Une terrasse d'hôtel impersonnelle, des fauteuils en osier synthétique incommodes, mais un invité souriant. Marco Ilaimaharitra a profité de la seule fenêtre ensoleillée offerte par une semaine pluvieuse pour la jouer collectif. L'homme, d'ordinaire peu causant, a accepté de faire un premier point sur le renouveau carolo. Au sortir d'une préparation agitée par la révolution tactique voulue par Edward Still, le Malgache apparaît renforcé dans son rôle de leader naturel. De ceux qui préfèrent gratter des ballons dans les pieds adverses pour les rendre propres à ses partenaires que de crier leurs ambitions à tout bout de champ.
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Une terrasse d'hôtel impersonnelle, des fauteuils en osier synthétique incommodes, mais un invité souriant. Marco Ilaimaharitra a profité de la seule fenêtre ensoleillée offerte par une semaine pluvieuse pour la jouer collectif. L'homme, d'ordinaire peu causant, a accepté de faire un premier point sur le renouveau carolo. Au sortir d'une préparation agitée par la révolution tactique voulue par Edward Still, le Malgache apparaît renforcé dans son rôle de leader naturel. De ceux qui préfèrent gratter des ballons dans les pieds adverses pour les rendre propres à ses partenaires que de crier leurs ambitions à tout bout de champ. L'an dernier, tu avais des envies d'ailleurs. Aujourd'hui, tu es toujours au Sporting. À quel point l'arrivée du nouveau coach a pesé dans ta volonté de rester une saison de plus à Charleroi? MARCO ILAIMAHARITRA: L'arrivée du coach m'a fait du bien mentalement. Tout le monde sait que je sors d'une saison où, à un moment, je me suis retrouvé sur le banc. Il faut dire la vérité, ça n'a pas été évident à vivre tous les jours. J'avais envie de jouer, mais je me retrouvais barré par Ryo ( Morioka, ndlr) et Guillaume ( Gillet, ndlr), qui faisaient leurs matches. Ce qui fait que j'ai eu un temps cette sensation d'avoir perdu mon statut de cadre de l'équipe. À partir de là, c'est vrai que la discussion que j'ai eue avec le nouveau coach à son arrivée m'a fait du bien. Tout de suite, il m'a fait comprendre que je serais un pion important de son équilibre. C'était important pour moi de l'entendre. Quelle a été ta première réaction quand tu as appris qu'Edward Still, dépourvu d'une quelconque expérience comme T1 avant sa signature, était le nouveau coach? ILAIMAHARITRA: Pour dire vrai, je ne le connaissais pas du tout. Mais Mehdi ( Bayat, ndlr), avec qui j'avais pas mal discuté en amont, m'avait annoncé qu'il voulait de la jeunesse pour renouveler le Sporting. Quand j'ai appris qui était le nouveau coach, je n'avais qu'une envie, c'était de voir qui il était. Comment il travaillait. Mon ami, Gaëtan ( Hendrickx, ndlr) le connaissait pour avoir travaillé avec lui à Saint-Trond à l'époque. Bien sûr, je lui ai posé quelques questions, mais on peut te dire tout ce qu'on veut sur un coach, il n'y a qu'une chose qui ne ment pas, c'est la première impression qu'un entraîneur te laisse quand il se retrouve sur le terrain avec les joueurs. Quelle fut celle laissée par Edward Still? ILAIMAHARITRA: Ça peut s'assimiler à une phrase toute faite, mais j'ai tout de suite compris qu'on allait tirer dans la même direction. Qu'on avait la même vision du football. Tout ça a participé à m'enlever un vrai poids mental qui me pesait depuis un petit temps. Aujourd'hui, je me sens à nouveau bien sur le terrain, je joue beaucoup plus libéré. Bien sûr, le fait d'avoir eu une vraie préparation complète, ma première depuis une éternité, joue aussi sur mon niveau de forme actuel. Le poids mental dont tu parles, c'est celui dont tu n'as jamais réussi à te débarrasser en deuxième partie de saison l'an dernier, notamment après ton carton rouge? ILAIMAHARITRA: Je me suis toujours bien entendu avec Karim Belhocine et il n'y a jamais rien eu de cassé entre nous, mais je pense qu'à partir du moment où j'ai pris ce carton rouge ( le 2 décembre 2020 à domicile contre Waasland-Beveren avec une défaite 0-2 à la clé, ndlr) et purgé cette suspension dans la foulée, le coach s'est plus concentré sur son onze de base et m'a un peu laissé de côté. Ce qui est tout à fait logique, mais du coup, forcément, moi, je ne me sentais plus à ma place comme avant. Je ne savais plus trop quoi penser, je me suis posé beaucoup de questions et ça n'a pas été une période facile à vivre mentalement. Parce que quand on se pose des questions, on n'est pas soi-même sur le terrain. Cela ajouté au fait que j'avais dû me presser pour revenir en début de saison, j'ai vraiment l'impression d'avoir été à contretemps toute l'année. Je suis conscient que dans ce contexte-là, je n'ai donc évidemment pas livré ma meilleure saison. Est-ce que tu as l'impression que dans son ensemble le groupe a moins bien vécu cette deuxième partie de saison, et que ça peut expliquer les moins bons résultats et cette treizième place finale? ILAIMAHARITRA: À titre personnel d'abord, je tiens quand même à préciser que j'ai toujours essayé de garder mes problèmes pour moi, de ne rien laisser transparaître parce que je ne voulais justement pas que ça empiète sur la vie de groupe. Et puis, j'étais le premier à admettre que Guillaume et Ryo méritaient de jouer à ce moment-là. Ils étaient meilleurs que moi, je ne le discutais pas. Même avec Joris ( Kayembe, ndlr) et Gaëtan, dont je suis très proche, j'essayais de ne pas trop en parler. Je faisais comme si tout allait bien. Pour moi, c'était une question de respect. Parce que ça n'a, par exemple, pas toujours été simple pour Gaëtan et que je ne voulais pas perturber Joris qui faisait une super saison d'un point de vue individuel. Pour le reste, je crois que le groupe n'a toujours pas compris comment on a pu s'écrouler à ce point. À un moment donné, on est tombé de notre nuage et on n'a jamais trouvé la clé pour remonter dessus. Le pire, c'est que le groupe a continué de super bien vivre. C'était particulièrement frustrant de se retrouver dans cette situation. D'être englué dans une spirale négative sans jamais parvenir à trouver la solution. Peut-être qu'inconsciemment on s'est vu trop beau, je ne sais pas... Pourtant, Karim Belhocine a toujours eu cette volonté de nous garder les pieds sur terre. Il n'arrêtait pas de nous dire que c'était bien ce qu'on faisait, mais que ça pouvait s'arrêter du jour au lendemain. Il avait raison. Albert Cartier, Hervé Renard, Felice Mazzù et Karim Belhocine, tes quatre premiers entraîneurs en club ont comme point commun de pouvoir être rangé dans la catégorie des "people manager". À l'inverse, on décrit, parfois caricaturalement, Edward Still comme un geek du foot. Dans les faits, travailler avec lui au quotidien, c'est réellement un virage à 180°? ILAIMAHARITRA: Ce qui est certain, c'est qu'il apporte une nouvelle façon de penser et de voir le football. Rien de ce qu'il fait n'est habituel, mais tu vois qu'il maîtrise son sujet sans avoir besoin d'en faire trop. Ce n'est pas un coach qui parle forcément beaucoup. Toutes les discussions que nous avons sont très courtes, mais très claires. Il essaie de donner le maximum d'infos en un court laps de temps. Il ne veut pas nous bourrer le crâne, il est très efficace. Chaque entraîneur use de subterfuges plus ou moins subtils pour se mettre le groupe dans la poche. Comment s'est comporté Edward Still à ce niveau là pour vous faire adhérer à sa vision? ILAIMAHARITRA: J'ai l'habitude de penser qu'un entraîneur doit pouvoir donner pour recevoir en retour. Karim Belhocine nous disait avant les matches: "Si vous gagnez, je vous donne deux jours de repos, je sais que c'est important pour vous." Dans un autre style, un Hervé Renard que j'appréciais beaucoup, était très fort pour ça. Lui, il pouvait nous demander de mourir sur le terrain. Je me souviens d'un match contre Nice. Après septante minutes, je lui dit que je suis au bout du rouleau, que je n'ai plus de jambes. Il m'a crié dessus: "Je m'en fous, tu vas mourir sur le terrain." Il y a des coaches comme ça, pour qui tu serais réellement prêt à le faire parce qu'ils parviennent à te faire adhérer à leur projet de bout en bout. Edward Still a l'air d'être de ceux-là. Déjà, il a tout de suite mis les choses au point par rapport à sa connaissance du football. Ça créé de suite un respect. Et c'est indispensable. Dans tous les cas, un coach doit chercher ce qui peut te permettre de puiser dans tes réserves au maximum. Le nouveau coach, lui, il nous fait principalement avancer par sa philosophie. Tout est beaucoup plus réfléchi chez lui. Je dirais que c'est sa façon de voir le football qui fait que tout devient très logique et très simple. C'est bizarre à expliquer, mais je crois vraiment que ce sont ça les vrais mots-clés du renouveau de Charleroi: logique et simplicité. Ça se matérialise comment concrètement? ILAIMAHARITRA: Souvent, il stoppe l'entraînement pendant une phase précise. Il nous explique ce qui ne va pas, il nous demande de tourner la tête à droite, puis à gauche. D'observer. Et rapidement, on comprend ce qu'il veut dire. C'est comme si ça prenait forme là, juste devant nos yeux. Ce n'est pas un entraîneur qui parle beaucoup, contrairement à ce qu'on pourrait croire, mais les exemples qu'il donne sont toujours bien trouvés et très pertinents. Pendant la préparation, on a eu l'impression par moments que vous étiez un peu paralysés par les consignes tactiques. Que vous perdiez en spontanéité. Sentiment partagé? ILAIMAHARITRA: Dans l'animation, le coach nous donne des idées, mais il ne nous enferme pas dans un chemin de pensée. Je n'ai en tout cas pas l'impression qu'on perdre en spontanéité parce que ce qu'il nous donne comme idées, ce sont juste des trucs logiques et qui vont petit à petit se mettre en place automatiquement. D'ailleurs, tout ce qu'il nous explique ne tarde jamais à se retrouver très vite sur le terrain. Il est fort parce qu'il parvient à anticiper nos réactions. Tu es un homme de peu de mots, tu t'exprimes rarement dans les médias. Pourquoi maintenant? ILAIMAHARITRA: Je n'aime pas trop parler dans les journaux, c'est vrai. Principalement parce que j'ai surtout envie qu'on me voie sur les terrains, mais le moins possible en dehors. Je n'ai pas envie d'avoir une image en dehors du foot. Je ne veux pas que les gens parlent de moi pour autre chose que pour mes compétences balle au pied. Je ne me considère pas comme personnage public, je suis juste un footballeur. Ce n'est pas que je ne suis pas à l'aise quand je m'exprime, j'aime même plutôt bien parler. Mais pas tout le temps ( Il rit). Tu as intégré le centre de formation de Sochaux à treize ans. Ce qui veut dire que tu as passé ton adolescence dans une bulle, celle des centres de formation à la française hyper élitistes. Tu n'as jamais de regrets de ne pas avoir eu une adolescence normale? ILAIMAHARITRA: C'est mon grand frère qui a insisté pour que mes parents répondent favorablement à la demande d'un recruteur qui souhaitait que je vienne faire un test à Sochaux. Mon frère voulait absolument que je puisse connaître ce que mes parents lui avaient refusé quelques années plus tôt. Et je lui serai toujours reconnaissant pour ça. J'ai gardé d'autres amis en dehors du foot, du côté de Mulhouse. Déjà au lycée, on s'amusait à comparer nos vies. Eux hallucinaient de ce que je leur racontais. Et moi, j'ouvrais de grands yeux quand ils me confiaient leurs histoires, leurs sorties. Bien sûr, en centre de formation et en internat, on passe à côté de plein de choses. On ne vit pas une vie "normale". On se retrouve dans des classes de trois élèves. Avec un entraîneur qui peut débarquer à tout moment en classe pour te dire d'aller chercher tes crampons parce que tu dois dépanner avec l'équipe première. Et puis, le plus compliqué, ce sont les relations que tu noues avec des amis qui parfois sont amenés à devoir quitter le centre six mois plus tard. Ça créé quelque chose de très particulier entre ceux qui restent d'année en année. À l'armée, on dirait qu'on est des frères d'armes. Dans les faits, on est liés à vie. Tu te demandes parfois quel homme tu serais devenu si ton frère n'avait pas insisté pour t'ouvrir les portes du football professionnel? ILAIMAHARITRA: Aujourd'hui encore, je me la pose: "Qui est-ce que je serais devenu si j'avais fréquenté un lycée public?" Je pense que j'aurais continué dans les études. J'aurais peut-être fait du commerce international. J'ai un ami qui a fait ça. Qui a vécu aux États-Unis, en Corée du Sud: ce sont des expériences de vie énormes. Je pense que j'aurais fait ça aussi. Peut-être que je le ferai un jour... Tu n'as jamais peur d'imaginer la suite? De te dire qu'après avoir connu la vie confortable de footballeur pro pendant des années, ce sera difficile de revenir dans "la vraie vie"? De se lever à 7 heures du matin pour aller bosser par exemple? ILAIMAHARITRA: Ce n'est pas mon but non plus de me lever à 7 heures du matin et je sais que ma vie actuelle me permettra un certain confort pour la suite. C'est pour ça qu'il faut aussi être intelligent avec ce que l'on fait de notre argent aujourd'hui. Moi j'aimerais bien travailler avec des jeunes un jour. Peut-être comme éducateur, ça me plairait bien.