Quel peut être l'impact d'un entraîneur ? L'excentrique Autrichien Max Merkel est devenu l'entraîneur du FC Nuremberg en janvier 1967. Ce club de tradition était en bas de classement et cherchait désespérément une bouée de secours. Merkel était spécial. Il aimait les déclarations fracassantes et les provocations. Ainsi organisa-t-il un jour, à l'entraînement, un match entre, selon ses termes, les alcooliques et les non-alcooliques. Le premier groupe s'était imposé 7-1. Merkel s'était alors exclamé : " Continuez à picoler. Plus vous buvez, mieux c'est. "
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Quel peut être l'impact d'un entraîneur ? L'excentrique Autrichien Max Merkel est devenu l'entraîneur du FC Nuremberg en janvier 1967. Ce club de tradition était en bas de classement et cherchait désespérément une bouée de secours. Merkel était spécial. Il aimait les déclarations fracassantes et les provocations. Ainsi organisa-t-il un jour, à l'entraînement, un match entre, selon ses termes, les alcooliques et les non-alcooliques. Le premier groupe s'était imposé 7-1. Merkel s'était alors exclamé : " Continuez à picoler. Plus vous buvez, mieux c'est. " Initialement, les méthodes de Merkel ont eu de l'effet. Il a ramené Nuremberg dans le ventre mou, à la 14e place. Ensuite, il n'a opéré qu'un transfert pendant l'intersaison : le médian autrichien Gustl Starek. C'était le maillon manquant. A la surprise générale, Nuremberg a été sacré champion et Merkel est entré dans la légende. Huit mois plus tard, le club bavarois était à nouveau dernier et le coach était prié de s'en aller. Nuremberg n'en fut pas moins rétrogradé en fin de saison. Ingolstadt se trouve à 90 kilomètres de Nuremberg, en direction de Munich. Là aussi, un entraîneur autrichien est en poste. Son parcours est identique à celui de Max Merkel. En octobre 2013, quand Ralph Hasenhüttl (48 ans) est arrivé à Ingolstadt, le club était dernier. L'international autrichien (huit caps) cherchait ses marques dans le métier d'entraîneur. Il avait déjà travaillé dans plusieurs petits clubs. Durant sa carrière active, Hasenhüttl, un avant, s'est notamment produit pour Malines, en 1997-1998, et pour le Lierse la saison suivante. Il n'était pas précisément une bête d'entraînement et ne pratiquait guère l'autocritique. A Ingolstadt, pourtant, Hasenhüttl a exigé labeur et discipline. L'équipe est passée de la 18e à la 12e place. Il fallait faire mieux la saison suivante. Au début de la saison 2014-2015, un journaliste a demandé à Hasenhüttl à quelle place il voulait achever l'exercice. " A la neuvième " fut sa réponse. Certains trouvaient le pronostic audacieux car le FC Ingolstadt luttait depuis quatre ans contre la relégation. Mais le club a dominé toute la saison et a été sacré champion avec panache. Ralph Hasenhüttl a été fêté comme son compatriote Max Merkel 47 ans plus tôt, à Nuremberg. Doit-il également se préparer à un contrecoup et à un limogeage ? Ingolstadt compte 130.000 habitants. 40.000 d'entre eux travaillent dans les usines d'Audi, 10.000 autres dans les entreprises qui lui fournissent des pièces. La ville a grandi au rythme d'Audi : en 50 ans, le nombre d'habitants a triplé. Pourtant, à part l'équipe de hockey sur glace, championne d'Allemagne en 2014, Ingolstadt n'est qu'une tache blanche sur la carte du sport. Le football n'y représentait rien jusqu'il y a peu. Il y avait deux clubs, le MTV et l'ESV Ingolstadt, respectivement fondés en 1881 et en 1913. Endettés, ils se détestaient mais en février 2004, ils ont fini par fusionner, sous l'impulsion d'un entrepreneur, Peter Jackwerth, devenu par la suite président, un poste qu'il occupe toujours. Sans ce millionnaire qui ressemble à l'acteur américain Jack Nicholson, on ne parlerait pas de football à Ingolstadt. Jackwerth est présent au club jour après jour et est plutôt paternaliste à l'égard des joueurs. Au début, il n'a pas connu le succès. Le FC Ingolstadt, qui évoluait en D4, était une souris grise. En 2006, quand il a accédé à la D3, Audi en est devenu le sponsor, sans que ça lui donne une quelconque impulsion sportive. Avant l'arrivée de Hasenhüttl, le club a usé neuf entraîneurs en neuf ans. En 2008, Ingolstadt a réussi à monter en deuxième Bundesliga mais sans rompre la grisaille de l'anonymat. Quel contraste avec la prospérité de la ville ! Ingolstadt a un taux de chômage de 3,4 %, sa population croît. Ingolstadt, située sur les rives du Danube, est une ville aux multiples facettes. De belles maisons bourgeoises bien restaurées, aux façades avenantes, les portes de la ville et les imposantes murailles dominent le paysage urbain. Il y fait bon vivre. Alors que de nombreuses piscines ferment partout en Allemagne, la ville a construit un complexe de natation. Elle songe aussi à un nouveau centre de technologie et un énorme musée d'art et de design doit ouvrir ses portes. Ingolstadt veut se forger une identité, malgré les bouchons qui se forment à chaque changement d'équipe chez Audi, bien que les habitants se déplacent de plus en plus à vélo, au point qu'Ingolstadt a été récemment élue ville la plus cycliste d'Allemagne. Ce titre doit mettre en exergue le caractère sportif de la bourgade. Malgré tout, personne ne s'intéresse au football. Même pas quand le club a dominé la deuxième Bundesliga, la saison passée. En décembre dernier, le FC Ingolstadt a disputé un match au sommet contre le FC Kaiserslautern. Pendant la conférence de presse précédant l'affiche, Ralph Hasenhüttl a fait part de son étonnement : six journalistes s'étaient déplacés. Jamais le club n'avait suscité pareil intérêt. D'ailleurs, il n'y avait que huit sièges dans la salle de presse, tous occupés par les journaux locaux. " Se passe-t-il quelque chose de spécial ", s'est interrogé Hasenhütll, non sans cynisme, d'autant qu'on lui a même demandé une interview exclusive. Même durant cette saison de succès, le club a été entouré d'un calme pesant. Il a rarement accueilli plus de 10.000 spectateurs dans l'Audi-Arena, pourtant conviviale. Elle constituait d'ailleurs le modèle du Cercle Bruges quand il songeait à un déménagement. Au début de la saison passée, le FC Ingolstadt a écoulé 2.000 abonnements. Pendant la trêve hivernale, il en a encore vendu 2.800 et il a achevé la saison avec une assistance moyenne de 8.244 spectateurs. Son titre a quand même soulevé un certain enthousiasme. 8.000 personnes ont convergé vers la Grand-Place, essentiellement des jeunes. Ils sont l'avenir du FC Ingolstadt, qui veut se présenter comme un club jeune, doté d'un public à l'avenant. En fin de compte, le club n'existe que depuis onze ans. Il est en pleine puberté. Les plus âgés ont depuis belle lurette choisi un autre club. Ils sont supporters du Bayern, du FC Nuremberg ou de Munich 1860. Le FC Ingolstadt a connu une croissance très rapide. Le club a des moyens financiers modestes. La saison passée, avec un budget de 8,5 millions, il était le neuvième de deuxième Bundesliga. Audi est le sponsor officiel mais son apport va un peu plus loin. Le stade et le complexe d'entraînement appartiennent au constructeur automobile. L'enceinte compte 15.800 places et peut être transformée en arène de 30.000 sièges, même s'il n'y a encore aucun plan en ce sens. Audi, qui a généré 54 milliards d'euros en 2014, avec un bénéfice de 4,4 milliards, investit également dans la formation des jeunes footballeurs. Il possède 19,94 % des parts du club via une filiale. On dit qu'Audi injecte 8 millions par an dans le football, sans confirmation officielle. Ça n'empêche pas le FC Ingolstadt de rester prudent. Depuis sa deuxième montée en deuxième Bundesliga, en 2010, il a consacré 2,5 millions au transfert de nouveaux joueurs. Jamais il n'a demandé à Audi d'intervenir. Depuis, son budget est passé à 20 millions. Et Audi n'est plus le sponsor maillot. Peu après sa montée en Bundesliga, le club a signé un contrat de trois ans avec Media Markt, qui sponsorise le club de hockey sur glace et dont le siège social est établi à Ingolstadt. Les quatre anneaux ont donc fait place au nom de la chaîne d'électronique mais le club reste prudent. " Notre montée est déjà assez folle comme ça ", explique le directeur sportif Thomas Linke, un ancien footballeur du Bayern. C'est Linke qui a conféré au club une structure professionnelle. Toutefois, il a quand même dû patienter pour récolter le succès. Sans Ralph Hasenhüttl, ce succès n'aurait pas été possible. D'emblée, il a instauré un climat motivant, dénué de crainte. Il a accordé des libertés et même un droit de parole à ses joueurs, tout en leur rappelant constamment leurs responsabilités. Hasenhüttl s'appuie sur une défense stable et une transition rapide. Il juge plus efficace de guetter les erreurs de l'adversaire que, comme il le formule, " d'essayer dix fois quelque chose de difficile. " Donc, il rappelle constamment à ses joueurs que moins ils prennent de risques, moins ils encaissent de buts. Il ne trouve donc pas grave qu'ils balancent le ballon en avant, dans certaines situations, au lieu de chercher des combinaisons. Ce n'est pas un hasard si, la saison dernière, Ingolstadt a eu la meilleure défense de sa division, préservant ses filets à treize reprises. Ça n'a pas empêché l'équipe de se départir parfois de sa prudence, en cours de saison. Ingolstadt a pressé son adversaire, impatient de reconquérir le ballon. Les joueurs ont un gros abattage et ils sont convaincus des vertus de ce système. Le mérite en revient à Ralph Hasenhüttl, qui a intégré dans l'équipe des footballeurs qui étaient relégués dans la tribune à son arrivée, comme le médian Pascal Gross, devenu le régisseur de l'équipe avec 7 buts et 22 assists, après avoir changé de mentalité, à l'image de toute l'équipe. Hasenhüttl le répète à l'envi : la mentalité, ça se travaille, ça s'acquiert. Gross personnifie sa théorie : le Kicker l'a élu meilleur joueur de deuxième Bundesliga. Samedi, le FC Ingolstadt découvre la Bundesliga, en déplacement au FSV Mayence 05. Une semaine plus tard, il dispute son premier match à domicile, contre le Borussia Dortmund. Le stade sera certainement comble. Reste à voir si ce sera le cas toute la saison. On dit que les habitants d'Ingolstadt sont trop gâtés. Ils ne s'associent qu'au succès, au plus haut niveau. Le club va-t-il exercer la même pression en Bundesliga ? Difficile à dire. Son pressing n'aura pas la même intensité, en tout cas. Hasenhüttl sait que son équipe est en plein développement. Il se considère comme une sorte de maître qui dirige ce processus. Après les défaites surtout, il tente de travailler à partir des erreurs commises, de montrer leurs fautes aux joueurs et de chercher de meilleures solutions, pour continuer à progresser. Poursuivre cet apprentissage au plus haut niveau, à un rythme plus soutenu, ne fait que compliquer sa tâche mais Hasenhütl ne craint pas les défaites. Il clame qu'elles lui ont appris davantage que les succès. De ce point de vue, sa carrière footballistique l'a aidé : en Autriche, l'attaquant a souvent été la cible des critiques -chaque fois qu'il ratait une occasion. Le FC Ingolstadt est sciemment resté prudent sur le marché des transferts. Il n'a embauché que quatre jeunes joueurs, avides d'apprendre et de progresser, ambitieux. Ils sont surtout là pour accroître la concurrence. L'équipe s'appuie sur son formidable esprit collectif. Il doit contuer sa principale arme pour assurer son maintien. Ralph Hasenhüttl compte également sur les automatismes forgés la saison passée, sur la discipline tactique et la stabilité de sa dernière ligne. Il travaille énormément les phases arrêtées à l'entraînement. L'année dernière, celles-ci l'ont souvent aidé à ouvrir un match. L'Autrichien intéressait le VfB Stuttgart mais il a préféré reconduire son contrat en Bavière jusqu'en juin 2017. Il ne bronche pas quand d'aucuns estiment que la montée d'Ingolstadt est une calamité pour la Bundesliga. Ça illustre la confiance qu'il a en son équipe. Et en lui-même. Ralph Hasenhüttl a passé ses examens d'entraîneur en même temps que Jürgen Klopp, avec lequel il s'entend très bien. Il adopte un peu la même approche que Klopp, qui retire le maximum de ses équipes. Il adore son surnom : le Klopp des Alpes. Ralph Hasenhüttl aime les défis, il suit résolument sa propre voie. Il a quitté son club précédent, le VfR Aalen, en Division Trois, parce qu'il s'estimait trop peu soutenu par la direction. Il était sans emploi depuis quelques mois quand le FC Ingolstadt a frappé à sa porte pour le début d'un conte de fées. Maintenant, Hasenhüttl veut prouver qu'avec des moyens limités mais une bonne mentalité et une philosophie claire, on peut survivre en Bundesliga. PAR JACQUES SYS - PHOTOS BELGAIMAGEFondé en 2004, le FC Ingolstadt veut se profiler comme un club jeune, doté d'un public à l'avenant. Le coach Ralph Hasenhüttl veut prouver qu'avec des moyens limités, mais une bonne mentalité, on peut survivre en Bundesliga.