Philip Mestdagh (55 ans) allume les lumières du Hall Octave Henry, l'antre du BC Namur Capitale. C'est devenu son salon, car c'est ici que le Flandrien passe le plus clair de son temps durant la semaine.
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Philip Mestdagh (55 ans) allume les lumières du Hall Octave Henry, l'antre du BC Namur Capitale. C'est devenu son salon, car c'est ici que le Flandrien passe le plus clair de son temps durant la semaine. S'il ne dispense pas d'entraînement, il est assis dans son bureau en train d'analyser des matches de basket. Il a une double casquette de coach des dames de Namur et de sélectionneur des Belgian Cats. Après le récent succès à la Coupe du Monde à Tenerife, où la Belgique a terminé quatrième pour sa première participation à l'épreuve, il a retrouvé tout naturellement sa première casquette, celle d'entraîneur de club. C'est là que nous l'avons retrouvé. De nombreux entraîneurs de football sont jaloux de l'impact que vous pouvez avoir en tant que coach de basket. Mestdagh : Je peux le comprendre. En tant que coach de basket, on peut constamment intervenir : à quel moment faut-il exécuter un pressing, puis repasser à une défense de zone, changer les options offensives... Oui, c'est plaisant... ( il rit) Mais vous ne devez jamais oublier de coacher en fonction des joueuses dont vous disposez. Cela doit être la philosophie de base pour tout entraîneur. Notre chance, avec les Cats, est que nos limites nous procurent précisément un avantage. Comme nous ne disposons pas d'un colosse sous l'anneau, nous sommes obligés d'utiliser d'autres atouts. Nous avons beaucoup de possibilités dans les tirs à distance, et à l'intérieur, Emma est trop mobile pour la plupart des grands centres adverses. Avons-nous déjà pris conscience, en Belgique, de la qualité d'Emma au niveau mondial ? Mestdagh : Cela commence à venir - je suis déjà heureux qu'elle ait été nominée pour le titre de Sportive de l'Année - mais ce qu'elle réalise est tout simplement phénoménal. Les Belgian Cats ont reçu beaucoup d'éloges pour leur jeu collectif lors de la Coupe du Monde. Paul Nilsen, un éditoraliste respecté de la FIBA, a considéré la Belgique comme le sauveur du basket féminin. Précisément parce que vous ne vous basez pas sur un jeu physique ou des exploits individuels, comme on le voit trop souvent dans le basket moderne. Mestdagh : Et pourtant, nous aurions besoin de progresser au niveau physique, car c'est précisément sur ce plan-là que nous sommes encore un peu courts pour le plus haut niveau. Comme on l'a vu lors du match pour la troisième place contre l'Espagne, lorsque nos adversaires ont joué de façon très agressive sur Emma et Kim ( Mestdagh, ndlr). Les autres joueuses ont encore trop besoin de s'appuyer sur nos cadres pour être elles-mêmes performantes. En disputant des matches amicaux contre des équipes de plus en plus haut classées, nous nous améliorerons dans ce domaine. Il n'y a pas si longtemps, lorsque j'ai repris le flambeau de Daniel Goethals en 2015, je devais encore prendre moi-même contact avec les fédérations néerlandaise et finlandaise pour demander un match amical... Aujourd'hui, nous recevons des propositions des meilleures nations du monde. Vous êtes en train de vous bâtir une réputation à l'échelon national, mais ce n'est pas la première fois que vous connaissez le succès dans le basket féminin. En 2012, vous aviez été élu Coach de l'Année, lorsque vous entraîniez les Blue Cats d'Ypres. Mestdagh : Une année magique : nous avions réalisé le doublé coupe-championnat. Je trouve toujours que c'est mon plus bel accomplissement en tant que coach, parce que le projet était parti depuis les divisions provinciales, avec des jeunes joueuses formées dans le giron. Mes filles Hanne et Kim en faisaient partie, tout comme Emma Meesseman et Julie Vanloo. Je ressens cela comme l'oeuvre de ma vie. Je combinais les équipes de jeunes régionales avec l'équipe Première, en plus de mon emploi dans l'enseignement. C'est aussi ce succès avec Ypres qui m'a permis d'être nommé coach des équipes nationales de jeunes, où j'ai travaillé avec Antonia Delaere, Jana Raman, Kyara Linskens et Serena-Lynn Geldof. C'est presque toute l'équipe nationale actuelle. La création des Young Cats, qui a offert à l'équipe nationale U18 la possibilité de se mesurer à des clubs professionnels dans le cadre des Coupes d'Europe de clubs, a constitué une étape importante dans leur développement. C'est nécessaire pour évoluer : on ne peut pas se contenter de jouer au pied du clocher de l'église, il faut voyager ensemble, se fatiguer ensemble. Votre emploi dans l'enseignement vous a-t-il aidé pour votre fonction de coach ? Mestdagh : Je donnais cours dans l'enseignement technique à Ypres, dans la section liée aux métiers de la construction. J'ai moi-même été maçon pendant une longue période. J'étais toujours dehors, par tous les temps. C'était bien, mais dur. Comme je voulais consacrer plus de temps à mes enfants et au basket, j'ai commencé à donner cours. Il ne faut pas nécessairement beaucoup parler, mais trouver les mots justes. Comment vous êtes-vous formé vous-même en tant qu'entraîneur ? Mestdagh : En suivant des formations et des clinics. En regardant beaucoup de basket. Surtout l'Euroleague masculine : on y découvre des nouveautés qui n'apparaissent que bien plus tard chez les dames. Quels sont les charmes et les difficultés du basket féminin ? Mestdagh : Je ne vois pas spécialement de difficultés. Comme chez les hommes, il faut être honnête et conséquent. Parfois, je vois des coaches qui n'arrêtent pas de parler... ( il hoche la tête) Il m'arrive d'être jaloux de ce talent de communicateur, mais la plupart du temps, on vend du vent. Je pense que mes joueuses apprécient le fait que je ne parle pas trop. Aujourd'hui, vous semblez tenté par un poste d'entraîneur à l'étranger. Mestdagh : Cela reste un rêve, oui : pouvoir coacher quelque part un club d'Euroleague. Mais dans ce cas, la combinaison avec les Belgian Cats deviendrait difficile. Surtout avec les Jeux Olympiques 2020 qui se profilent à l'horizon. Je devrai bien réfléchir. Ici, à Namur, on me laisse les coudées franches, on sait que je donnerai le maximum pour le club. On m'a donné dix jours de libre pour les Cats avant la Coupe du Monde, alors que je continuais à être payé. J'ai apprécié le geste à sa juste valeur. Mon contrat avec les Cats se termine après le Championnat d'Europe du mois de juin. Si je n'atteins pas le Top 6, cela pourrait s'arrêter là. En revanche, une qualification pour le Top 6 nous offrirait la possibilité de participer au tournoi pré-olympique. Il n'y aurait alors aucune raison pour me limoger, bien sûr. L'un des premiers actes que vous avez posés comme sélectionneur a été de convaincre Ann Wauters de revenir en équipe nationale. Elle a aujourd'hui 38 ans et ne joue plus en club. La reprendrez-vous en juin pour le Championnat d'Europe, si elle ne joue plus ? Mestdagh : Dans ce cas-là, je la reprendrais comme membre du staff. Avec un tel bagage, ce serait du gâchis de ne pas l'utiliser. Y compris pour les contacts qu'elle possède. Pour son importance dans le vestiaire. Lorsque j'ai terminé mon exposé tactique et mon speech de motivation, elle prend encore souvent la parole devant le groupe. Je peux vous assurer que les autres joueuses ne perdent pas une miette de ce qu'elle dit. Jadis, je roulais avec Julie Vanloo, Hanne et Kim à Valenciennes afin de voir Ann à l'oeuvre et lui demander une photo ou un autographe après le match. Et aujourd'hui, elles partagent le même vestiaire. Ce respect mutuel ne se perdra jamais. Cela reste un problème : très peu de femmes deviennent entraîneur, même dans le basket féminin. A quoi est-ce dû, selon vous ? Mestdagh : S'il y a moins de femmes que d'hommes qui souhaitent tenter l'aventure, c'est peut-être parce qu'il s'agit d'un emploi précaire, et peut-être aussi parce qu'elles reçoivent moins facilement leur chance. On le remarque lors des cours d'entraîneur : il y a très peu de femmes. Pourtant, à la Coupe du Monde, les Etats-Unis et l'Australie étaient coachées par des femmes. Or, c'était tout de même les deux pays finalistes. Les femmes ont certainement du potentiel. Je constate aussi que beaucoup de Cats disposent d'une grande vision tactique, à l'image de Kim et d'Emma, mais devenir entraîneur, c'est plus que cela : il faut aussi pouvoir faire passer son message. Quelle influence avez-vous eu dans la carrière de vos filles Kim et Hanne, toutes les deux internationales ? Mestdagh : À Ypres, je les guidées de près, bien sûr. Aujourd'hui, elles sont toutes les deux réputées pour leur précision dans les tirs à distance, mais jusqu'à leurs 16 ans, je ne les autorisais pas à tirer à trois points. Parce que je voulais qu'elles maîtrisent d'abord la manière de shooter des garçons : avec le ballon devant le visage, et pas comme beaucoup de filles, très bas en dessous de l'épaule. Étiez-vous un père sévère ? Mestdagh : ( il acquiesce) Parfois, je me dis aujourd'hui que j'ai peut-être été trop sévère. Les enfants sont tous partis à 16 ans aux États-Unis, pour leurs études et le basket. C'est là qu'ils sont devenus adultes. Ma femme et moi avons donc loupé cette partie-là. J'apprécie que nous puissions chacun vivre notre vie, mais j'avoue que j'aimerais parfois que nous nous retrouvions plus souvent ensemble à table. Mon fils est devenu papa à son tour, je suis donc grand-père et je ne vois quasiment jamais ce bambin. Kim est la compagne de Giorgia Sottana, une joueuse de basket italienne, et il y a peu de chances qu'elles s'établissent en Belgique plus tard. Verrai-je souvent leurs enfants ? Je ne peux pas encore le dire. Qu'adviendra-t-il de Hanne ? Je l'ignore. Je me préoccupe beaucoup de toutes ces questions. Lorsque nous pouvons nous retrouver à cinq à la maison, pendant l'été, je suis le plus heureux des hommes. Mais ces moments de bonheur familial sont très rares. Même après la Coupe du Monde, nous n'avons pas pu nous retrouver en famille et nous souvenir ensemble de ces exploits. Au lendemain de notre retour, nous sommes tous repartis dans nos clubs respectifs. C'est un peu dommage quand même.