On peut subdiviser la Jupiler Pro League en quatre catégories : les têtes connues, les jeunes loups aux dents longues, les stars de demain et les anonymes. Puis il y a Bruno Godeau, tout l'inverse du joueur moderne, qui vit dans une maison discrète à Zellik. Loin du bling bling de Waterloo ou de Knokke, où ses collègues d'Anderlecht et du Club Bruges habitent.
...

On peut subdiviser la Jupiler Pro League en quatre catégories : les têtes connues, les jeunes loups aux dents longues, les stars de demain et les anonymes. Puis il y a Bruno Godeau, tout l'inverse du joueur moderne, qui vit dans une maison discrète à Zellik. Loin du bling bling de Waterloo ou de Knokke, où ses collègues d'Anderlecht et du Club Bruges habitent. Godeau, un pur Bruxellois, rigole quand on lui parle du salaire moyen d'un joueur pro en Belgique : 337.000 euros par an. " Les joueurs des grands clubs tirent cette moyenne vers le haut mais le trou avec les autres est béant ", dit-il. " Depuis le début de ma carrière, j'ai mis de l'argent de côté chaque mois mais je n'ai pas gagné suffisamment pour être tranquille jusqu'à la fin de mes jours. " Tu ne regrettes pas de ne pas être parti à Orlando City en février ? Tu aurais pu y signer le contrat de ta vie. BRUNO GODEAU : J'étais en balance avec un défenseur suédois ( Robin Jansson, ndlr) et ils ont opté pour lui... J'aurais voulu découvrir la MLS, rien que pour l'aventure. La déception est passée après quelques jours - j'ai pris l'intérêt d'un tel club pour un compliment - mais à 27 ans, c'est sûr que je ne dirais pas non à un beau transfert à l'étranger. Je viens de faire deux saisons à Mouscron. Pour moi, c'est très long. ( il rit) À part à Zulte Waregem, je n'étais jamais resté plus d'un an dans le même club. Mouscron n'est pas le genre de club où il faut rester longtemps non plus. GODEAU : La direction fait de son mieux mais il est impossible de constituer un noyau qui reste uni pendant plusieurs années. Les moyens sont limités - sans les bénévoles, le club ne fonctionnerait pas normalement - et il est logique que les dirigeants vendent les meilleurs joueurs pour s'en sortir financièrement et obtenir la licence. Ce qui veut dire qu'il y a beaucoup de changements chaque été. Il y a donc peu de chances que le tandem Dussenne-Godeau soit encore au Canonnier la saison prochaine ? GODEAU : ( il opine) Je m'entends bien avec Noë Dussenne, nos statistiques sont bonnes. Si on ne tient compte que des matches à domicile, on a la meilleure défense de la phase classique. On est aussi le seul duo belge dans l'axe central de la défense. Le fait de pouvoir communiquer entre nous constitue un atout mais le plus important, c'est qu'on s'écoute l'un l'autre. Quand il n'y a pas de feeling entre deux défenseurs, on commet des erreurs. Je parle d'expérience car j'ai connu ça. Après la trêve, vous avez battu Genk, Gand, le Club Bruges et Charleroi. Vous avez également pris un point face au Standard et à Saint-Trond. Pourquoi avez-vous subitement craqué lors des play-offs 2 ? GODEAU : L'interruption a freiné notre élan. Soyons honnêtes, en play-offs 2, les circonstances ne sont pas idéales : les arbitres, les entraîneurs qui alignent une équipe B, les stades vides. Chez nous, même les primes changent. Il ne faut pas s'étonner que les joueurs aient des blessures inexplicables et qu'ils soient moins concentrés au coup d'envoi. Il faut trouver un autre format de compétition. Pour les clubs de D1B, la formule est bonne, ça leur permet de jouer contre des clubs de D1A et ils prennent ça comme une récompense mais l'inverse n'est pas vrai. Seul Mërgim Vojvoda a joué plus que toi à Mouscron cette saison. Pourtant, il t'a fallu du temps avant de devenir titulaire indiscutable. GODEAU : ( il réfléchit) C'est en effet la première saison où je suis sûr de ma place. Il m'a sans doute fallu plus de temps que les autres mais il faut dire aussi que j'ai souvent changé d'entraîneur : Francky Dury à Zulte Waregem, Yves Vanderhaeghe à Ostende, Bernd Storck à Mouscron. Au début, il doutait de moi mais, au fil du temps, il m'a fait confiance. Par contre, je n'ai jamais réussi à faire changer Mircea Rednic d'avis. Tu as l'impression d'être un des défenseurs les plus sous-estimé de Jupiler Pro League ? GODEAU : On me le dit souvent. Mbaye Leye, notamment. Tu sais pourquoi on te sous-estime ? Tu as tout de même déjà joué 170 matches de D1A. GODEAU : Je n'ai pas une grande gueule et c'est peut-être aussi une question d'image. Je traîne toujours le fardeau de mon passage par Anderlecht. On ne me l'a jamais dit en face mais, à Neerpede, personne ne croyait en moi. On pensait que je n'y arriverais pas. Le club n'aurait pas misé un euro sur moi. À un certain moment, la direction a voulu m'envoyer à Roulers, en D2. Mon père et mon agent s'y sont fermement opposés. Finalement, je suis parti à Zulte Waregem. Pourtant, quand un attaquant se heurte à toi en début de match, il se dit sans doute que la partie ne sera pas facile. GODEAU : Possible, je ne suis pas dans sa tête. Si mon adversaire ne marque pas et est remplacé rapidement, c'est que j'ai fait mon match. Et cette saison, il y en a beaucoup qui n'ont pas marqué... Tu es du genre à tenter de déstabiliser l'adversaire par la parole ? GODEAU : Dire quoi ? Tu ne toucheras pas un ballon aujourd'hui. Ou : Je vais te descendre. Non, je ne murmure pas aux oreilles des attaquants. (il rit). Peut-être que je devrais. Parfois, je donne des coups mais pas comme Giorgio Chiellini ou Leonardo Bonucci qui font ça à longueur de match. Ce n'est pas mon style. C'est l'éducation que j'ai reçue à Anderlecht. On y travaillait le beau geste. Les entraîneurs nous interdisaient de tacler. Un défenseur à terre est un défenseur mort. À Anderlecht, on me surnommait Peter Crouch ou Godinho , parce que j'aimais bien faire des trucs techniques à l'entraînement. On peut dire que tu es le roi des auto-buts ? GODEAU : Pourquoi ? Parce que j'ai marqué huit fois contre mon camp ? Je trouve qu'on accorde trop d'importance à cela. Il y a tout de même des choses plus intéressantes à raconter. Francisco Martos, de Charleroi, a trompé trois fois son propre gardien cette saison mais on en a à peine parlé. On ne change pas inconsciemment sa façon de défendre quand ça arrive ? Il ne t'est jamais arrivé de laisser passer un centre de peur de le dévier au fond ? GODEAU : Jamais. Celui qui fait ça n'est pas un vrai défenseur. Je dois tout de même corriger certaines choses. Parfois, c'est dû à mon placement. Ou alors, mon corps n'est pas tourné dans la bonne direction. Ou je veux trop bien faire. Avec Zulte Waregem, j'ai un jour surpris mon propre gardien parce que Karel D'Haene a tiré sur mon tibia. C'est juste de la malchance. Mais j'accepte la critique, je sais quand j'ai fait une bêtise. Et certains buts avaient vraiment l'air stupide. Je suppose qu'on te charrie un peu dans le vestiaire GODEAU : Évidemment. Je suis le premier à charrier les autres alors je dois aussi accepter qu'on le fasse avec moi. Tant que ça reste correct... En match, je ne vais pas commencer à faire ça avec quelqu'un qui vient de marquer contre son camp. Tu as souvent dû te battre pour retrouver ta place. En septembre 2015, à Zulte Waregem, Dury t'a même envoyé dans le noyau B. GODEAU : Il ne croyait plus en moi. Selon lui, après deux ans et un prêt à Westerlo, je n'avais pas suffisamment progressé. Fin juillet, il m'avait dit que je devais chercher un autre club et le 1er septembre, il m'a envoyé dans le noyau B, avec Glynor Plet. Dix jours plus tard, il m'a appelé dans son bureau. D'Haene était absent pour plus longtemps que prévu et je devais réintégrer le noyau A. Au début, quand il y avait un joueur de trop, c'était toujours moi mais je suis un des rares à avoir réussi à faire changer Dury d'avis. Les déplacements entre Bruxelles et Waregem ne te pesaient-ils pas trop, à l'époque ? GODEAU : J'ai vraiment dû mordre sur ma chique... De temps en temps, Eddy Van den Berge, le T2, nous donnait un entraînement mais pour le reste, on s'occupait comme on pouvait. Parfois, on nous faisait venir le matin pour une demi-heure et poireauter jusqu'au soir pour nous entraîner avec le noyau B de Stijn Meert. On nous demandait aussi d'assister en spectateurs aux matches en déplacement des espoirs. Ça, j'ai refusé. On voulait que je craque, que je rompe mon contrat. Ça leur aurait permis d'économiser de l'argent. Un jour, je me suis vraiment énervé : le club voulait me prêter à Deinze et n'avait rien trouvé de mieux que de m'envoyer quelqu'un qui n'avait rien à voir avec le département sportif. C'était un type qui s'occupait de l'événementiel. J'ai appelé mon agent pour savoir à quel jeu la direction jouait. Le club s'est-il excusé par la suite ? GODEAU : ( il secoue la tête). Ce n'est pas comme ça que ça marche dans le monde du football. Le jour où Dury m'a repris, il a pris un carnet et il a tourné une page puis a dit : Voilà, on repart d'une page blanche. À toi de faire tes preuves. Sur le plan humain, je n'étais pas toujours sur la même longueur d'ondes que Dury mais je lui dois beaucoup. Je n'oublierai jamais que c'est lui qui m'a lancé en D1. Tu suis un master en administration des affaires. Tu es un peu l'intellectuel du vestiaire. GODEAU : C'est ce qu'on dit en rigolant mais je suis surtout un des gars qui met l'ambiance dans le groupe. Quand je suis au club, je fais abstraction de ma vie d'étudiant, et inversement. Pendant les cours, je suis Bruno. Parfois, certains me dévisagent et je vois bien qu'ils se disent qu'ils me connaissent de quelque part. Pourquoi y a-t-il si peu de joueurs qui utilisent leur temps libre pour tenter de décrocher un diplôme ? GODEAU : Je crois que c'est surtout une question de motivation et d'environnement familial. Mes parents m'ont incité à combiner le football avec les études. Grâce à mon diplôme, je devrais me reconvertir sans problème après le football. Permettez-moi de tordre le cou à un cliché : ce n'est pas une question de capacités intellectuelles. Si on est bon dans ce qu'on fait, c'est aussi parce que notre cerveau est développé. Tu ne te sens jamais mal à l'aise dans le monde du football ? GODEAU : Beaucoup de gens n'ont pas les mêmes valeurs que moi et ça me dérange. Il y a eu des moments où j'en avais vraiment ras-le-bol du football. C'est ma passion et je m'amuse sur un terrain mais c'est un monde hypocrite dans lequel il n'est pas simple de fonctionner. Et encore : tu ne joues qu'à Mouscron et tu ne gagnes pas des dizaines de milliers d'euros par mois. GODEAU : J'imagine la pression qui pèse sur les épaules des joueurs d'Anderlecht. J'espère qu'ils sont bien entourés et qu'ils peuvent compter sur leurs proches. En général, les joueurs sont mal encadrés. Quand ils ne tombent pas sur des profiteurs ou des voleurs. Chaque club devrait engager un conseiller qui aide les joueurs à gérer leur argent. J'en connais plusieurs qui dépensent tout ce qu'ils gagnent et ne mettent rien de côté. Ils ne se rendent pas compte qu'à 35 ans, leurs revenus vont soudain diminuer de façon drastique.