JEAN POL SPAUTE " On nous respectait "

Jean Pol Spaute (63 ans) a été formé au Sporting, y a joué 12 ans en équipe Première et en a été le président pendant 18 ans, jusqu'en décembre 1999.
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Jean Pol Spaute (63 ans) a été formé au Sporting, y a joué 12 ans en équipe Première et en a été le président pendant 18 ans, jusqu'en décembre 1999." Si je dois choisir entre la période de footballeur et celle de président, je n'hésite pas : c'était bien plus agréable comme joueur. Ça m'a valu beaucoup moins d'ennuis, évidemment. Quand j'étais dans l'équipe, j'ai connu deux des plus grands moments de l'histoire du club : la montée en D1 en 1966 et le titre de vice-champion quatre ans plus tard. Ce sont des souvenirs pour la vie. Comme président, je retiens d'abord la montée de 1985 qui était émotionnellement bien plus forte que la finale de la Coupe en 1993. Le fait d'avoir joué dans le club m'a certainement aidé quand j'en suis devenu le patron - et d'ailleurs, je n'aurais pas imaginé une implication ailleurs. Je connaissais déjà les spécificités du Sporting, de la ville, des supporters. On ne peut pas comparer Charleroi à Anvers, par exemple, où le public est moins populaire et où on pratique un certain nombre d'activités plus élitistes comme le hockey, l'équitation, la voile, etc. Quand il y a une telle offre, la réaction de la population vis-à-vis du football est nécessairement moins forte. Pendant toute ma présidence, le Sporting n'a jamais été considéré à l'extérieur comme un petit club. Il avait l'image d'un club moyen. Ce n'était pas directement dû à ses résultats mais aux spécificités de Charleroi. Westerlo est un petit club parce qu'il joue dans une petite ville. Charleroi est un club moyen vu qu'il évolue dans une ville importante. J'ai toujours senti beaucoup de respect pour ce que nous réussissions. Le Sporting, pour moi, c'est fini depuis presque sept ans mais je ne ressens absolument aucun manque. Ni manque, ni soulagement. Je vis une autre vie, tout simplement, mais je vois toujours autant de matches de foot. Je comprends mieux certaines choses qu'au moment où j'étais président. C'est ça, l'expérience. On ne peut pas l'avoir quand on a le nez sur l'action. Aujourd'hui, avec le recul, je réagirais différemment dans certaines situations. Je gérerais différemment les suites de l'arrêt Bosman, par exemple. Quand il est tombé, nous avons directement compris ce qu'il impliquait mais nous n'avons pas réagi de la meilleure façon, nous nous sommes mal adaptés. Quand vous employez des joueurs qui sont prêts à évoluer dans quatre clubs différents en trois ans, vous devez tirer certaines conclusions ". Georget Bertoncello (63 ans) a été élu Zèbre du Siècle lors des commémorations du centenaire du Sporting, en 2004. Il faisait partie de l'équipe vice-championne de Belgique en 1968-1969." Tu connais le dicton, quand même ? Zèbre un jour, Zèbre toujours. On est Carolo ou on ne l'est pas. Un Carolo, ce n'est pas un Namurois, un Liégeois ou un Tournaisien. Il faut avoir grandi dans cette région pour en comprendre la mentalité. On a un grand c£ur, on donne tout ce qu'on a, on est difficile à vivre et on aime le Sporting. On sait aussi s'amuser et faire la différence entre le boulot et l'amusement. Quand je vois les matches Sporting-Standard d'aujourd'hui, je ne comprends pas bien. Les joueurs et les supporters des deux clubs se détestent. Ce n'était pas comme ça de mon temps. On se tirait la bourre sur le terrain, mais après le match, on buvait des pintes ensemble jusqu'au bout de la nuit. Roger Claessen fermait toujours la buvette quand il venait jouer à Charleroi. Notre stade était tellement plein que quand on devait tirer un corner, il fallait s'asseoir sur les genoux d'un supporter du Standard avant de prendre son élan. Le joueur du Sporting qui ferait ça aujourd'hui se ferait poignarder. Tous les anciens Zèbres que je revois regrettent l'évolution du football. Où est le côté bon enfant ? Quand je croise un supporter du Sporting avec son gamin, le père dit au petit : -Regarde, c'est le monsieur qui s'était assis sur le ballon. Quand l'arbitre sifflait un coup franc contre moi, je n'étais jamais d'accord et je mettais parfois le pied sur la balle. Un jour, un adversaire a voulu la prendre et je lui ai presque transpercé la main avec mes studs. Aujourd'hui, on ne voit plus de scènes marrantes comme ça. L'arrêt Bosman a tout foutu en l'air. On vient au stade, on ne dit bonjour à personne, on prend son pognon et on se barre. Il n'y a plus de folklore. La chute de l'Olympic a aussi fait beaucoup de tort au football à Charleroi. Les derbies, c'étaient des moments magiques, les gens ne dormaient plus quand le grand moment approchait et ils faisaient la guindaille pendant toute la nuit qui suivait le match ". Charly Jacobs (58 ans) fut un buteur maison du Sporting dans les années 70. Une coqueluche du public, aussi." Je suis retourné récemment au Mambourg, pour le match contre Anderlecht. Je n'y avais plus mis les pieds depuis cinq ou six ans, depuis que mon fils, gardien de but, avait été viré des équipes de jeunes alors qu'il avait le niveau pour rester. C'est un sale coup que je ne leur pardonnerai jamais. Bon, je préfère retenir le positif : j'ai passé dix années extraordinaires dans ce club. Quand j'étais à l'orphelinat, je n'osais rêver de rien. Même pas d'une carrière en équipe Première de l'Olympic, où j'étais affilié. Au bout du compte, je me suis retrouvé au Sporting après avoir entre-temps claqué 87 buts en quatre saisons avec La Louvière. C'était un vrai aboutissement. Je me retrouvais dans le club qui symbolisait le mieux le patrimoine sportif de la ville. C'est aussi grâce au Sporting que j'ai obtenu ma seule sélection chez les Diables Rouges, en 1979 pour un match en Autriche. La finale de Coupe de Belgique contre Beveren, en 1978, est un autre souvenir mémorable. Si Rainer Gebauer marque en première mi-temps les deux occasions qu'il a, c'est cuit après trois quarts d'heure et on revient avec le trophée à Charleroi. Bon, il y avait aussi Jean-Marie Pfaff dans le but d'en face. Et c'est comme ça qu'on perd une occasion unique d'écrire une ligne sur une carte de visite. Quand votre photographe nous a rassemblés, Berto et moi, pour votre numéro spécial Charleroi, j'ai cru qu'il allait pisser dans sa culotte tellement il rigolait en nous entendant raconter nos anecdotes communes. Berto était un pote et l'est toujours. Vous savez ce qu'il m'a dit pendant le récent match contre Anderlecht, quand les Africains du Sporting ont raté trois occasions monstres ? -Avec toi Charly, c'était trois fois dedans. Je ne me suis jamais pris pour Gerd Müller, mais quand même... Et quand le bourgmestre me rappelle des souvenirs de ma carrière, j'ai la chair de poule. C'était une autre époque. Avec des jeunes du club qui recevaient leur chance en Première. S'il sortait des équipes de jeunes du Sporting aujourd'hui, Czernia n'aurait peut-être pas l'occasion de jouer en équipe A. On lui dirait sans doute qu'on le parque pendant quelques mois dans un club de D3 de la région, comme d'autres, et qu'on ira le rechercher. Moi, je vois que les joueurs parqués en D2 ou en D3 ne reviennent jamais. Il ne faut pas se foutre des gens. Non, on préfère aligner un tas d'étrangers qui n'apportent rien. A Charleroi comme ailleurs, évidemment ". Gaston Colson (82 ans) a consacré près de 30 années de sa vie au Sporting, en tant que dirigeant. Il n'en fut jamais président (un choix personnel) mais était consulté au moment de prendre toutes les grandes décisions, surtout financières." C'est mon père qui m'avait transmis le virus du Sporting. C'est lui qui m'avait emmené au stade pour la première fois. Je suis entré dans le comité en 1961 : je n'étais pas chaud du tout mais quelques personnes influentes m'ont forcé la main. Peu à peu, je suis monté en grade. On m'a demandé de devenir président mais j'ai refusé : c'était une casquette que je n'avais pas envie de porter. En 1975, j'ai quitté le club parce que je n'étais plus d'accord avec la politique menée au Sporting. J'y suis revenu l'année suivante, pour quelques mois seulement parce que je ne me retrouvais toujours pas dans cette gestion. En 1981, mon grand ami Jean Pol Spaute m'a dit : -Le Sporting va faire faillite, on peut le reprendre à deux. Si tu ne me suis pas, je ne m'engage pas non plus et le club disparaît. C'étaient évidemment les mots justes pour me décider et nous avons donc relancé le Sporting. Nous nous connaissions depuis la période où j'étais dirigeant, et lui joueur de Charleroi. Comme il était fort pris par son boulot à cette époque-là, il arrivait parfois en retard à l'entraînement, et pour ne pas le laisser s'échauffer tout seul, je me déshabillais avec lui et nous courions ensemble autour du terrain. Je suis resté au Sporting avec Jean Pol jusqu'en 1998. Le duo fonctionnait bien : il s'occupait du sport, je gérais les finances. Si je dois faire le bilan de toutes ces années au Mambourg, il y a du positif et du négatif. Comme n'importe quelle entreprise qui connaît des périodes de gloire et des jours sombres. Ma plus grande satisfaction, c'est ma collaboration sans heurts avec Spaute. Nous ne nous sommes jamais tiré dans le dos et nous resterons éternellement amis. Aujourd'hui encore, je l'appelle quand j'ai besoin d'un conseil. Sur le plan sportif, la montée en D1, en 1985, vient en tête de mes meilleurs souvenirs. Je citerais aussi la finale de la Coupe en 1993 si nous n'avions pas été scandaleusement volés par AlphonseCostantin contre le Standard. J'ai l'impression d'avoir définitivement quitté le club au bon moment parce que je ne suis plus du tout d'accord avec ce qui se passe au Sporting aujourd'hui. Je ne m'entends pas avec la direction et cela m'est fort pénible parce que ça reste mon club. La direction en place me doit de l'argent depuis des années mais je n'en ai encore touché que la moitié. J'avais accepté de convertir le solde en sponsoring mais le contrat n'a même pas été exécuté. Enfin bon, il en faudrait encore plus pour me dégoûter complètement. Je continue à aller voir les matches, je suis invité par la Ligue Pro. Je me suis déjà dit plus d'une fois que j'allais arrêter définitivement de suivre le club mais je n'y arrive pas, c'est plus fort que moi. Ces 30 années de dirigeant m'ont marqué pour la vie, je ne parviens pas à dire : -Maintenant stop ". Jean-Michel Zecca (38 ans) est un poids lourd de l'audiovisuel en Belgique et il a aussi fait des incursions en France. Son débit de parole hyper rapide se déguste tant en radio (Bel-RTL) qu'en télé (RTL et Club RTL)." J'avais sept ans quand mon père, supporter vrai de vrai du Sporting, m'a emmené au stade pour la première fois. C'était pour un match contre Bruges. Depuis lors, je n'ai plus arrêté de fréquenter le Mambourg. Je me revois encore, gamin, dans les gradins en espèce de brique pilée, assis sur des balustrades d'un autre âge. On y vendait des carabouillas, des bonbons qui ressemblaient à de petites pépites de charbon. Le type traversait le public en gueulant : - Carabouillas Maria... Je me suis toujours bien amusé là-bas. Aujourd'hui, je suis abonné et je n'ai pas raté un seul match à domicile cette saison. Je suis bruxellois d'adoption depuis une dizaine d'années mais je retourne à Charleroi spécialement pour le foot. Je sais que la formule ne date pas d'hier et qu'elle n'est pas de moi, mais il se passe toujours quelque chose à Charleroi. Ce club tourne à une moyenne d'une anecdote par match. Quand ce n'est pas une anecdote sportive, c'est un événement extrasportif qu'on ne voit pas ailleurs. En tant que supporter, je suis ravi de constater que le Sporting est redevenu crédible sur le plan sportif. On attendait cela depuis la période où il s'était retrouvé en Coupe d'Europe, vers le milieu des années 90. Jacky Mathijssen, c'est vraiment du crédible, pour résumer la situation. J'ai connu des années où le Standard et Anderlecht n'en touchaient pas une contre les Zèbres, mais une semaine après un exploit, Charleroi buvait la tasse à Beveren ou contre un autre petit club. Cet été, j'ai été fort sceptique en apprenant le départ de François Sterchele. Puis, j'ai de nouveau eu des doutes quand Cyril Théréau et Bertrand Laquait sont partis. Mais la roue continue à bien tourner parce qu'il y a un crack comme Mathijssen pour tirer le maximum du noyau. A l'époque où je présentais les soirées de Ligue des Champions sur Club RTL, j'avais des contacts assez réguliers avec Dante et Toni Brogno. Aujourd'hui, je connais assez peu les joueurs. Mais j'ai quand même rencontré tout le noyau la saison dernière, quand j'ai animé la soirée de présentation des nouveaux maillots ". Robert Cogoi (67 ans), chanteur né à Châtelet, a fait un tabac dans les années 60, 70 et 80 avec des titres comme Je m'sens si seul, Une bière pour mon cheval, Près de ma rivière, Si un jour, Mon pays noir,... Il est aussi l'interprète du fameux Les Diables Rouges vont en Espagne, enregistré à la veille de la Coupe du Monde 82. " Pour moi, le Sporting fait partie de Charleroi au même titre que certains quartiers historiques de la ville. Quand j'étais gamin, j'entendais parler sans arrêt de la rivalité entre les Zèbres et les Dogues de l'Olympic. Charleroi sans ses équipes de foot, ce n'est plus Charleroi. Même si je n'ai jamais été un habitué des stades, j'ai toujours eu tendance à gonfler un peu du cou après chaque grande victoire du Sporting. Sans m'en rendre compte, je pense que j'ai toujours été un peu accroché à ce club. J'admire l'endurance des footballeurs et leur faculté à se rentrer dedans. Il faut du coffre, une fameuse carcasse et un sacré mental pour aller ainsi au duel. Mais il y a une chose qui me frappe encore plus : la relation entre une équipe et ses supporters. Les joueurs exercent une espèce de magnétisme sur la foule. Quand j'entends les -Oooohhhh, les -Aaaahhhh, je suis sous le charme de l'ambiance. Cela me fait vraiment penser à la relation qu'entretient un chanteur avec les gens qui sont dans la salle. Je retrouve la même communion, la même envie de passer un grand moment ensemble. Par contre, je ne parviendrai jamais à me faire aux débordements qu'il y a dans certains stades. Des gens vont au foot pour perturber et casser, c'est pour moi l'aspect le plus fondamentalement lamentable de ce sport. Ces gars-là sont des mufles de première classe. En 1982, j'ai été plongé jusqu'au cou dans le monde des supporters après avoir enregistré Les Diables Rouges vont en Espagne. La foule m'a porté, le tube a tourné partout pendant un mois, et près de 25 ans plus tard, on m'en parle encore. On m'a encensé comme si c'était moi qui avais battu les champions du monde argentins. Cette période reste un des plus merveilleux souvenirs de ma carrière ". Hervé Royet (51 ans), défenseur du Sporting dans les années 70, se remet aujourd'hui doucement des suites d'un accident sérieux : il y a quelques semaines, son arme a explosé lors d'une marche folklorique. Il a perdu une main dans l'aventure. Côté football, il entraîne Philippeville en P2 namuroise." J'ai aussi joué au FC Malines et à La Louvière, mais c'est à Charleroi que j'ai connu tous mes grands souvenirs de footballeur. Mon père m'a affilié au Sporting le jour où j'ai eu 10 ans : c'était mon cadeau d'anniversaire. J'ai traversé toutes les classes d'âge puis j'ai débuté en Première avec les Zèbres. Pour mes débuts, j'ai connu la montée en D1 à la fin de la saison 1973-1974 alors que le Sporting avait terminé à la 13e place du championnat de D2 ! On instaurait le foot professionnel en Belgique, et grâce au statut pro que lui avait conféré le président André Kolp, Charleroi a pu s'installer en D1. J'ai vécu de belles années. Mais aujourd'hui, je ne reconnais plus du tout mon Sporting. Je pourrais parler comme ça par amertume, parce que le club m'a viré il y a quelques années alors que je venais d'entraîner ses Juniors UEFA pendant 11 saisons. Avec ma carrière de joueur, cela me faisait une vingtaine d'années de service au Sporting. Mais un 15 juin, on m'a dit qu'on n'avait plus besoin de moi. Je ne pouvais plus me retourner, aussi tard dans la saison, et j'ai ramé. Pourtant ce n'est même pas ce limogeage qui me rend le plus nostalgique. C'est quand je compare les visages du club à ma période de joueur et aujourd'hui que je ne comprends plus rien. Quand je jouais à Charleroi, je côtoyais une majorité de gars de la région : Alex Czerniatynski, Philippe Vande Walle, Jean-Jacques Cloquet, PhilippeMigeot, Toni Iezzi, Cosimo Schena, Daniel Mathy, Charly Jacobs, etc. De vrais Carolos, formés au Sporting. Nous sortions et planions après les grandes victoires, quitte à être ensuite battus trois fois d'affilée. Les entraînements du lundi se terminaient systématiquement au bistrot. Quand j'allais au Mambourg pour les matches, je traversais des cordons de supporters qui s'identifiaient totalement à nous. L'argent n'était pas notre priorité. Il n'y avait pas de managers rôdant comme des requins. Les gens venaient au stade pour voir des gamins du coin. C'était comme ça dans la plupart des clubs. Beveren nous a battus en finale de la Coupe avec une majorité de joueurs du terroir. La limitation du nombre d'étrangers, c'était un très bon système. Robbie Rensenbrink, Arie Haan et Ruud Geels renforçaient Anderlecht, il y avait Laszlo Fazekas à l'Antwerp, Wlodek Lubanski et Preben Larsen à Lokeren, etc. Ça ne vous fait pas une impression bizarre quand vous comparez ces grands noms à tout ce qui débarque aujourd'hui dans notre championnat ? Non, vraiment, le foot d'aujourd'hui n'est plus le mien ". François de Brigode (44 ans) est notre PPDA à nous. Le présentateur vedette du JT de la RTBF a de solides attaches avec le Sporting. " Je suis né à l'ancienne maternité, à 40 mètres du stade. Vers 12, 13 ans, j'habitais au Boulevard Dewandre, tout près du Mambourg aussi. Le meilleur moment de la semaine, pour moi, était le samedi après-midi quand le Sporting jouait à domicile. Deux heures avant le coup d'envoi, j'allais me balader entre les stands à hamburgers et les échoppes qui vendaient des écharpes et des casquettes. J'adorais cette ambiance, avec les gens qui refaisaient le match alors qu'il n'avait pas encore commencé. Mes meilleurs souvenirs remontent à l'époque de Georget Bertoncello, Bobby Böhmer, Jean Boulet et ToniTosini. Et la dernière figure marquante que j'ai côtoyée, un peu plus tard, est Kevin Pugh. Je le voyais parfois après les matches du Sporting dans une boîte de nuit, le Hit Club. Aujourd'hui, je vais rarement au stade mais j'ai gardé de solides attaches à Charleroi, où mon père habite toujours d'ailleurs. Et le club reste fort présent dans mon c£ur. Je ne suis pas un supporter assidu mais j'ai conservé un fameux penchant pour les Zèbres. Je trouve que la devise de la ville colle merveilleusement à la mentalité du club : Charleroi, j'y crois. Quand le Sporting va bien, les gens s'y croient. Et quand il va mal, les supporters conservent un enthousiasme hors du commun. Je constate que le Sporting s'est bien professionnalisé depuis quelques années, ça n'a évidemment plus rien à voir avec l'époque de Bertoncello, mais il a quand même conservé une solide faculté d'improvisation, à la fois dans le jeu et dans la manière dont il est dirigé. C'est professionnel mais pas d'une rigueur absolue. Il y a toujours de la place pour l'impro et le fun. C'est bien, ça permet aux supporters de refaire les matches comme au bon vieux temps. (Il rigole). Quand je retourne dans un bistrot de Charleroi, j'entends des clients dire des trucs du style : -Si j'étais Jacky Mathijssen, j'aurais mis untel au lieu d'untel. J'ai envie de leur répondre dans le patois de Charleroi : -Ne t'prin né pour c'que tu n'es nin... Traduction : ne te prends pas pour celui que tu n'es pas ". Kevin Pugh (46 ans) a joué au Sporting de 1984 à 1992. Cet Anglais était un roquet sur le terrain. Il s'est tellement attaché à Charleroi qu'il y est resté après sa carrière. Il tient un salon de thé au c£ur de la ville." Le Sporting, pour moi, c'était une deuxième chance, une bouée de sauvetage. Après avoir joué à Newcastle jusqu'à l'âge de 21 ans, je me suis retrouvé dans un club amateur, Gateshead. C'est là-bas que j'ai été repéré par un scout qui travaillait en Angleterre pour Jean-Paul Colonval. En débarquant à Charleroi, j'ai eu l'impression de retrouver le nord de mon pays : les mêmes paysages industriels, les mêmes supporters chaleureux et aussi les mêmes couleurs de maillot. C'est en D2 que j'ai connu mon plus beau moment avec Charleroi : quand nous avons remporté le tour final de la saison 1984-1985 avec André Colasse comme entraîneur. La ville a fait la fête pendant plusieurs semaines, c'était la folie. Nous nous sommes bien débrouillés en D1, notre public enflammait le stade et le Sporting avait la troisième assistance des clubs belges. Nous avions une équipe limitée mais nous le savions et nous nous étions convaincus qu'en donnant 200 % de nos petits moyens, ça pouvait suffire pour faire trébucher les grands. Je n'ai qu'un regret quand je repense à mes années au Sporting : je suis parti à La Louvière au moment où Robert Waseige est arrivé et je suis sûr que si j'avais travaillé avec lui, j'aurais pu prolonger d'au moins une saison ma carrière en D1 ". Raymond Hens (58 ans) est le plus ancien affilié du Sporting : il a signé en 1969. Directeur de prison dans la vie, il est président de l'école des jeunes et responsable de la sécurité au Sporting." Je m'étais affilié pour remplacer mon père, malade, dans le comité des jeunes. Je suis devenu président de l'école des jeunes et administrateur en 1982, puis responsable de la sécurité en 1995. Des anecdotes, je pourrais en raconter pendant des heures. L'arrivée de Philippe Albert, par exemple. Le Sporting était en plein tour final de D2, en 1985. Jean Pol Spaute et André Colasse n'avaient pas le temps de le tester en détail. Ils ont donné leur feu vert pour le transfert après l'avoir à peine vu courir. C'était vraiment un pari à l'aveugle. Quand nous avons testé les Van Buyten, ils n'auraient pas dû jouer tout le match mais ils ont profité du fait que l'adversaire, Walcourt, n'était pas au complet. S'ils n'avaient joué qu'une mi-temps, le Sporting ne les aurait peut-être pas trouvés suffisants. Et leur père qui n'arrêtait pas de nous dire que Daniel était moins bon que son frère, Alain. Jean Pol avait l'£il pour repérer les jeunes mais c'était aussi un roublard. Nous sommes allés voir plusieurs fois Berchem avec lui. Il nous disait qu'il suivait un joueur précis et nous ne le trouvions pas exceptionnel. En fait, il visionnait Eric Van Meir. Il avait caché son jeu à tout le monde, à nous y compris, de peur qu'il y ait une fuite et que Van Meir ne vienne finalement pas à Charleroi. Comme responsable de la sécurité, j'ai vécu des événements très drôles. Le jour du match européen à Bucarest, en 1994, les supporters de Charleroi sont arrivés à la mi-temps, après 48 heures de route. Il y avait 50 gars mais 100 policiers pour les accueillir parce qu'on avait dit aux Roumains que les supporters de Charleroi étaient dangereux. Ils ont dû quitter le stade en premiers et on les a directement remis dans le car pour le voyage du retour. Ils avaient quitté Charleroi le dimanche et sont rentrés dans la nuit du jeudi au vendredi. Pour 45 minutes de foot, et en plus, c'était la moins bonne mi-temps du match. J'ai rencontré pas mal de stars au Mambourg. A l'EURO 2000, Mick Jagger est arrivé incognito, avec une casquette sur le crâne, pour Angleterre-Allemagne. Il avait vraiment tout fait pour passer inaperçu et très peu de gens l'ont reconnu, d'ailleurs. Par contre, Johan Cruijff s'est montré imbuvable. Quand on lui a demandé s'il avait une invitation, il a lâché, sec : -Je suis Cruijff, laissez-moi passer. Guy Roux est venu jouer un match amical avec Auxerre. Egal à lui-même : il a ramassé les ballons après l'échauffement et nous les a rapportés, de peur qu'il y ait des pertes. Pierre Arditi et Thierry Roland sont venus ensemble pour un match Charleroi-Genk. Dans la salle de réception, j'ai retrouvé le Thierry Roland que je m'imaginais sur la base de ses commentaires : un ignare en foot, ma belle-mère s'y connaît autant que lui. Par contre, Arditi a analysé le match comme un vrai expert alors qu'il ne connaissait pas du tout les deux équipes ". Ezio Bucci (78 ans) est l'homme au parapluie. Ce supporter habillé tout en rayures se promène tous les 15 jours sur la pelouse du Mambourg, avant le coup d'envoi, avec un parapluie noir et blanc auquel est suspendu un mini marquoir indiquant le score qu'il pronostique." Ça fait 48 ans que je suis le Sporting. Je suis un vieux pépère, hein ! Je suis supporter de deux clubs en Belgique : Anderlecht et Charleroi. J'ai tout vécu avec Anderlecht, j'étais un pote de Paul Van Himst, je passais des heures à discuter avec Constant Vanden Stock et Michel Verschueren. En 1978, j'ai donné le coup d'envoi de la finale européenne contre l'Austria Vienne, à Paris. Vous savez pourquoi je suis devenu supporter de Charleroi ? Parce que ce club jouait avec les mêmes couleurs que la ville italienne dont je suis originaire : Ascoli. Et parce que le stade, construit en 1938, était une copie conforme de celui d'Ascoli. Les dirigeants du Sporting de l'époque étaient allés là-bas pour s'en inspirer. J'adore Anderlecht et Charleroi mais pas le Standard. Ils provoquent trop d'incidents. Et sur le terrain, ça se passe toujours mal entre les deux clubs, il y a chaque fois des blessés. Les supporters de Charleroi ne sont pas des bagarreurs, ils ont compris une chose essentielle du football : il faut des vainqueurs et des vaincus, c'est la vie. Pendant 18 ans, je me suis promené dans une petite Citroën que j'avais peinte moi-même, avec des rayures noires et blanches. L'année prochaine, si tout va bien, je refais le coup. Il y a deux semaines, on a refait ma rue, à Mont-sur-Marchienne. Dès que les machines sont parties et que le tarmac était parfait, bien noir, j'ai pris mon pot de peinture blanche et mon gros pinceau, et j'ai écrit en grosses lettres : Zèbre toujours. Des policiers sont passés quand j'étais occupé, ils m'ont dit d'arrêter, je leur ai expliqué que je serais toujours zèbre, qu'ils n'y changeraient rien, puis ils m'ont laissé continuer. Zèbre toujours, c'est aussi ce que j'ai inscrit au-dessus de ma porte d'entrée. Tout le monde me connaît à Charleroi, je suis un personnage public, j'ai fait de la pub dans des journaux et tout ça ". Eric Somme (57 ans) est le pape du basket en Belgique. Il est le président d'un des clubs de la ville qui remporte régulièrement des trophées : les Spirou." La seule fois où j'ai été réellement proche du Sporting, c'était en décembre 1999, quand j'ai pris contact avec Enzo Scifo pour lui proposer de s'impliquer dans le club. Il était sur le point de quitter Anderlecht pour le Standard, mais ma proposition l'a tout de suite fait changer d'avis. L'idée m'était venue un peu par hasard. A un journaliste qui me demandait pourquoi ça marchait aux Spirou et pas au Sporting, j'avais répondu que les Zèbres auraient peut-être intérêt à appeler un gars comme Scifo. Avant cela, on m'avait déjà sollicité pour que je m'engage dans le foot à Charleroi mais j'avais été clair : j'avais assez de boulot avec mon club de basket. Depuis l'arrivée de Scifo, je n'ai donc plus de contacts directs avec les gens du Sporting. Ils gèrent leur truc, je gère le mien, chacun sa route. Nous avons des produits différents, avec leurs spécificités. Il est clair que la ville de Charleroi a besoin d'un Sporting en bonne forme pour être elle-même en bonne santé. Mais rien n'est simple, évidemment. Le plus compliqué consiste à assurer le long terme, en ne laissant pas le club dépendre d'une seule personne. On m'a déjà souvent demandé si les deux clubs phares de Charleroi ne se livraient pas une concurrence néfaste. J'ai toujours la même réponse : non. Ça ne sert à rien de nous opposer, ça n'a aucun sens. Le Sporting et les Spirou ont des budgets plus ou moins semblables, mais il ne doit pas y avoir plus de 250.000 euros en sponsoring qui se baladent chaque année d'un club à l'autre. C'est une façon de dire que l'échec d'un club ne provoquerait certainement pas la réussite de l'autre, et vice-versa. Le mieux, c'est de continuer à suivre chacun son chemin ". Gaetano Italiano (42 ans) tient la taverne qui sert de fief aux dirigeants, joueurs et supporters du Sporting, dans le centre de Charleroi. Il est presque impossible de s'y attabler sans rencontrer l'un ou l'autre Zèbre d'hier ou d'aujourd'hui, ou d'entendre une discussion portant sur le club. Le patron est aussi sponsor du Sporting depuis plus de dix ans." Mon implication au Sporting passe par l'achat de places et de panneaux publicitaires. Je suis tombé amoureux du club en allant assister à la finale de la Coupe de Belgique en 1978, au Heysel, contre Beveren. Quand j'aménageais ma taverne, Mario Notaro, qui travaillait pour un fabricant de portes et châssis à Lokeren, m'a proposé ses produits. Je suis devenu de plus en plus proche de Notaro, mais aussi de Jean Pol Spaute et GianniMilioni. Aujourd'hui encore, ils viennent régulièrement chez moi. Des joueurs viennent souvent manger en famille, il y a aussi beaucoup de supporters. Dans le temps, il fallait aller dans un établissement de la rue de Dampremy ou à la taverne des ex-beaux parents d' OlivierSuray pour entendre parler du Sporting. Maintenant, ça se passe chez moi. Il y a un café de Charleroi où on discute de basket, un autre pour le volley, un autre encore pour la boxe. Moi, c'est le foot. Les journalistes qui suivent le Sporting apprennent plein de petits potins intéressants dès qu'ils poussent la porte. Hier encore, Jacky Mathijssen est venu avec Eric Roex, le préparateur physique. Je vois régulièrement Dante Brogno. Enzo Scifo était aussi un habitué, c'est d'ailleurs quand il était ici qu'on a car-jacké la voiture d'un de ses copains. Les Bayat, je les vois beaucoup moins depuis quelques semaines. Depuis que je me suis engagé en politique, en fait. Mogi ? Je le compare à Bernard Tapie : il est redoutable à la télé, mais en caméra cachée, c'est une vraie catastrophe. Dès que ça tourne, il bouffe son interlocuteur, il est le patron du plateau. Bravo ! Mais dans la coulisse, c'est le drame. Point de vue représentation, c'est zéro et c'est vraiment dommage pour le Sporting car l'image de ce club est devenue désastreuse à cause de ses excès. Quand le Sporting et le Standard étaient en guerre, nos dirigeants boycottaient la réception après les matches à Sclessin. Ils s'éclipsaient dès le coup de sifflet final, sans rien dire à personne et ça ne se remarquait pas. Mogi, lui, attaque Michel D'Hooghe de front à Bruges, insulte et se fait expulser de la réception. Vous saisissez la différence ? Les dégâts pour l'image du club dans toute la Belgique sont énormes. Je refuse maintenant de m'installer trop près de lui dans la tribune d'honneur parce que je ne veux pas être associé à ses provocations et ses insultes. Pourquoi croyez-vous que Gaston Colson, Jean Pol Spaute et Gianni Milioni ne veulent plus aller voir le Sporting en déplacement ? Ils ont les mêmes craintes que moi. Mon père, un Sicilien vrai de vrai, me disait : -Si tu marches avec un boiteux, tu boiteras aussi dans l'année. A Charleroi, on n'est pas comme ça, on n'agresse pas les gens, on est accueillant, convivial. Il n'y a pas que les résultats qui comptent, la représentation est aussi très importante. Et il y a l'éthique. A-t-on le droit de provoquer continuellement des scandales sous le prétexte qu'on a plein de pognon ? Qu' Abbas Bayat demande le plus vite possible à Mehdi, le frère de Mogi, de représenter le club. Lui, au moins, il sait se tenir. Et que Mogi se limite au boulot commercial. Ce serait tout bénéfice pour le Sporting et sa réputation. Nous en avons tous besoin car nous sommes conscients que notre cote de popularité continue à chuter de mois en mois dans toute la Belgique. Ce club et cette ville n'ont plus l'image sympathique qu'ils méritent. C'est extrêmement malheureux et on en a ras-le-bol ". William Dunker (47 ans) a redynamisé la chanson en wallon. Il doit sa popularité à des tubes comme Toudis su'l voye (Toujours sur la route), Trop tchaud (Trop chaud) ou El mambo dèl loke à rlockter (Le mambo du torchon). En 1998, il a obtenu le Prix Québec-Wallonie-Bruxelles pour le meilleur disque de chanson francophone. En 2005, il est devenu Chevalier de la Communauté française et a été élu Carolo de l'année " avec 12.000 voix de préférence pour seulement 6.000 à Jacques Van Gompel, ah, ah, ah "... " Je vais peut-être me faire taper sur les doigts, mais je dois avouer publiquement que je n'ai jamais mis les pieds à un match du Sporting. Et pourtant, je suis un vrai Carolo. Je suis né à l'ancienne maternité qui était située juste derrière un des buts du Mambourg. La seule fois où je suis entré dans le stade, c'était pour tourner un clip. Il nous fallait une belle pelouse bien entretenue et le choix tombait donc sous le sens. La direction actuelle m'a déjà invité à assister à un match, mais vous savez comment ça va : je suis... toudis su'l voye. Dans la famille, on parle régulièrement de football. Parce que le Sporting est un phénomène à côté duquel il est impossible de passer, mais aussi parce que je baigne dans un entourage foot : ma femme a été affiliée dans un club, j'ai un beau-frère qui joue à Rhode-Saint-Genèse et un autre à Ophain. Forcément, les conversations dévient régulièrement vers le ballon. J'ai aussi rencontré des gens comme Kevin Pugh et Georget Bertoncello. Avec Berto, ça se terminait aux petites heures mais vous me permettrez de ne pas m'étendre là-dessus. (Il se marre). Je n'ai jamais consacré de chanson au Sporting mais j'en ai une qui parle de foot. C'est ma seule chanson engagée, d'ailleurs : dans Black country blues, je fais référence au côté fédérateur de ce sport et à l'aspect pain et jeux dont les gens se nourrissent ". UN DOSSIER DE PIERRE DANVOYE