Ronald Vargas a changé. Il affiche toujours le même sourire désarmant qu'à Bruges, en 2008, lorsqu'il nous avait accordé sa première interview, mais il sourit moins souvent. Ses yeux pétillent toujours - c'est apparemment un signe distinctif des Vénézuéliens - mais son front s'est marqué de quelques rides. Il ne s'est pas départi de sa nonchalance mais un brin de résignation s'y ajoute.
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Ronald Vargas a changé. Il affiche toujours le même sourire désarmant qu'à Bruges, en 2008, lorsqu'il nous avait accordé sa première interview, mais il sourit moins souvent. Ses yeux pétillent toujours - c'est apparemment un signe distinctif des Vénézuéliens - mais son front s'est marqué de quelques rides. Il ne s'est pas départi de sa nonchalance mais un brin de résignation s'y ajoute. Le Vénézuélien de 27 ans se tracasse, non plus à cause de son genou gauche ni des chances d'Anderlecht pour le titre, mais à propos de la situation qui règne dans son pays. Il a beau avoir quitté le Venezuela depuis une demi-douzaine d'années, il est impossible d'arracher ce pays de son coeur. C'est sa patrie, le pays où il est né et a grandi, le pays où il veut mourir. Or, ça va mal. La presse ne parle que de l'Ukraine et a perdu de vue le Venezuela, alors que, pour ne citer que cet exemple, le 6 janvier dernier, Monica Spear a été assassinée. Monica qui ? Elle a été élue Miss Venezuela en 2004 et a participé à l'élection de Miss Univers l'année suivante. Au début de cette année, son ex-mari et elle-même ont été tués, leur fille de cinq ans a reçu une balle dans la jambe. Ce genre de drame fait réfléchir Vargas. " Ma famille et mes amis vivent là-bas. J'ai peur pour eux. Nous avons engagé un garde du corps armé qui protège ma famille jour et nuit. Quand je rentre au pays, j'ai également un garde du corps. Il y a trois ou quatre ans, ce n'était pas nécessaire mais maintenant, nous sommes prudents. Ce n'est pas amusant mais c'est indispensable. " Depuis la mort du président Hugo Chavez, el comandante, il y a un peu plus d'un an, la criminalité n'a cessé de s'aggraver, de même que l'économie. Des produits de base comme le lait et le riz sont devenus des denrées convoitées. Le président Nicolas Maduro, le successeur de Chavez, réprime violemment les manifestations. Il y a déjà eu des morts et des blessés. Ronald Vargas : Non. Je suis surtout triste. Le Venezuela est un beau pays, qui dispose de nombreux atouts. La politique est en train de le démolir. Tout le monde souhaite vivre en paix et en sécurité mais ces aspects sont devenus problématiques au Venezuela. L'économie se porte mal. Il est donc normal que des étudiants, qui représentent l'avenir du pays, descendent en rue pour protester. Rien ne peut justifier les coups de feu. On ne peut tolérer que des gens tuent par conviction politique. En fin de compte, nous sommes tous Vénézuéliens. Je n'ai pas peur de vous parler, même si ma famille et mes amis vivent là-bas. L'essentiel est que nous continuions à penser à l'intérêt du pays. Qu'on soit pour Chavez et Maduro ou dans l'opposition n'a pas d'importance. Pas grand-chose. Je n'ai rien contre lui mais un autre a pris le pouvoir et d'après ce que je constate, il ne travaille pas bien. Il faut que ça change mais il est difficile d'atteindre ceux qui détiennent le pouvoir car ils sont peu nombreux et omnipotents. On ne peut que manifester. Pacifiquement, ce qui a d'ailleurs été le cas au début. Évidemment, quand on se fait attaquer, on se défend. On peut encaisser une fois, deux fois, mais après, on réagit, c'est normal. Ça provoque des conflits. Je pense que la guardia, la police militaire, devrait changer d'attitude. On dit qu'elle est du côté du gouvernement mais si celui-ci est dissous, elle devra prêter allégeance à l'opposition. En tout cas, elle doit cesser de s'en prendre aux femmes et aux enfants. Oui. Je suis un footballeur connu au Venezuela. Dire tout haut ce que je pense est ma façon d'aider les gens. D'autres footballeurs, des chanteurs et des musiciens font de même. Maradona était un ami personnel de Chavez. Sa réaction ne m'étonne donc pas mais je trouve ses déclarations stupides. En se disant soldat, il encourage l'agressivité. C'est vraiment chercher les problèmes. Je respecte néanmoins sa décision. Tout le monde sait quel footballeur il a été et quel homme il est maintenant. Je ne suis pas d'accord avec lui. Quand on regarde comment le Venezuela se portait il y a dix ans et qu'on le compare à maintenant, on ne peut que constater qu'il est en recul. Il faut que tous les habitants le réalisent, qu'ils soient partisans de Chavez et de son idéologie ou pas. L'insécurité, les rayons vides des supermarchés, les gens qui ont faim... Il faut analyser la situation, se regarder dans le miroir et oser dire : " Nous sommes mal barrés. " Manifestement, ceux qui sont au pouvoir ne le réalisent pas... J'ai la chance de vivre à l'étranger et de voir comment ça se passe. Le Venezuela a encore une longue route à accomplir. Je voudrais qu'il ressemble davantage à la Belgique. C'est le paradis. Oui mais il n'exploite pas cette richesse. C'est le problème. Je n'ai pas peur. Heureusement (il touche du bois), il ne m'est jamais rien arrivé. Aucun Vénézuélien ne devrait vivre dans la peur. On peut se faire voler partout mais dans mon pays, ça ne se limite pas à ça : on est aussi enlevé ou tué. Le nombre de crimes par an est hallucinant. (72 personnes par 100.000 habitants en 2012, soit trois fois plus qu'en Colombie ou au Mexique, ndlr.) C'est comme si nous étions en guerre et ça renforce le sentiment d'insécurité. Je mettrais tout en oeuvre pour pouvoir retourner au Venezuela, même s'il va mal. Je passe l'essentiel de l'année ici. Je connais bien le pays, je m'y plais. Mais une seconde patrie ? Comme je le disais, je ferai toujours tout pour pouvoir retourner au Venezuela. Je suis Vénézuélien de coeur et Belge d'adoption. Oui, c'est en cours. Je comprends déjà bien le français. Parler est plus difficile. C'est une question d'exercice. Je m'y suis déjà astreint pour l'anglais, une langue dans laquelle je me tire d'affaire à présent. Oui mais je vis ici depuis près de six ans. Mon amie est belge, nous avons acheté une maison et nous vivons ensemble. Tout cela joue un rôle. Un jour, nous aurons un enfant. Si nous y pensons déjà ? Oui. J'aime les enfants. Je n'ai jamais cessé de croire à mon retour. J'ai toujours eu confiance en mes qualités de footballeur. C'est vrai, j'ai dû surmonter pas mal d'obstacles mais je les ai tous surmontés. J'en suis très reconnaissant à mon entourage : mes supporters, ma famille, mon amie, mes copains... C'est grâce à mes proches que j'ai pu me relever à chaque contrecoup. J'ai toujours rêvé de devenir footballeur professionnel. Je suis né pour jouer, j'adore le jeu, le football est en moi. Il m'a donné tout ce que je possède. Donc, tant que je peux jouer, je continuerai. C'est pour toutes ces raisons que je suis ici en votre compagnie et que je réponds à vos questions. Ces difficultés n'ont peut-être pas été une mauvaise chose. Tout est allé très vite dans ma carrière, jusqu'à ces blessures. Sur le moment, je n'y ai pas pensé mais ces blessures m'ont incité à réfléchir. Malgré ces contrecoups, j'ai signé un beau parcours. J'en retire une grande satisfaction. Reste que j'ai vécu des moments difficiles sur le plan mental. J'ai souffert en peu de temps d'autant de blessures qu'un footballeur durant toute sa carrière. J'ai été dépressif. Par moments, je voyais tout en noir, tout semblait négatif. Chaque fois que je pensais avoir surmonté une blessure et être prêt à revenir, il m'arrivait autre chose, quelque chose de pire même. C'est dur. Il faut le vivre pour le comprendre... J'ai sué jour après jour pour revenir, pour constater chaque fois que les résultats étaient minimes. Ce fut chaque fois un sale coup. Certains jours, je n'avais plus de punch, j'étais sur le point de renoncer mais je n'ai jamais cédé à cette envie. Un peu, oui. J'ai été élevé comme ça et j'ai donc cherché le soutien de Dieu mais en fait, ce sont surtout mes proches qui m'ont aidé à revenir. Et la musique ! Laquelle ? Oh, j'aime toutes les sortes : le reggae, l'électro, la guitare... Vraiment tout. Je ne baisserai certainement pas les bras. Je me battrai pour revenir, comme je viens de le faire. Je n'ai jamais été aussi fort mentalement. Je me suis endurci. Ce n'est pas une question de qualité - nous en regorgeons - mais d'expérience, surtout par rapport à la saison précédente. Les blessures de Matias Suarez et d'Oswal Alvarez (un avant colombien de 18 ans, ndlr) ont également joué un rôle. Cette saison, l'équipe n'a pas encore pu utiliser tous ses atouts. Bons. Bien sûr, j'ai été longtemps sur la touche et il n'a jamais pu compter sur moi jusqu'à présent. Maintenant que j'ai retrouvé la forme, j'espère accumuler le plus de minutes de jeu possible. Oui, il me le répétait. C'était important pour moi. Oui, en effet. Mais Thorgan n'est finalement pas venu et j'ai reçu ma chance en équipe première à plusieurs reprises. J'essaie chaque fois de saisir ma chance. Un joueur doit faire de son mieux. Après, c'est à l'entraîneur de trancher. Mais tout le monde le fait ! Ça faisait partie de sa tactique. Je ne vois pas en quoi ça posait problème. Oui car c'est le Club Bruges qui m'a permis de jouer en Europe. Je n'éprouve plus la moindre rancune à son égard. Les supporters ne sont sans doute pas de mon avis mais on ne peut pas être aimé de tous : certains vous apprécient, d'autres vous détestent. En ce sens, ce seront des matches particuliers. Je précise n'avoir aucun problème avec les joueurs et les supporters de Bruges. D'ailleurs, du noyau dont j'ai fait partie, je pense qu'il ne reste plus que Vadis et Lestienne. Si je suis parti, c'est à cause de la direction mais refaire l'histoire n'aurait aucun sens. J'ai clos le chapitre. PAR STEVE VAN HERPE - PHOTOS: KOEN BAUTERS" Au Venezuela, ma famille est protégée jour et nuit par un garde du corps armé. " " Je n'ai jamais été aussi fort mentalement. Je me suis endurci. " " Les matches contre le Club Bruges seront toujours un peu spéciaux pour moi. Mais je n'éprouve plus la moindre rancune. "