On dit que l'Iranien est bavard. C'est vrai, mais jusqu'ici, Ali Gholizadeh n'avait jamais vraiment eu l'occasion de le prouver. Confortablement installé dans les gradins du Mambourg, irradié pour l'occasion par les premiers rayons de soleil de l'automne, l'homme est ici comme dans son jardin. Contrairement à la majorité des joueurs carolos, l'international iranien ne réside pas à Bruxelles ou Waterloo, mais dans les immeubles à appartements qui jouxtent le stade. En claquettes, mais sans chaussette, celui qui donne le tempo aux contre-attaques meurtrières des Carolos reçoit comme s'il était chez lui. L'occasion de constater que quand on est l'un des meilleurs dribbleurs de Pro League, on est aussi l'un des joueurs les plus matraqués. Les pieds d'Ali Gholizadeh, les ongles surtout, disent tout cela. Le joueur, lui, raconte bien d'autres choses. L'histoire d'un adolescent peintre en bâtiment à Téhéran devenu l'un des joueurs étrangers les plus bankables du Royaume.
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On dit que l'Iranien est bavard. C'est vrai, mais jusqu'ici, Ali Gholizadeh n'avait jamais vraiment eu l'occasion de le prouver. Confortablement installé dans les gradins du Mambourg, irradié pour l'occasion par les premiers rayons de soleil de l'automne, l'homme est ici comme dans son jardin. Contrairement à la majorité des joueurs carolos, l'international iranien ne réside pas à Bruxelles ou Waterloo, mais dans les immeubles à appartements qui jouxtent le stade. En claquettes, mais sans chaussette, celui qui donne le tempo aux contre-attaques meurtrières des Carolos reçoit comme s'il était chez lui. L'occasion de constater que quand on est l'un des meilleurs dribbleurs de Pro League, on est aussi l'un des joueurs les plus matraqués. Les pieds d'Ali Gholizadeh, les ongles surtout, disent tout cela. Le joueur, lui, raconte bien d'autres choses. L'histoire d'un adolescent peintre en bâtiment à Téhéran devenu l'un des joueurs étrangers les plus bankables du Royaume. Un peu plus de deux ans après ton arrivée, tu fais enfin l'unanimité autour de tes qualités. Comment expliquer le décalage entre le joueur découvert à tes débuts et celui qu'on voit depuis le début de saison ? ALI GHOLIZADEH : C'est vrai que je ne suis plus vraiment le même joueur que lors de mes deux premières saisons ici. Je pense qu'il y a un tas de raisons qui l'explique, mais la principale, c'est que je me sens mieux intégré à l'équipe, à la ville, au pays. Si tous les joueurs iraniens ne prennent pas le risque de venir en Europe, c'est parce que c'est un monde de différence, vraiment. Ce dépaysement, ce risque-là, j'ai toujours su que je voulais le prendre. J'étais déjà d'accord pour signer à Nimègue à 17 ans, mais ça ne s'est pas fait. Quoi qu'il en soit, quand je suis arrivé à Charleroi, j'étais convaincu que j'allais m'imposer, mais je savais aussi qu'il me faudrait du temps. Aujourd'hui, je suis enfin à mon vrai niveau. Et le simple fait de me sentir mieux dans ma peau se reflète inévitablement sur mes performances. Et puis, il y a l'aspect physique, aussi. Lors de mes deux premières saisons en Belgique, j'avais à chaque fois eu des petits pépins physiques. Or, cette année, ça n'a pas été le cas. Tu as une emprise différente sur le jeu de Charleroi cette saison. Égale à celle d'un Morioka, par exemple. Tu n'es plus uniquement un joueur de couloir, mais un détonateur permanent, celui que l'on cherche à joindre le plus souvent. Tu sens une plus grande confiance de la part de tes coéquipiers ? GHOLIZADEH : Oui, clairement, je pense que j'ai désormais un autre statut. Mais je crois aussi que si mes coéquipiers ont plus confiance en moi, c'est parce que j'ai moi-même pris beaucoup plus d'assurance. En fait, j'ai toujours eu besoin de toucher un maximum la balle, mais peut-être qu'avant, mes courses étaient moins bonnes... Ce qui change cette année, c'est que je sens probablement mieux le jeu de l'équipe, ce qui fait que j'y participe plus. Un coéquipier cherchera toujours à donner le ballon à la personne la mieux positionnée. Et cette saison, c'est vrai que j'arrive à être régulièrement cette personne. Kaveh Rezaei a, lui, toujours eu l'art de se retrouver au bon endroit, au bon moment. Après une préparation moribonde et des résultats pas toujours satisfaisants, est-ce que son retour fin juillet a été vécu comme un tournant par le groupe ? GHOLIZADEH : Les amicaux servent à gommer les imperfections. Je pense que nous les avons donc parfaitement utilisés. On a vu contre Bruges, pour le premier match de la saison et sans Kaveh dans l'équipe, que nous étions prêts. Le groupe était hyper motivé et je ne pense pas que nous ayons vraiment douté à un moment donné. Il n'empêche que nous avons forcément été très surpris et super contents que Kaveh revienne. Comme tout le monde en Belgique désormais, on connaissait ses qualités, on savait ce qu'il pourrait nous apporter. Tout simplement parce que je crois qu'un buteur comme lui, c'est un élément essentiel à toute équipe. J'ai du mal à saisir qu'on puisse s'en priver. Est-ce que quelque part, ça n'a pas été perçu par le groupe comme une marque de suffisance qu'un club comme Bruges prête un joueur de cette qualité-là à Charleroi ? Comme si le Club refusait de vous considérer comme un concurrent potentiel ? GHOLIZADEH : C'est difficile à dire. Ce que je sais, c'est que Bruges a commis une grosse erreur en se séparant de Kaveh parce que c'est un super joueur. Et que nous, nous sommes très heureux de pouvoir profiter de ses qualités cette saison. D'autant que nous, vu nos origines et notre période commune à Saipa (2013-2014), en Iran, on se sent évidemment assez proches. Après, que ce soit Kaveh, Shamar ou un autre, je ne fais pas de distinction, j'essaie juste de donner la balle au joueur le mieux positionné. Mais c'est un fait, Kaveh est toujours à la bonne place. Il y a encore une petite critique qui revient souvent à ton propos, c'est que tu as du mal à conclure tes occasions. En français, il y a une expression pour ça. On dit d'un joueur qu'il " mange la feuille " quand il manque un but tout fait. Comment un joueur si précis pour adresser la dernière passe peut-il avoir autant de mal à finir ses actions ? GHOLIZADEH : Chaque année, je pense que je progresse par rapport à ça. Je travaille beaucoup individuellement devant le but, je m'inspire de mes idoles, Neymar et Messi. Le premier pour sa technique, le second pour son sang-froid devant le but, justement. Mais bon, je reste un ailier. Je pense que, par ma position, je suis plus souvent amené à donner le dernier ballon qu'à conclure les actions. Il suffit de regarder mon but du droit contre le Beerschot. Je suis sur mon mauvais pied, dans un angle compliqué, mais ça rentre. Bien sûr, quand c'est le cas, on dit que c'est un magnifique but, mais ce ne sont pas les plus faciles à inscrire. Tu es arrivé en 2018, en même temps que Morioka, Busi, Bruno ou Osimhen. Outre ces arrivées, qu'est-ce qui a changé à Charleroi en trois ans ? Qu'est-ce qui a fait passer le Sporting de candidat au top 6 à candidat, non déclaré, mais visiblement légitime, au titre ? GHOLIZADEH : C'est vous qui le dites. Nous, on s'entraîne juste tous les jours ensemble pour s'améliorer. On travaille aussi énormément sur la mentalité, le fait d'aborder un match pour le gagner. Karim Belhocine insiste beaucoup là-dessus. Avant, on voulait être parmi les meilleurs, aujourd'hui on veut être les meilleurs. Karim Belhocine a fait entrer le club dans une autre dimension ? GHOLIZADEH : Je ne ferai pas de comparaisons avec Felice Mazzù, ce n'est pas le but. Mais ce que je peux dire, c'est que Karim Belhocine a réussi à transmettre à l'équipe ce qu'il voulait. À nous faire comprendre que chaque ballon nous est destiné, que chaque duel doit être gagné. Que chaque match est un combat que l'on doit gagner à tout prix. Cet esprit-là, aujourd'hui, il s'est propagé à toute l'équipe, c'est extrêmement positif. On dit que c'est la force de Karim Belhocine. D'être très proche de ses joueurs en dehors du terrain, mais très dur sur le pré. C'est parce que vous êtes intimes avec le coach que vous acceptez tous ces sacrifices ? GHOLIZADEH : Non, c'est parce qu'on veut gagner. À l'entraînement, il est très sérieux, il a un regard sur chacun, il peut être dur, c'est vrai, mais il sait tourner le bouton. C'est une qualité importante qui permet de fidéliser un groupe. Les Iraniens sont fous de foot. Il peut y avoir jusqu'à 100.000 personnes dans les derbies de Téhéran, entre Persépolis et Esteghlal. Ça n'a pas été dur pour toi, au début, de te faire au football belge, pour le coup plus intimiste ? GHOLIZADEH : Contrairement à Kaveh, je n'ai jamais connu l'atmosphère délirante de ces derbies avant d'arriver en Belgique. Après, c'est vrai qu'il y a une ferveur en Iran assez incroyable pour tout ce qui se rapporte au football. On retrouve ça ici aussi, mais par intermittence. Un Charleroi-Standard, par exemple, crée ce genre d'ambiance. En cela, le match qui arrive promet énormément. Le stade ne sera pas comble, mais le début de saison place la rencontre dans un contexte particulier. Il n'y a pas d'arrogance chez nous, il n'y en aura jamais, mais plus que jamais, on attaquera ce match pour le gagner. Qui est le plus célèbre en Iran. Kaveh Rezaei, Ali Gholizadeh, Mehdi ou Mogi Bayat ? GHOLIZADEH : Bonne question ( il rigole). En vérité, c'est évidemment Kaveh, justement parce que lui a eu la chance de jouer ces fameux derbies de Téhéran avec Esteghlal. Mais il ne faut pas sous-estimer la popularité de joueurs comme Milad Mohammadi, de Gand, ou Alireza Beiranvand, de l'Antwerp, qui sont aussi internationaux chez nous. Mais c'est vrai que la trajectoire de Mehdi Bayat étonne aussi en Iran. Un Iranien à la tête de la Fédération belge de football, c'est assez improbable. Et c'est très remarqué chez nous. Mais le plus célèbre, c'est Kaveh. Indiscutablement. À cet égard, on s'étonne que lors de son passage éclair à la tête de la sélection iranienne (de mai à décembre 2019), Marc Wilmots ne vous ait pas fait confiance au moment d'entamer les éliminatoires pour le Mondial 2022. Comment avez-vous vécu le Wilmots sélectionneur de l'Iran ? GHOLIZADEH : Je n'ai rien à dire sur Marc Wilmots. Si ce n'est qu'il est très mal vu en Iran. Vous ne trouverez personne pour en dire du bien. Indépendamment de l'aspect financier, qui a beaucoup fait parler suite au litige qui a opposé la Fédération iranienne de football (FFI) à Marc Wilmots, ses résultats ne plaident pas franchement en sa faveur. Sous son mandat, il y a eu deux matches importants, contre le Bahreïn et l'Irak, et on les a perdus. Je n'ai jamais réclamé quoi que ce soit. Je ne suis pas du genre à considérer que quelque chose me soit dû et le fait d'être simplement sélectionné pour jouer avec l'équipe nationale de mon pays est déjà un honneur. Je ne demandais donc pas d'être titulaire, mais quand un coach ne gagne pas, c'est légitime de se demander s'il a fait les bons choix. En l'occurrence, pour ces deux matches-là, où il fallait gagner, c'est surprenant de n'avoir fait jouer Kaveh qu'une seule minute de jeu. Et moi zéro ! Je suis convaincu que si nous avions joué, nous aurions pu apporter quelque chose... Tout n'est cependant pas encore joué, mais il vous faudra désormais impérativement battre l'Irak et Bahreïn à la maison au mois de novembre pour espérer vous qualifier pour le Qatar. Vous y croyez encore ? GHOLIZADEH : Bien sûr, et je peux vous dire que mon esprit est aussi déjà tourné vers ces deux rencontres-là. Pour l'Iran, cette Coupe du monde au Qatar compte plus qu'une autre encore. Parce qu'il y a beaucoup d'Iraniens qui vivent au Qatar et que s'il y avait déjà énormément de supporters en Russie en 2018, ce sera incomparable à ce qui pourrait se passer au Qatar en cas de qualification. Et puis, sportivement, il y a un nouveau sélectionneur en place, Dragan Skocic, qui semble se donner les moyens de réussir. Il est en tout cas venu nous rencontrer ici, à Charleroi, et il en a fait de même avec tous les internationaux évoluant à l'étranger. C'est une preuve de sa motivation. Cette discussion-là, je ne l'avais jamais eue avec Marc Wilmots, même si j'avais rencontré ses assistants. Tu es né à Téhéran en 1996, mais ta famille vient de Namin, en bord de mer Caspienne, à 600 kilomètres au nord-ouest de la capitale iranienne. À quoi a ressemblé ta jeunesse ? GHOLIZADEH : Ma famille a fait beaucoup de sacrifices pour moi. Je suis né à Téhéran, mais j'ai passé les premières années de ma vie à Karadj, à trente kilomètres de la capitale. À un moment s'est posée la question des trajets. Pour que je puisse continuer les entraînements, mes parents ont vendu la maison familiale de Karadj pour venir s'installer à Téhéran, comme locataires. J'ai eu une enfance heureuse. On venait d'un milieu modeste, mon père était photographe, ma mère femme au foyer, mais je n'ai jamais eu à me plaindre de rien. Si j'ai travaillé étant plus jeune pendant les grandes vacances, c'était pour me faire de l'argent de poche. De mes quatorze à mes 17 ans, j'étais peintre en bâtiment. On dit que les enfants de Téhéran sont très débrouillards. Et en effet, quand tu es gamin et que tu dois traverser une ville de quinze millions d'habitants, si on compte le grand Téhéran, pour aller à ton match de futsal, tu dois faire preuve d'une certaine autonomie. Le trajet aller-retour prenait plus de temps que les entraînements ( rires). Et puis, il y avait Namin. Un vrai petit village, là où ont vécu tous mes ancêtres. C'est là que réside encore ma famille élargie. C'est très éloigné de ce que je suis. Moi, je suis un véritable enfant de Téhéran. Un citadin pur jus. Plus petit, il fallait me traîner pour que j'accepte d'aller passer quelques jours là-bas, parce qu'il n'y avait rien à faire. Téhéran, c'est vraiment ma ville. J'y pense tous les jours, elle me manque à chaque instant. Le service militaire est obligatoire en Iran. C'est-à-dire que dans quelques années, tu devras toi aussi t'y plier ? GHOLIZADEH : Oui, vu que je ne l'ai pas encore fait. En tant que sportif de haut niveau, nous bénéficions d'une dérogation pour que cela n'empiète pas sur notre carrière. En tant qu'international, j'ai jusqu'à mes trente ans pour le réaliser. C'est la loi, donc j'y passerai. Sauf si j'ai la chance d'ici là de remporter un trophée, la Coupe d'Asie, par exemple, avec le Team Meli. À ce moment-là, on est considéré comme un soldat qui aurait, par ce fait d'armes, servi sa patrie et mérité d'être exempté. Pour cela, gagner le championnat de Belgique ne suffira pas ( il rit).