il y a des listes d'attente. Et s'il y en a, c'est qu'il y a trop peu de places. À chaque match, on est à 300 repas, ce qui est sûrement un meilleur bilan que celui de plusieurs clubs de D1A. Mais, malheureusement, la présence des supporters ne suffit pas. Aujourd'hui, il faut augmenter le budget et pour cela, il faut aller chercher l'argent ailleurs.

Si la Principauté dort encore, les routes de campagne qui la bordent offrent un cadre bucolique, malgré la grisaille de ce 15 août. " Il n'y pas de congé dans le foot ", sourit Jean-François De Sart, après avoir ouvert les portes de son intérieur, situé à l'entrée de la bourgade de Fexhe-le-Haut-Clocher. L'ancien coach des Espoirs n'a pas tort. Ses deux fils sont sur le pont. Julien vient de le faire passer grand-père, deux jours plus tôt à Courtrai, tandis qu'Alexis élimine le soir-même les tchèques de Plzen, sous les couleurs de l'Antwerp. Un club rallié librement à la faveur de l'été et d'un règlement branlant, mis en lumière par le patriarche. Depuis quelques mois, papy Jean-François s'occupe à lui seul des intérêts de ses rejetons, fort de ses expériences à la Fédération, au Standard et actuellement dans le board du FC Liège, l'entité de son coeur. " Négocier un contrat, je peux le faire ", dit le dépositaire de l'affaire de famille, installé dans sa véranda. " Quand j'étais joueur, je n'avais pas d'agent. Quand j'étais en difficulté dans un groupe, il n'y avait personne pour téléphoner à l'entraîneur à mon sujet. C'est moi qui réglais tout seul le problème. Aujourd'hui, dès qu'il y a un petit souci, les agents téléphonent aux entraîneurs... " Une autre époque, un temps où il pouvait combiner ses activités de footballeur sang et marine avec les joies de la banque, " deux heures par semaine ". Dès la fin de sa carrière, en 1995, il récupère la gestion d'une agence à Oreye, son fief, et y officie toujours. Une double vie qui rappelle celle de Robert Waseige, actif dans les assurances, avant de transmettre la passion du ballon rond à ses poulains. Robert Waseige vous a accompagné sur votre longue première période au FC Liège (1982-1991). Qu'est-ce qui vous a le plus marqué chez lui ? JEAN-FRANÇOIS DE SART : C'était un grand orateur. Il trouvait toujours les mots, les images et les formules justes. Il avait de l'humour et il parvenait toujours à attirer l'attention par ses discours. Il était très fort pour fédérer et motiver les troupes avant les matches. Comment vous expliquez qu'il y ait beaucoup de ses anciens joueurs, comme vous, qui sont devenus par la suite entraîneurs ? DE SART : Il aimait bien transmettre. À l'entraînement, il nous expliquait toujours pourquoi on faisait tel ou tel exercice. Il nous a inculqués cette faculté à réfléchir, à savoir ce que l'on faisait sur le terrain, de sorte qu'à notre tour, on soit capable de transmettre ce savoir. L'un des moments forts de votre histoire commune, outre la victoire en Coupe en 1990, c'est l'élimination de Benfica, en seizièmes de C3, deux ans plus tôt. Le retour de Lisbonne avait été épique...DE SART : On avait passé la nuit à Lisbonne, donc ça avait été la grande fête toute la nuit ( sourire). Le lendemain matin, on monte dans l'avion et je ne sais plus pour quelles raisons, il n'avait pas su décoller. On s'est tous retrouvés sur le tarmac, à attendre. Forcément, certains étaient encore un petit peu gais de la nuit précédente, le champagne a commencé à couler... Et Roger Laboureur, qui était quelqu'un qui aimait bien s'amuser, chantait ensuite dans l'avion. Nous aussi. Il y avait une ambiance extraordinaire. On a fait la fête tout le trajet... Sportivement, ça a été notre plus gros exploit : on a tous joué à 200%. Il fallait le faire, parce qu'on a été dominé comme jamais, mais on a tous fait un match phénoménal contre une équipe qui venait d'être finaliste de la Coupe des clubs champions ( 1-1, score suffisant pour qualifier les Liégeois, vainqueurs 2-1 à l'aller, ndlr). C'est le match le plus abouti de ma carrière. Ce " football à papa " a complètement disparu, aujourd'hui ? DE SART : Je ne sais pas... Aujourd'hui, tout le monde est un petit plus réservé. Il y a aussi beaucoup de matches. C'est difficile pour les joueurs de faire la fête - même si ça arrive - parce qu'ils ont parfois des matches tous les trois jours. Il suffit de regarder le calendrier de Gand pour le voir... La récupération est fondamentale. Quand on était en Coupe d'Europe, on jouait de temps en temps : deux matches en septembre, deux matches en octobre. C'était dur, mais ça allait. Au niveau scientifique, le football a beaucoup évolué. Rien n'est laissé au hasard et c'est tant mieux, il faut aller dans le sens d'une telle professionnalisation. C'est aussi lié au club. J'ai joué deux ans à Anderlecht et on n'a jamais fait la fête, on n'a jamais bu un verre de champagne. À chaque voyage avec Liège, il y avait toujours quelqu'un pour chanter ou pour faire la fête. Le Liégeois aime bien faire la fête, s'amuser et partager... En novembre 2018, vous retrouvez le RFCL en entrant au Conseil d'administration et au Comité de direction. À l'époque, vous disiez justement vouloir aider à " professionnaliser " le club, qui évolue en D1 Amateur. Qu'en est-il aujourd'hui ? DE SART : Mon poste est toujours le même. On essaye de faire avancer les choses, mais il faut du temps pour améliorer les structures et l'encadrement de l'équipe. Il faut surtout des moyens financiers et là, ils ne sont pas illimités. L'objectif premier est de pérenniser le club, qu'il soit viable financièrement. Ensuite, il faut continuer à développer l'école des jeunes. Avoir un joueur tel que Kakou ( Romain Matthys, ndlr), qui a signé à Eupen, permet de montrer l'exemple. L'équipe première bénéficie aussi d'un nouveau centre d'entraînement, en plus des installations de Rocourt. Mais le projet sur lequel on travaille beaucoup, c'est le stade ( voir cadre). Vous vous étiez éloigné du monde du foot depuis votre départ du Standard, en 2014. Ça vous démangeait ? DE SART : Non. Quand j'ai quitté le Standard, j'ai directement été engagé par Double Pass, sur un projet aux États-Unis. J'y ai beaucoup voyagé, pendant deux ans ( voir cadre). Double Pass fait de l'audit des clubs de foot et ils ont mis en place un outil qui permet d'analyser leur structure, leurs entraînements... Au départ, ils travaillaient sur le fonctionnement des académies, notamment en Angleterre. Leur audit permettait de classer les clubs anglais selon des catégories, qui déterminaient le montant de subsides versés par la Fédération. Aux États-Unis, il s'agissait d'abord de l'audit des development academy, qui sont liées à la fédération américaine, mais indépendantes des clubs de MLS. Puis, la MLS en a eu vent et a demandé à ce qu'on s'occupe de leurs académies, mais aussi de leurs effectifs pros. Je me suis chargé des pros, à New York, Kansas City ou encore Boston. Vous aviez besoin de souffler après votre éviction ? DE SART : Quand vous êtes habitué à aller travailler au Standard et que du jour au lendemain, ce n'est plus possible, c'est effectivement un choc. Mais heureusement que j'avais mon travail à la banque. Dès le lendemain, j'étais dans mon agence bancaire. Je n'ai pas eu le temps de gamberger et je suis passé à autre chose directement. Aujourd'hui, avec le recul, je pense que c'était la meilleure décision à prendre. C'était déjà compliqué pour moi de travailler. Je n'étais pas en conflit avec Roland Duchâtelet, mais je n'aurais pas été en mesure de faire un travail efficace. Parce que Dudu Dahan, l'agent-maison, concentrait l'essentiel des faveurs de Roland Duchâtelet ? DE SART : Entre autres, oui... C'est-à-dire ? DE SART : Des transferts ont été faits en direct, sans que je sois mis au courant. Roland Duchâtelet avait pourtant annoncé vouloir vous prolonger.DE SART : J'étais en fin de contrat, mais il m'avait dit qu'il me faisait confiance et on avait d'autres choses à penser. Finalement, à l'approche du 30 juin, on ne s'est pas mis d'accord et ça en est resté là. Il m'a simplement dit qu'on n'allait pas continuer ensemble, par mail. On n'a pas eu de discussion en face à face. C'est son style de fonctionnement, je ne lui en veux pas. Je ne suis pas aigri par rapport à tout ça. Vous pensez que vos deux fils, Julien et Alexis, n'ont pas eu la réussite espérée au Standard en raison de leur patronyme ? DE SART : Je ne pense pas et je n'espère pas. Il y avait d'autres circonstances. En 2014, Julien a même resigné un contrat... Il signe alors un contrat de cinq ans, peu avant votre départ. Certains diront que c'était un moyen de le protéger...DE SART : ( Il marque une pause) Je pense avoir su faire la part des choses. Quand Julien était au Standard, il était souvent titulaire. Ce n'est pas moi qui le mettais sur le terrain, et ce n'est pas moi qui mettais les fonds dans le club. Alors, oui, j'ai dû négocier son contrat avec Roland Duchâtelet, mais c'est le Standard qui a signé. Et pour cinq ans. Ce qui veut dire qu'ils comptaient sur lui. Forcément, je connaissais les contrats des autres joueurs, mais pour sa part, c'était un contrat tout à fait normal pour un titulaire du Standard. Cela ne le gênait pas de signer un contrat dans un club où son père est censé gérer la politique sportive ? DE SART : Non, parce que le Standard, c'est son club. Il était super heureux. Si ça ne tenait qu'à lui, il aurait fait toute sa carrière là-bas. Pour lui, s'imposer, être compétitif, puis signer un nouveau contrat s'inscrivait dans la logique des choses. Il n'y avait pas d'agent dans ce deal et je n'ai pas été voir les autres clubs pour proposer Julien. On n'a pas eu cette stratégie-là, parce que Julien ne le voulait pas. On a toujours voulu être transparent. Vous êtes régulièrement en tribunes pour suivre vos deux fils. Comment jugez-vous l'état actuel du championnat ? DE SART : Finalement, ce n'est pas mal du tout. Quand on voit qu'on a vendu des joueurs pour plus de deux cent millions cet été, ça fait réfléchir. Cela démontre qu'il y a de la qualité. Ces joueurs partent, certes, mais permettent aux clubs de se renforcer. Si, pour un club anglais, lâcher 15 ou 20 millions, ce n'est pas grand-chose, ça l'est chez nous. On doit notre compétitivité et notre attractivité aux play-offs. Je ne suis pas un grand fan de ce système mais il faut l'admettre. Les play-offs, c'est dix matches qui sont émotionnellement éprouvants, avec de la pression, de l'intensité. Quand on se retrouve en Coupe d'Europe, on est habitué à jouer ce genre de rencontre. Je crois qu'on vient de passer un cap important. On a également assisté à beaucoup de retours. Vous qui avez dirigé toute une génération de futurs Diables, comment expliquez-vous le come-back de joueurs du calibre de Vincent Kompany, Nacer Chadli ou Simon Mignolet ? DE SART : Ces gens-là sont tranquilles financièrement et ils peuvent remettre l'accent sur le plaisir. Et puis, revenir à Bruges ou à Anderlecht, ce n'est pas si mal que ça. Le championnat est attractif, mais ce sont aussi des joueurs qui ont besoin de temps de jeu, notamment en vue de l'EURO 2020. La qualité du championnat belge a augmenté. Quand on regarde Bruges, qui dispose d'un tout nouveau centre d'entraînement, on se rapproche de ce qui se fait dans les plus grands clubs européens. Pareil au niveau de l'encadrement. Les clubs belges peuvent désormais offrir des perspectives de très haut niveau. Dans le cas de Kompany, que vous avez notamment dirigé lors des JO de Pékin en 2008, le choix de revenir à Anderlecht avec la casquette d'entraîneur-joueur ne démontre-t-il pas un manque d'humilité de sa part ? DE SART : Non, je trouve ça très bien. Autant commencer à Anderlecht. Il aurait pu se lancer dans un projet moins ambitieux, c'est vrai, mais il travaille avec des gens en qui il a confiance. Je suis très heureux pour le football belge qu'un tel joueur revienne. La transition entre joueur et manager va être très intéressante à suivre. Vincent, c'est un leader naturel, un manager naturel. Ça a toujours été un meneur. On le voyait à l'entraînement, dans son attitude. Il était toujours en tête, à donner l'exemple. Il a toujours été très mature. Alexis a participé à la déception du récent EURO Espoirs. Pour ce qui est des générations futures, va-t-on dans le bon sens ? DE SART : Je suis un petit peu pessimiste. Si on regarde les clubs de D1A actuels, il n'y en a aucun qui sort des jeunes de son académie. Anderlecht les fait jouer, pour le moment, mais vont-ils passer le cap ? À part quelques grands comme Tielemans, qui ont réussi le passage de l'académie à l'équipe première, je n'en vois pas beaucoup capables de le suivre. Même à Genk, où l'on dit pourtant que la formation est centrale. Trossard est le dernier en date, mais regardons son parcours : il n'est pas resté à Genk, il a été loué. S'il fait une mauvaise saison à OHL, peut-être que Genk le laisse partir pour pas grand-chose. Bruges a vendu pas mal de top joueurs, pour beaucoup d'argent, mais qui sont les jeunes qui ont intégré le noyau en conséquence ? Au Standard, Bodart se retrouve titulaire parce que Milinkovic-Savic, qui vient d'être recruté, n'est pas bon. J'ai des doutes quant à la structure du football belge actuel. On est très performants, mais on ne fait pas confiance aux jeunes. Pour quelles raisons, selon vous ? DE SART : Le championnat U21 n'est nulle part. L'écart est trop grand avec les pros et il se creuse. Ce n'est pas un championnat d'adultes, c'est un championnat de gamins. On ne peut pas passer des U21 à la Champions League. Quand j'étais encore à la Fédération, tous les directeurs sportifs étaient déjà d'accord pour que les jeunes intègrent la division 3. Tout le monde était unanime. On en a encore parlé récemment et ça ne passe toujours pas. Aujourd'hui, en D1A, les jeunes ne peuvent pas jouer. En D1B, ils ne jouent plus, à cause des investisseurs étrangers, qui n'ont pas pour objectif de former des jeunes, mais seulement de monter. La seule division où ils peuvent avoir leur chance, c'est en D1 Amateur, mais là aussi, le niveau est trop élevé pour eux. À moins d'être un top joueur, c'est devenu très dur de percer. Si, aujourd'hui, j'avais un fils de dix-huit ans, je ne sais pas où il pourrait jouer...