"A cinq jours du début du Tour, j'apprends que je peux y participer. Dans la première étape, je termine cinquième au sprint et j'enfile le maillot blanc. Je confirme par une cinquième et une huitième place dans deux sprints massifs. Je m'étonne moi-même.
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"A cinq jours du début du Tour, j'apprends que je peux y participer. Dans la première étape, je termine cinquième au sprint et j'enfile le maillot blanc. Je confirme par une cinquième et une huitième place dans deux sprints massifs. Je m'étonne moi-même. Le 15 juillet, c'est le contre-la-montre. Je suis le premier de Trek-Segafredo à partir. Dans une descente, je suis à 80 km/h. Devant moi, un tournant en épingle. Je freine car je n'ai pas reconnu le parcours. A ce moment-là, le vent fait dévier ma roue avant. J'envoie délibérément mon vélo sur le gazon. Je suis encore à 30 ou 40 km/h mais une souche dépasse. Je la heurte, je passe au-dessus de mon vélo et j'atterris sur les fesses. Je n'ai que des écorchures mais mon dos a encaissé l'impact. " " Je suis assis à terre comme si j'étais sur une chaise. J'ai mal, sans plus. Un coureur a le réflexe de se relever le plus vite possible mais je sens que quelque chose ne vas pas dans mon dos. Ma première pensée, c'est : " Je ne pourrai plus jamais courir. " Je suis diplômé en kinésithérapie et je sais qu'il ne faut pas bouger pour ne pas risquer d'abîmer la moelle épinière. C'est ce qui est arrivé au triathlète Marc Herremans. Notre attaché de presse, Tim Vanderjeugd, et deux soigneurs espagnols, Igor Diez et JosuéAran, se précipitent. Normalement, il n'y a qu'un suiveur mais Tim et Igor sont montés pour accueillir tous nos coureurs à l'arrivée. Une chance. Le motard de la police qui me précédait a fait demi-tour aussi. Je leur dis qu'il faudra peut-être un hélicoptère. Ils ont du mal à trouver un réseau mais finissent par joindre les secours. Josué reste à mes côtés, en me tenant la main. Sa présence me tranquillise. L'ambulance du Tour met vingt minutes à arriver. Je redoute le transport à l'hôpital car toutes les manipulations nécessaires peuvent causer des dégâts. Me retirer du fossé sans me faire bouger est déjà toute une entreprise. Ils s'y mettent à six, sous la direction du médecin du Tour. Après, il se produit des choses que je ne peux pas passer sous silence. " " L'ambulance parcourt 500 mètres mais, apparemment, elle ne peut pas quitter le tracé et on me transfère dans une autre. Mais pas dans la même civière, dans un drap ! Tous ces mouvements sont susceptibles d'endommager les nerfs. J'ai très peur. La deuxième ambulance me conduit à la ligne d'arrivée, où on me change encore de véhicule. Par-dessus le marché, on se demande vers quel hôpital m'envoyer. Deux heures et demie s'écoulent, depuis ma chute, avant mon arrivée à l'hôpital d'Aubenas. Tim m'accompagne. Mon amie, Lien Crapoen, miss podium des Flanders Classics, est là aussi. Elle était sur le parcours à deux ou trois kilomètres de l'endroit de ma chute. Elle a vu passer deux coureurs partis après moi puis, dans l'autre sens, une ambulance. Elle a paniqué mais Tim lui a téléphoné et lui a envoyé une voiture de l'équipe -sinon, elle n'aurait pas pu quitter le tracé - pour l'emmener à Aubenas. Le scanner révèle une fracture enfoncée d'une vertèbre, la T12. Je dois être opéré mais l'institut n'a pas de neurochirurgien apte à le faire et ne veut pas me garder. On veut m'envoyer à Nîmes et m'opérer après le week-end mais nous ne sommes pas d'accord. Mon amie et l'équipe essaient d'arranger mon rapatriement par avion en Belgique. Ce n'est pas évident car tous les petits aéroports de France sont fermés suite à l'attentat de Nice. Finalement, je peux passer la nuit à Aubenas, grâce à l'insistance des médecins de l'équipe et le samedi, je m'envole d'Avignon pour Wevelgem. C'est le voyage le plus douloureux de ma vie : pour m'immobiliser, on m'a installé sur une sorte de matelas gonflable, une planche sous le dos. La douleur dans les cuisses est insupportable pendant les deux heures en ambulance car la planche m'empêche de les soulager de la pression. Le pire, c'est d'entendre le médecin de l'avion demander : 'Pourquoi avez-vous mis cette planche ? Ça ne sert à rien.' " " Quel soulagement à mon arrivée en Belgique ! J'étais enfin en de bonnes mains. Le matin suivant, j'étais sur la table d'opération du Dr Bleyen, à l'AZ Maria Middelares de Gand, pour une intervention de deux heures. On a apposé deux longues plaques étroites, fixées par cinq vis, le long de ma vertèbre. Le soir, quand mes parents sont venus me voir, j'émergeais à peine de l'anesthésie. Je les entends encore me dire : 'On a dit à la radio que l'opération était réussie.' Les jours suivants ont été très monotones. Je devais rester couché. Une fois sur le flanc gauche, une fois à droite. Je dépendais complètement des autres. C'est très ennuyeux : enfiler mes chaussettes, faire ma toilette, tout était fait par le personnel infirmier. Même manger n'est pas évident quand on ne peut se relever que de trente degrés. D'un coup, le sportif de haut niveau devient un patient alité. Trois jours après l'opération, j'ai pu m'asseoir, pour la prise de mesures d'un corset. Le soir, j'ai marché jusqu'au WC. J'avais une sonde mais je n'avais plus été à la toilette depuis cinq jours. Je peux vous dire que ça m'a soulagé. Le vendredi, une semaine après ma chute, j'ai pu rentrer chez moi. Deux jours plus tard, c'était l'étape des Champs-Elysées au Tour. Avant ma chute, j'y pensais car j'étais encore frais et je voulais faire mieux que mes cinquièmes places. J'ai regardé les quinze derniers kilomètres. Ça a été le moment le plus dur mentalement. Mais bon, je suis d'un naturel positif et je suis content que ce ne soit pas plus grave que ça ne l'est. Normalement, j'aurai retrouvé mon niveau l'année prochaine. Dès qu'on m'a annoncé qu'il faudrait six semaines pour guérir la fracture avant d'entamer la revalidation réelle, je n'ai pensé qu'à l'hiver. Le 24 août, je suis remonté à vélo en plein air. Avant, je faisais du home-trainer chez le kiné. Quel bonheur de sentir le vent, de retrouver mon indépendance ! J'ai déjà roulé jusqu'à 60 kilomètres, avec le guidon haut, pour rester droit. Je porte un corset fait sur mesure ". " On m'a conseillé de ne pas mettre les bouchées doubles : on n'a qu'un dos. Je ne redoute pas de reprendre la compétition. Je n'ai pas été victime d'une chute massive. C'était un malheureux concours de circonstances. Quand je vois la photo de Julian Alaphilippe dans le même contre-la-montre, je me dis qu'il a eu du bol et moi de la poisse. Mon directeur d'équipe, Dirk Demol, m'a dit que beaucoup de coureurs accidentés reviennent souvent plus forts qu'avant. J'espère qu'il a raison et que ce sera un tournant dans ma carrière. De toute façon, j'appréhende les choses différemment. Dimitri Claeys, de Wanty-Groupe Gobert, m'a dit qu'il râlait à l'idée de devoir pédaler cinq heures sous la pluie mais qu'il a pensé que je donnerais cher pour pouvoir le faire. Peut-être vais-je penser, les jours sans, que je peux être heureux de pouvoir m'entraîner. Je suis conscient de mener une belle vie car peu de gens peuvent faire leur métier de leur hobby mais je comprends aussi que tout peut basculer très vite. Je ne l'oublierai jamais. " PAR BENEDICT VANCLOOSTER - PHOTOS BELGAIMAGE