Son premier entraînement - " payant, une tradition en RDC " - s'est déroulé devant 30.000 spectateurs. " Tu as 30 joueurs et des traducteurs pour le lingala à ta disposition. À la fin, tu sors applaudi par tout le stade, la folie ", rêve encore Luc Eymael. À son arrivée à l'AS Vita Club en 2010, le Liégeois sait déjà qu'il veut absolument rester dans le monde du foot pro.
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Son premier entraînement - " payant, une tradition en RDC " - s'est déroulé devant 30.000 spectateurs. " Tu as 30 joueurs et des traducteurs pour le lingala à ta disposition. À la fin, tu sors applaudi par tout le stade, la folie ", rêve encore Luc Eymael. À son arrivée à l'AS Vita Club en 2010, le Liégeois sait déjà qu'il veut absolument rester dans le monde du foot pro. Tour à tour à la tête d'écuries de renom et de clubs obscurs, Eymael est en train de réussir son objectif. Mais entre le Gabon, l'Algérie, le Kenya, le Rwanda, la Tunisie, Oman, le Soudan, l'Afrique du Sud et l'Égypte, son parcours n'a pas toujours été un long fleuve tranquille. Quelle est votre actualité ? LUC EYMAEL: À l'automne 2018, j'ai signé un contrat de six mois à Tala El Geish avec une option d'un an supplémentaire, mais j'ai décidé de ne pas prolonger l'aventure. En Égypte, le service militaire est toujours obligatoire, mais comme Tala El Geish est le club de l'armée, il se permet d'enrôler certains joueurs en les menaçant de prison s'ils refusent. Ces gars-là ne sont donc pas envoyés au front, mais ils sont moins bien payés que dans d'autres clubs et sont donc moins heureux. C'est un ancien général qui dirige le club. Je lui ai soumis une liste d'exigences pour continuer : un logiciel de test, un analyste vidéo, un vrai médecin - je devais faire les manipulations ostéopathiques à sa place - et une série de joueurs. Je n'ai rien eu, donc je suis parti. Vous comptez rester en Afrique ? EYMAEL: En Belgique, je ne me fais pas d'illusions. Après qu'il eut quitté l'équipe nationale du Cameroun, j'ai mis Hugo Broos en contact avec le club tunisien de Sfax et il m'a téléphoné pour me remercier. Mais il y a quelques mois, quand Gert Verheyen a quitté Ostende, je lui ai envoyé un message ( Broos y était encore directeur sportif, ndlr) il ne m'a même pas répondu. J'ai aussi eu des contacts à Waasland-Beveren. Récemment, j'ai envoyé mon CV à Charleroi et à Mouscron... Aucune réponse, même pas un accusé de réception. Ce n'est pas à moi de dire si je n'ai pas la reconnaissance que je mérite en Belgique, mais il y a peu de coaches exerçant en D1 belge qui ont gagné, comme moi, six titres sur les huit dernières années. À l'étranger, seuls Henri Depireux, René Taelman, Michel Preud'homme, Eric Gerets et un peu Hugo Broos ont réussi... et puis Luc Eymael. Sur votre site internet, vous annoncez avoir remporté le titre en D1 congolaise en novembre 2010 avec l'AS Vita Club et en D1 gabonaise en juillet 2011 avec le Missile FC. Pourtant, vous êtes respectivement arrivé en décembre 2010 au Congo et en septembre 2011 au Gabon... EYMAEL: Non, non, c'est une erreur, j'étais là avant. Quand je reçois l'offre de Vita Club via l'agent Eric Depireux, je sais que je veux devenir entraîneur professionnel, mais je suis encore enseignant en éducation physique et en sciences à l'école primaire de Queue-du-bois. Je pars alors pendant quelques semaines pour voir ce que ça donne sur place suite à un arrangement personnel avec mon directeur de l'époque. À mon arrivée, Vita vient tout juste de remporter la poule de Kinshasa. Mais je ne veux pas qu'on officialise ma nomination parce que le calendrier des play-offs qui nous opposent aux vainqueurs des trois autres poules est constamment bousculé pour s'adapter au parcours du TP Mazembe ( vainqueur de la poule de Lubumbashi, ndlr) en Ligue des Champions. Début novembre, on remporte le titre, mais c'est le nom de mon adjoint, Raoul Shungu, qui est resté dans les annales. Au Missile FC, au Gabon, c'est différent. Quand je débarque, le coach en place vient d'être mis dehors, remplacé par son adjoint. J'accepte alors de donner les entraînements sans que ça soit vraiment officiel, en qualité de directeur technique. Au Congo, vous avez été témoin de pratiques extra-sportives particulières... EYMAEL: À Vita, le président du club, le Général "Tango Four" Amisi était le bras droit de Kabila. Il tirait sa fortune des mines et de ce qu'il prenait aux rebelles du Rwanda contre qui il combattait dans la brousse. Mais comme il était souvent en mission, il y a eu du détournement au sein du club. Certains dirigeants lui mentaient par exemple sur le prix à payer pour des équipements et en profitaient pour garder 1000 dollars par-ci, 2000 par-là. Lors d'un voyage de Ligue des Champions en Tanzanie, mes joueurs et moi avons été envoyés dans un hôtel sans clim' où les cuisiniers n'avaient que des réchauds de camping comme matériel. Deux kilomètres plus loin, les dirigeants - sauf le président - étaient installés dans un super hôtel en bord de mer. Mais comme ils avaient dit au Général que l'équipe logeait aussi là-bas, ils ont empoché la différence de prix. Quand je lui ai expliqué où on avait dormi, Amisi a mené son enquête et les dirigeants concernés ont volé en prison. Mais avant ça, ils m'ont empêché de rentrer dans le vestiaire avant le quart de finale de la Ligue des Champions contre les Camerounais du Coton Sport FC en prétextant que l'ordre venait d'un marabout. Il y a plein de travail à faire en Afrique, mais c'est très difficile de rester longtemps dans le même club à cause de tous ces problèmes de corruption, détournement d'argent, influences politiques... Il paraît que le président de Polokwane City, en Afrique du Sud, avait lui aussi un fameux caractère. EYMAEL: Il fallait arriver tous les jours à 8 h au club et signer un registre, comme si on pointait. Aux deux tiers de la saison, on était cinquième au classement, mais suite à une série de cinq matchs nuls de suite, le président est venu gueuler dans le vestiaire. La semaine qui suit, il ne se présente pas au club. J'essaie de lui téléphoner dix fois, sans réponse. Je remets donc ma lettre de démission au team manager et je m'en vais. Deux jours plus tard, je signe au Bloemfontein Celtic FC, mais on ne parvient pas à m'affilier. Le président de Polokwane avait porté plainte contre moi. Le jugement commence : je suis défendu par le cousin du président du Celtic alors que celui de Polokwane est représenté par un top avocat. Normal, il est friqué comme pas deux : il possède vingt voitures, style Rolls Royce, Maserati, Porsche Cayenne. Dès la première audience, je sentais que c'était foutu. Au cours du jugement, on va jouer à Polokwane avec le Celtic et un comité d'accueil me refuse l'entrée du vestiaire en me tapant dessus. Une semaine plus tard, le juge m'oblige à retourner à Polokwane pour honorer mon contrat.Ça a été six mois catastrophiques, je n'avais même plus d'appartement. Finalement, j'ai pu me libérer de ce président en acceptant de lui rembourser une somme importante chaque mois tant que j'exerçais en Afrique du Sud. Un bus brûlé, des seaux de pisse en tribunes... Vos expériences dans les stades ont parfois tourné au délire. EYMAEL: Ce n'était pas des seaux mais des bouteilles en plastique de pisse. En Afrique, quand les supporters deviennent violents, c'est quelque chose. Ça a été le cas le jour où on a empoché le point qui nous rapprochait du titre avec l'AS Vita sur le terrain du TP Mazembe. Au coup de sifflet final, je me suis tourné vers la tribune où j'ai vu Moïse Katumbi, le président du Tout Puissant, faire ça ( il fait un mouvement ample avec ses deux bras pour pointer un terrain virtuel, ndlr). Dans la foulée, la foule a envahi la pelouse. J'ai même dû m'employer pour protéger mon assistant qui était attaqué par un supporter. On s'est enfermé dans les vestiaires d'où on a vu les fans jeter des pierres sur nos vitres en nous insultant avant de brûler notre bus. Mes joueurs étaient morts de trouille, moi je pleurais. Après deux heures, on est parvenu à contacter notre président qui a envoyé des militaires sur place pour nous libérer le passage. J'ai cru comprendre que vous aviez été suspendu pour deux ans au Rwanda ? EYMAEL: En fin de championnat 2014, on s'est retrouvé à égalité au classement avec APR, notre grand rival. Puis on a fait un étrange match nul contre l'AS Kigali (1-1). J'ai compris qu'il y avait eu un arrangement une fois que j'ai vu tous les dirigeants d'APR en tribunes... alors que APR jouait en même temps. Après avoir séparé mes joueurs de l'arbitre, je lui ai fait savoir qu'il avait bien rempli la "mission" qui lui avait été confiée. Mon entraîneur des gardiens lui a sauté dessus, la police a dû intervenir. Mais le lendemain, la Fédération annonçait ma suspension pour deux ans pour avoir touché l'arbitre. Un joli coup des dirigeants d'APR. J'avais la vidéo qui prouvait le contraire, mais l'information avait déjà circulé jusqu'en Belgique. J'ai menacé la Fédération de contacter la FIFA et ma suspension a été levée. Ça vous est arrivé de faire signer des Belges dans vos différents clubs ? EYMAEL: J'ai fait venir Maxime Cossé du Patro Eisden à Free State Stars. Là-bas, le déplacement le plus court était à 250 kilomètres et on était situé à 1800 mètres d'altitude, ça lui a posé quelques soucis ( clin d'oeil). J'ai contacté d'autres joueurs belges, mais beaucoup pensent que la Pro League équivaut au top niveau. Benavente avait une bonne réputation en Belgique, non ? À Pyramids, en Egypte, il a reçu la moitié du temps de jeu. Attention, c'est un bon joueur, mais il n'est pas titulaire indiscutable. Que retenez-vous de votre passage à Al Nasr Salalah, à Oman, en 2015 ? EYMAEL: Plein de drones qui tournent autour de matchs joués dans des magnifiques stades... où se trouvent maximum 1000 spectateurs. Les gens vivent la nuit et s'en foutent du football. Le foot n'était pas une priorité pour la moitié de l'équipe, c'était juste une question de popularité. Ça n'a pas été une grande expérience pour moi. Mais les raisons pour lesquelles j'ai atterri là-bas sont cocasses. À l'été 2015, je viens de finir ma première saison à la JS kairouanaise, en Tunisie. Je rentre en vacances en Belgique en laissant une liste des priorités à transférer à mon président. Quand il me recontacte, c'est pour me dire qu'il n'a transféré que des gars de D2 et que mon milieu défensif est parti en Arabie saoudite. À mon retour en Tunisie, il me présente un milieu def qui n'a plus joué depuis deux ans et qui fait 110 kilos ! Vous rigolez ? Il va chez Pizza Hut et au Mac Do tous les jours ou quoi ? ! Il va devoir courir pendant trois mois pour perdre ces kilos-là. Dans la foulée, je romps mon contrat, Oman me contacte et je pars directement là-bas. Il y a également eu une histoire de gaz soporifique lors de votre passage au Gabon ? EYMAEL: Lors d'un déplacement à l'étranger, tu as très souvent intérêt à envoyer quelqu'un en repérage dans l'hôtel que le club hôte prévoit pour ton équipe. Cette fois-là, alors qu'il revenait d'une reconnaissance au Soudan, un membre de mon staff nous a dit qu'il avait réservé un autre hôtel en cachette. Pour faire bonne figure, les dirigeants de notre club se sont rendus dans l'hôtel initialement prévu, mais la veille du match, une sorte d'éther a été placée dans la clim' : ils se sont réveillés le lendemain... à la mi-temps. On a gagné, donc on n'a pas fait d'affaire. Plus tard, avec Rayon Sports ( Rwanda, ndlr), lors d'un déplacement à l'AFC Leopards ( Kenya, ndlr), je me suis réveillé un matin plus tôt que mes joueurs. Je suis descendu dans le hall où j'ai vu un membre du staff technique de Leopards sortir des cuisines. Qu'est-ce qu'il avait mis ? Je ne sais pas, mais j'ai pris mes joueurs et on est allé manger dehors. Ça arrive tout le temps : la mort de Stephen Keshi, l'ancien sélectionneur du Nigeria, est aussi sujette à discussions. Certains disent qu'il a été empoisonné parce que la Fédération lui devait de l'argent. Est-ce que tout ce parcours est aussi une manière de vous détacher du drame familial que vous avez connu plus jeune, votre maman ayant été victime d'un uxoricide ? EYMAEL: J'y pense souvent et ça ne fait que quelques années que je parviens à l'évoquer sans être trop ému, quoi que ça m'émeuve toujours. Je pense que ma maman aurait été fière de moi, mais je n'ai pas bâti mon parcours sur cet événement uniquement. Ça part d'abord d'une volonté de quitter l'enseignement et de découvrir un environnement plus professionnel. Puis je me suis pris au jeu. Après avoir rapidement gagné deux titres et avoir connu la Ligue des Champions, je me suis retrouvé sans club et je suis revenu à l'école. Mais ce n'était plus possible, il fallait que je reparte ! Qu'est-ce qui vous manque pour vous retrouver à la tête d'un des top clubs africains comme Al Ahly, Zamalek, le TP Mazembe, l'Espérance Tunis... EYMAEL : Bien sûr que ça m'intéresserait d'aller dans ces grands clubs. Zamalek m'a récemment short-listé. Mon CV est aussi à l'Étoile Sportive du Sahel en Tunisie, à l'ES Setif et à l'USM Alger, en Algérie. On verra.