À LA RECONQUÊTE DU PARC ASTRID

"Maintenant, les gens viennent à la dernière minute et partent plus vite à la fin des rencontres. ". Lui, c'est Ertug, patron du Penalty, bar situé en face du fan shop, où les vareuses de Stoica, Staelens et Vanden Borre côtoient les écharpes du Fener et de Galatasaray, accrochées ensemble (!) sur les murs.
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"Maintenant, les gens viennent à la dernière minute et partent plus vite à la fin des rencontres. ". Lui, c'est Ertug, patron du Penalty, bar situé en face du fan shop, où les vareuses de Stoica, Staelens et Vanden Borre côtoient les écharpes du Fener et de Galatasaray, accrochées ensemble (!) sur les murs. Mais si les supporters sont plus rapidement sur le départ, l'ambiance à Vanden Stock ne s'en ressent pas. Bien au contraire. " Avant, il n'y avait qu'entre 10 et 12.000 abonnés. Maintenant, il y en a 20.000 ! C'est fantastique ", se félicite " Michou ", célébrité locale qui tient La Coupe. Au Pavillon, sur la place de la Vaillance, à quelques centaines de mètres de là, Julien raconte la fondation de la Mauves Army, entre deux gorgées de bière : en 2003, des jeunes Limbourgeois veulent redonner des couleurs au Parc Astrid et fondent un groupe " d'ambiance ". " A ce moment-là, il n'y avait pas vraiment de grosse organisation ni d'ambition d'évoluer sur le long terme, plutôt l'envie d'animer un peu la tribune. Je suis arrivé un an plus tard avec la nouvelle vague, celle qui constitue maintenant le noyau dur du groupe. On était plus motivés que les fondateurs et on a donc pris les rênes. " " On a une vraie mentalité ultra qui nous est chère. On a donc mis du temps avant de nous imposer dans la tribune du O-Side (bloc regroupant à l'époque la majorité des hooligans anderlechtois, ndlr). On a eu sept ou huit grosses premières années de galère mais au final, le résultat est là. Maintenant, on est considérés comme le moteur de l'ambiance à Anderlecht. La direction a fini par comprendre qu'on est une partie importante de la vie du club. " Le mouvement enclenché par la Mauves Army est ensuite accompagné de la création d'autres entités. En 2012, deux de leurs membres ne parviennent pas à obtenir un abonnement en N1-N2, bastion du collectif. Ils se retrouvent alors en face, en S1, et décident d'y constituer leur propre groupe ultra : les South Leaders. " L'ambiance dans le bloc n'était pas géniale. Il fallait réchauffer tout ça ", confirme Olivier, 24 ans, qui les rejoint quelques mois après et qui en est un des leaders aujourd'hui. " Le public est de plus en plus jeune. Chez nous, le plus vieux a 27 ans. On verra si c'est bénéfique à l'avenir mais ce regain de jeunesse, ça change l'image du club. " Et ces derniers, que Julien qualifie de " petits frères ", ne sont pas seuls. A la fin de la saison 2008, Anderlecht et le Standard disputent les test-matches. La direction, qui souhaite tout faire pour être championne, réfléchit aux possibilités de booster son équipe. Alors que le match aller se solde par un nul à domicile (1-1), un écran géant est placé dans le stade pour le retour. Les ultras de la Mauves Army qui n'ont pas pu se procurer des tickets pour le déplacement à Liège prennent place en S11 pour suivre la rencontre. " Ils ont tellement mis l'ambiance que la direction s'est dit : 'On va créer un groupe de supporters à cet endroit-là, sous le toit'. Ils ont alors organisé un concours pour le nom et au nombre de votants, c'est 'Purple Heart' qui est resté ", raconte Christophe, ancien du O-Side et désormais leader de ce " bloc ambiance " créé de toutes pièces par le Sporting. C'est en 2009 que le groupe voit officiellement le jour. " Le Purple Heart est sponsorisé par le club. S'il n'y a pas ça, on n'existe pas. Les sponsors nous procurent notamment des drapeaux, du matériel... Beaucoup diront que c'est une action commerciale mais on n'a pas de local, pas de structure et on n'est pas non plus payés par le club, on est tous bénévoles. On s'entend très bien avec les autres groupes de supporters mais nous, on n'a pas la mentalité ultra. On est plus dans la convivialité. On veut qu'un grand-père puisse venir chanter avec ses petits-enfants. On est ouvert à tout le monde. " Avant de pouvoir jouir d'un véritable statut, tous ne le nient pas, ils ont galéré. Parce qu'ils ont longtemps souffert de la comparaison avec le Standard et son " enfer " mais surtout parce qu'ils sont arrivés avec des idées neuves touchant à la sacro-sainte culture anglo-saxonne qui faisait tradition jusque-là au Parc Astrid. " Nous, ce qu'on voulait et ce qu'on a fait, c'était rajouter une touche latine à la tradition anglaise du club, que ce soit dans les chants ou dans les tifos ", confirme Julien. " Les plus anciens du O-Side et du BCS (le Brussels Casual Service, groupe d'hooligans anderlechtois, ndlr) ont d'abord eu du mal à accepter le fait qu'on arrive avec des chants beaucoup plus rythmés, des drapeaux, des tifos... C'était du jamais vu. On nous a même dit : 'Baisse ton drapeau, on n'est pas au Standard ici !' Et je ne parle pas des sabotages qu'on a parfois subis... Maintenant, les anciens ne sont plus méfiants, certains viennent même nous féliciter pour la qualité de nos tifos. Pour notre côté Dikkenek dont on ne se cache pas, ça fait partie de la culture bruxelloise. " Dans une enceinte aux ressemblances flagrantes avec le White Hart Lane de Tottenham, située en plein milieu des habitations de la commune, façonnées de briques aux nuances rouges et de bel-étages blancs qui sentent bon l'outre-Manche, la " touche latine " de la Mauves Army détonne. " La culture anglaise, on l'aime et on la respecte ! ", poursuit Julien. " On essaye simplement de faire un bon mix. Il y aura toujours une majorité de chants en anglais, mais on chante également en néerlandais. C'est aussi ça Anderlecht, c'est international. " Et les incorruptibles de la tradition se mêlent parfois à ceux qui, quel que soit le fait de jeu, restent... assis. " Ces gens-là sont en tribune latérale, ce n'est pas le public qu'on vise. Dans notre bloc, certains viennent simplement pour profiter de l'ambiance et du côté 'frissons'. Ils restent assis et ne participent pas. C'est ce public-là qu'on essaye de booster. Notre ambition est d'avoir un bloc 100 % MauvesArmy. " Si le Parc Astrid a pris des couleurs, le Mauve s'exporte encore mieux. Lors des déplacements à Dortmund et Arsenal en Ligue des Champions cette saison, les troupes anderlechtoises ont démontré que l'on pouvait compter sur elles. Alors qu'Anderlecht est mené 3-0 à l'Emirates Stadium, Julien se retrouve kapo de tout un bloc mauve. " Il faisait froid et je sentais tout le monde désespéré. Je me suis dit : 'Putain, on n'est pas venus jusqu'ici pour rien. On doit faire quelque chose !' On a commencé à balancer quelques chants, quelques claps... Au bout d'un moment, tout le monde me regardait et était prêt à me suivre. C'était d'une puissance ! On a fini par revenir à 1-3, 2-3 puis 3-3. À chaque but, ça devenait plus fou. On a retourné le stade ! " Pareil à Dortmund : " Les médias parlent beaucoup du 'mur jaune'. Mais nous, on était dix fois moins et on a mis autant d'ambiance qu'eux ! ", raconte Christophe. Là aussi, les Purple Heart, les South Leaders et la Mauves Army sont réunis et assistent au come-back de leur équipe (1-1). " Ces déplacements, ça a été le déclic pour beaucoup de personnes. Les dirigeants se sont dit : 'Ils font partie du club'. Et ils ont compris que, pour avoir un club, il faut avoir des supporters. Certains se sont alors prononcés pour décoincer le club ", ajoute Olivier. Si bien que la direction octroie un matricule de groupe officiel de supporters à la Mauves Army en début de saison. Preuve qu'au fil des années, l'armée des Mauves s'est bel et bien imposée comme une pièce essentielle dans le rouage du Sporting, ce qui n'était pas gagné. Et si ce renouveau n'est surtout visible que lors des " gros " matches et que la route reste encore longue, Anderlecht a su opérer un virage à 180 degrés pour donner un peu d'entrain à une atmosphère longtemps terne. Dimanche, ses trois principaux soutiens se retrouveront au Heysel, côte à côté derrière les buts. Une union qui risque, une fois encore, de faire du bruit. PAR NICOLAS TAIANA - PHOTOS : CHRISTOPHE KETELS