Luis Campos s'exprime en sept langues et bute rarement sur un mot. Et de toute façon, quand il hésite, il peut compter sur Florian Fieschi, son homme de confiance, accessoirement attaché de presse de Lille, pour le ré-aiguiller sur le droit chemin. Luis Campos est parfois seul, mais souvent bien accompagné. Et la plupart du temps en vadrouille. Ce jour-là, il s'est levé à 4 heures du matin, a décollé direction Londres pour finaliser un deal avant de rentrer sur Lille pour nous recevoir. L'air de rien, mais fameusement conditionné quand même. À force de passer son temps dans les airs, le Portugais est visiblement devenu insensible au froid. À cette climatisation qui vous glace le corps et refroidit l'assistance. Contrairement à nous, Luis Campos a le sang chaud et jamais la chair de poule. L'homme qui a le premier cru en Kylian Mbappé s'exprime avec les mains quand il refait le monde, mais ne tremble jamais quand il prend des risques. Et il en prend quand même de temps en temps. Comme quand il mise 27 millions d'euros sur Jonathan David, par exemple.
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Luis Campos s'exprime en sept langues et bute rarement sur un mot. Et de toute façon, quand il hésite, il peut compter sur Florian Fieschi, son homme de confiance, accessoirement attaché de presse de Lille, pour le ré-aiguiller sur le droit chemin. Luis Campos est parfois seul, mais souvent bien accompagné. Et la plupart du temps en vadrouille. Ce jour-là, il s'est levé à 4 heures du matin, a décollé direction Londres pour finaliser un deal avant de rentrer sur Lille pour nous recevoir. L'air de rien, mais fameusement conditionné quand même. À force de passer son temps dans les airs, le Portugais est visiblement devenu insensible au froid. À cette climatisation qui vous glace le corps et refroidit l'assistance. Contrairement à nous, Luis Campos a le sang chaud et jamais la chair de poule. L'homme qui a le premier cru en Kylian Mbappé s'exprime avec les mains quand il refait le monde, mais ne tremble jamais quand il prend des risques. Et il en prend quand même de temps en temps. Comme quand il mise 27 millions d'euros sur Jonathan David, par exemple. On a lu qu'en 2018, vous auriez parcouru 390 400 kilomètres en avion au cours de l'année, soit l'équivalent de 22 jours passés dans les airs ou de dix tours du monde. Derrière quoi court Luis Campos ? LUIS CAMPOS : Je suis un passionné, un énorme passionné de scouting. C'est-à-dire que j'aime plus que tout découvrir des joueurs et partir à la découverte de ces petits détails qui peuvent changer un match de foot ou aider un entraîneur. Ces voyages, je les fais pour tout savoir. Ou un maximum. En termes de données statistiques évidemment, mais pas seulement. J'ai besoin d'avoir des sensations, d'entendre ce que me dit mon coeur. J'utilise souvent la théorie du puzzle pour expliquer là où je veux en venir. Parce que pour moi, faire une équipe, c'est comme faire un puzzle. Parfois, on prend un joueur et ça surprend. Même des proches d'un joueur peuvent me dirent : " Mais tu es sûr, c'est lui que tu veux ? ". Sauf qu'un joueur ne doit pas forcément être le meilleur à son poste pour faire briller l'ensemble. Si tu as déjà un ailier droit qui est fort en un-contre-un et qui prend la profondeur, tu n'as pas besoin d'un arrière droit qui est aussi très bon sur sa ligne. Parce que l'un va forcément tuer l'autre. Les connexions entre les profils, c'est ça le plus important. Et c'est pour ça que je voyage trop. Pour trouver ces connexions. On dit qu'il vous arrive de transformer votre apparence pour passer inaperçu lorsque vous allez voir des matches. Un bon scout, c'est comme un bon critique gastronomique, on ne doit pas savoir qu'il est là pour ne pas fausser la première impression ? CAMPOS : J'ai compris ça au Real Madrid. Porter un bonnet ou des lunettes de soleil, aller acheter son ticket au guichet, ça peut tout changer. Parce que si je demande des tickets pour un match, je sais que je vais recevoir un traitement de faveur. On va me reconnaître, on va me parler et tout le monde va savoir que je suis là. Pour moi, c'est important que le joueur ne le sache pas. Parfois, je vais regarder des entraînements incognito, je ne parle à personne, mais je vois des choses. Cela me prend énormément de temps et je crois que c'est lié au fait que je suis Vierge de signe et perfectionniste. Cela doit forcément inclure d'abyssales pertes de temps, parfois... CAMPOS : Une fois, j'étais en Russie pour voir un joueur qui m'avait tapé dans l'oeil en vidéo. J'ai fait le déplacement jusque Moscou et là, j'ai vu qu'il boitait un tout petit peu. Je ne comprenais pas pourquoi, donc j'ai voulu savoir. Du coup, je suis allé jusque dans sa ville, en plein milieu de la Russie, pour le suivre. J'ai planqué, je l'ai vu rentrer chez lui ou aller au restaurant, et j'ai compris que j'étais sur le point de miser de l'argent sur un joueur qui boite légèrement depuis qu'il est né. J'ai perdu une semaine de ma vie en Russie pour trouver ce petit détail que personne n'a jamais remarqué. La preuve, c'est que c'est un joueur connu qui joue aujourd'hui dans un bon club. Mais à cause de ce petit défaut, je pense qu'il n'arrivera jamais dans les dix ou vingt meilleurs clubs du monde. Quand on est perfectionniste, c'est difficile d'accepter de déléguer ? CAMPOS : Oui, mais j'ai une équipe extraordinaire. Travailler avec moi, ce n'est pas facile, je le sais, je le sens. Je travaille avec des gens qui aiment le foot comme moi, mais que personne ne connaît. Ils ne vivent pas dans la ville pour laquelle ils travaillent, ils ne sont pas influencés par les supporters ou les médias. Mais ils travaillent beaucoup. À cause de l'énorme densité de joueurs dans le monde, je viens d'introduire le fast scouting. Ce sont des scouts très spéciaux qui, en utilisant un algorithme associant des données statistiques, morphologiques et mentales, sont capables de réaliser un triage plus rapide et fiable. Ils vont gagner beaucoup de temps, c'est l'avenir. À côté de ça, nous continuons d'utiliser notre propre méthodologie déjà reconnue. Celle issue de la data base, que j'avais commencé à développer lors de mon passage au Real Madrid. Vous êtes devenu une référence mondiale à votre poste. Acheter un Victor Osimhen douze millions, le revendre près de quatre fois plus cher douze mois plus tard, ce sont des coups comme ceux-là qui font la qualité d'un directeur du recrutement ? CAMPOS : L'économique est connecté au sportif. Celui qui aujourd'hui dit le contraire est un menteur. Mais un bon recruteur, c'est quelqu'un avec une sensibilité spéciale. La sensibilité, tu l'as ou tu ne l'as pas. Si je vais voir un match avec mon frère, après une heure de jeu, il va pouvoir me dire quel est le meilleur joueur sur le terrain. Normalement, il aura raison, mais il ne pourra pas me dire quel est le profil dont moi j'ai besoin pour mon équipe. Chaque match a une charge tactique extraordinaire. Le travail physique, c'est plus facile, le travail technique, c'est la base, mais les nuances tactiques, c'est plus difficile à comprendre. Des très bons joueurs, il y en a beaucoup, mais ce qui fait la différence, c'est la compréhension du jeu. Si tu ne comprends pas le jeu, tu es perdu. Ma force, c'est que je fais l'effort tous les jours de regarder des footballs très différents et de comprendre le jeu. Parfois, on n'aime pas le jeu d'une équipe, mais il y a une explication. Cela demande une grande ouverture d'esprit de pouvoir trouver un grand talent dans ce contexte-là. L'année où vous recrutez Victor Osimhen à Charleroi, par exemple, l'équipe joue à dix derrière et avec le seul Osimhen devant. C'est plus difficile de repérer un talent dans un contexte comme celui-là ? CAMPOS : Une équipe qui joue avec un bloc bas, qui défend beaucoup, qui évolue principalement en contre-attaque, c'est difficile. Parce que tu ne vois pas le joueur dans sa plénitude. C'est dur en tant que scout d'aller voir ce genre de matches, ça demande un travail plus important, une sensibilité spéciale. Mais dans le cas de Victor, je l'avais déjà vu avant, au Nigeria. J'avais déjà essayé de le faire venir du temps où j'étais encore à Monaco, mais économiquement, c'était compliqué et risqué à l'époque comme transaction. J'ai continué de le suivre, comme je le fais avec beaucoup de talents et je me suis posé les bonnes questions : ce joueur-là peut-il réussir dans un football très offensif en 4-4-2 à Lille ? Ce joueur-là est-il capable de faire ce que j'appelle " l'effet sandwich " ? Le joueur est alors capable de défendre devant lui, mais aussi dans son dos. C'est une exigence du modèle de jeu de Christophe Galtier. Dans les deux cas, la réponse a été positive. Jonathan David, ce n'est pas le même profil, mais il a en plus cette qualité de ne pas disparaître quand son équipe n'a pas le ballon. Est-ce dire selon vous que son acclimatation se passera aussi bien que celle de Victor Osimhen ? CAMPOS : Ce sont deux styles complètement différents, avec des histoires de vie aux antipodes l'une de l'autre. On ne peut pas comparer. Victor est plus dans l'émotionnel, Jonathan est plus froid. L'agressivité défensive n'est pas la même, mais au final, les deux donnent des chiffres impressionnants devant le but. Reste qu'on ne peut pas demander aujourd'hui à Jonathan de faire le même travail défensif que ce que Victor faisait chez nous. Mais c'est pour ça qu'on est là. Pour créer un contexte propice à la progression. Ce contexte, il varie en fonction de l'endroit où l'on se trouve. Ce n'est pas la même chose d'attirer des jeunes talents au Real Madrid, à Monaco, à Lille ou à Mouscron. L'échelle de valeur n'est pas la même, les arguments non plus. Comment s'adapte-t-on ? CAMPOS : Bien sûr que c'est différent, mais toutes les équipes ont, à leur niveau de jeu, des A1. Des joueurs capables de gagner le match, d'être décisifs. Et puis, il y a les A2, ces joueurs d'équipe qui aident les A1 à être plus forts. Enfin, il y a les B1. Ce sont ceux qui ont le potentiel pour devenir des A1. Quand tu montes une équipe selon ces critères, tu comprends vite que tu ne peux pas faire seulement un onze avec des A1. C'est de nouveau la théorie du puzzle. Après, il peut y avoir un bon joueur à Mouscron qui ne conviendra pas à Lille. Mais inversement cela marche aussi. Parce que ce n'est pas qu'une question de talent, cela peut aussi, par exemple, être une question d'ego. Comment faire pour minimiser la marge d'erreur ? CAMPOS : Je voyage beaucoup, principalement pour anticiper. Le plaisir d'être à un Boca Juniors - River Plate, à la Bombonera, ce n'est pas seulement le plaisir de voir 22 bons joueurs, c'est aussi le plaisir de voir 22 joueurs dans une atmosphère difficile. Et là, si tu es un bon observateur, tu vas voir des choses que tu ne verrais pas dans un autre contexte. Moi, je suis très mauvais pour retenir les noms, mais je suis incroyablement physionomiste. Si tu me mets dans un bus avec 35 personnes et que tu me demandes le lendemain de les reconnaître, je le ferai sans problème. C'est inné, chez moi, ce sens de l'observation. On vous compare parfois à un trader sportif. Vous comprenez que votre approche du métier bouscule les tenants d'un football qu'on dirait plus romantique ? CAMPOS : Je me considère pourtant comme un romantique. Il faut juger les époques. Avant, il y avait neuf Espagnols au Real et neuf Allemands au Bayern. Et puis est arrivée la globalisation. Le monde a changé. Ce n'est pas moi qui ait créé internet ni l'aviation moderne, je n'ai fait que m'y adapter. Les gens qui ne sont pas capables de comprendre que le monde a changé vont être coincés. Avant, il y avait une façon classique de travailler avec des dirigeants qui restaient dans leur bureau et voyaient défiler des agents. " J'ai un super gardien, un bon arrière droit ". L'agent sort, un autre rentre. " Crois-moi, j'ai la perle rare, il est tellement fort ". Et ainsi de suite. Dans notre méthodologie, c'est complètement différent. C'est nous qui allons à la rencontre de l'agent pour lui dire : " Je veux ton joueur. Quel est le prix ? Comment peut-on le faire venir chez nous ? ". Vous parliez d'anticipation. C'est-à-dire que vous avez toujours un coup d'avance ? Que quand vous comprenez dès cet hiver que le départ de Victor Osimhen sera inéluctable à l'été, vous avez déjà le nom de son remplaçant ? CAMPOS : Nous avons normalement neuf profils susceptibles de remplacer n'importe quel joueur dans l'équipe. Répartis en trois niveaux de prix différents. De zéro à six millions, de six à neuf et de neuf à beaucoup plus. Et cette liste de cibles s'actualise en permanence. Est-ce que le danger derrière tout ça, ce n'est pas de se dire qu'en tant qu'indépendant, puisque vous n'êtes pas un employé des clubs avec lesquels vous travaillez - le LOSC et Mouscron aujourd'hui, il y a ce risque pour vos clubs de devoir repartir de zéro au moment de votre départ ? CAMPOS : Je crois beaucoup dans le pouvoir du présent. Ce que je donne au club aujourd'hui, c'est le meilleur de ce que j'ai, je ne calcule pas. Et je suis sûr que c'est l'avenir d'avoir une structure de recrutement qui soit totalement indépendante du club. Parfaitement neutre. Cela permet de réduire les influences extérieures. Ce n'est pas contre les agents, les joueurs en ont besoin, c'est normal. Après, il y a de bons agents et de moins bons agents, comme dans tous les métiers du monde. Vous avez pris votre retraite à 21 ans parce que vous pensiez être trop court pour le top niveau. Qu'au mieux, vous pensiez faire carrière en D2 portugaise. C'est-à-dire que vous ne supportiez pas l'idée d'être un joueur moyen ? CAMPOS : Non, je ne l'aurais pas accepté. La moyenne me fait mal. Mais ça, c'est un truc qui fait partie de moi. Ce n'est pas être arrogant de dire ça, j'en souffre. Vous occupez pourtant aujourd'hui ce qui s'assimile dans le foot à un poste de l'ombre. Vous vous déplacez aux quatre coins du monde incognito, presque déguisé, à la recherche de la perle rare, acceptez rarement les interviewes, refusez systématiquement les séances photos. C'est paradoxal... CAMPOS : C'est parce que c'est quelque chose qui se passe à l'intérieur. Je n'ai pas besoin de la reconnaissance d'autrui. La guerre, je ne la fais pas avec les autres, je la fais avec moi-même. J'adore me réveiller le matin et savoir qu'il y a quelque chose de très important que je dois faire aujourd'hui. Je n'aime pas les jours normaux, sans événement fort, sans décision importante à prendre. Votre carrière de joueur s'est arrêtée très tôt, votre carrière d'entraîneur n'a pas laissé une trace impérissable au Portugal. Comment devient-on une référence mondiale du scouting quand on a en poche son seul diplôme d'éducation physique ? CAMPOS : Quand on a joué au football dans la rue, on sait ce que c'est le scouting depuis tout petit. Dans la rue, il y avait toujours deux capitaines. Pour commencer, tu prends le meilleur joueur, le plus décisif. Puis, tu prends un gardien, évidemment. En fait, tu construis la colonne vertébrale de ton équipe. Toute l'essence du foot est là. Après, tu rentres dans la complexité, le puzzle. Mais à la base, moi, je voulais juste être heureux dans le foot. J'ai été heureux comme joueur, mais j'ai compris que je devais trouver autre chose pour continuer à être heureux. J'ai travaillé comme entraîneur, j'ai fait mon parcours de la troisième division régionale à la première division portugaise, j'ai gravi les échelons, j'ai été content, j'ai été triste. Et puis, est arrivé un moment où je me suis dit que ce n'était pas ça que je voulais. C'est là que j'ai trouvé ce poste. Un journaliste français m'a un jour décrit comme un architecte de projet. C'est un peu ça. Mais je ne sais pas si ça va durer longtemps. Peut-être qu'un jour, je vais être président ou propriétaire d'un club, je ne sais pas. Le plus important pour moi, c'est de me lever le matin et de chercher ce qui va me rendre heureux.