Dans le dernier carré de la dernière Ligue des Champions, trois coaches allemands s'étaient donné rendez-vous, un an après que Jürgen Klopp a ramené les Reds de Liverpool sur le toit du Vieux Continent. Aux cimes du football européen, c'est bel et bien la nouvelle école du football née en Allemagne qui donne le ton.
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Dans le dernier carré de la dernière Ligue des Champions, trois coaches allemands s'étaient donné rendez-vous, un an après que Jürgen Klopp a ramené les Reds de Liverpool sur le toit du Vieux Continent. Aux cimes du football européen, c'est bel et bien la nouvelle école du football née en Allemagne qui donne le ton. Reconnu comme le patriarche de la méthode, Ralf Rangnick a emmené le petit Hoffenheim vers l'élite en deux ans, puis transformé l'anonyme Leipzig en une équipe de Champions League. Jamais sans moyens, mais toujours avec conviction. On parle tout de même de l'homme qui a prédit la chute du libero en étant né au pays de Franz Beckenbauer. Entretien avec un prophète. Pour de nombreux dirigeants, vous êtes la référence dans l'art de générer des revenus à partir de rien tout en construisant des équipes compétitives. Quelle est la clé de ce succès? RALF RANGNICK: Quand vous démarrez un projet, vous devez passer par plusieurs étapes basiques. La première, c'est d'avoir une idée claire de votre style. Comment voulez-vous que votre équipe joue? Ensuite, il faut engager de jeunes joueurs. Le mercato, c'est une partie de poker et dans des circonstances normales, les joueurs ne sont pas libres et il faut payer le prix fort. En misant sur des jeunes, vous pouvez augmenter leur valeur et obtenir un rendement. La troisième étape, c'est d'engager les meilleurs coaches, et laisser ces professionnels travailler. Tout ça a l'air très simple, mais ça ne l'est pas. Parce que même quand les résultats sont mauvais, il faut rester fidèle au plan. C'est pour ça que l'identité est primordiale. C'est elle qui permet d'engager les bonnes personnes. Il est aussi important de signer les joueurs indiqués que de ne pas signer ceux qui ne conviennent pas à ton style, et de vendre au bon moment pour régénérer l'équipe, même si tout va bien. Le Barça en est le parfait exemple: après avoir accumulé tant de succès, ils ont manqué l'opportunité de renouveler leur noyau. Ce modèle peut-il s'appliquer à de grands clubs? RANGNICK: En 2008, Klopp a quitté Mayence pour Dortmund, l'un des plus grands clubs historiques d'Allemagne, et il a prouvé qu'il pouvait y faire exactement la même chose qu'à Mayence. Et maintenant, il reproduit la même chose à Liverpool, où il a considérablement élevé le niveau du club. Comment se définit le style d'une équipe? RANGNICK: Il y a cinq phases dans lesquelles vous devez être excellent pour prétendre être compétitif au plus haut niveau. Premièrement, que faites-vous pour construire une action quand vous avez le ballon? Pour moi, c'est évident. Si vous voulez marquer un but, vous avez besoin de vitesse, de feintes qui accélèrent l'action et de verticalité. Sans cela, vous pouvez avoir 80% de possession, vous ne marquerez pas. Numéro deux: que faites-vous quand l'équipe adverse a le ballon? Comment, où, à quelle hauteur est-ce que vous pressez? En troisième et quatrième lieu, il faut travailler les transitions. Que voulez-vous voir faire votre équipe au moment de la récupération du ballon, ou juste après l'avoir perdu? Ces deux situations doivent être entraînées en profondeur. Et pour terminer, les phases arrêtées. On l'a vu en finale de l'Europa League. Quatre des cinq buts entre l'Inter et Séville avaient été marqués sur une phase arrêtée. Plus de 30% des buts dans le football se marquent sur coup de pied arrêté. Est-ce qu'on leur consacre 30% de notre temps d'entraînement? On voit de plus en plus les équipes qui veulent contrôler le ballon et l'espace dans le camp adverse souffrir quand ils deviennent un peu plus conservateurs. Liverpool a pris sept buts à Aston Villa, City cinq contre Leicester... Ce style de jeu demande d'être fanatique? RANGNICK: Il demande surtout d'être on fire. Klopp et moi, nous savons que c'est plus économe de jouer comme ça. Si vous le faites bien, vous ferez plus de sprints, mais moins de courses longues. Si vous le faites mal, vous devez galoper vers votre but parce que l'équipe adverse va casser votre pressing et jouer dans votre dos. Il faut des joueurs convaincus. Et le temps joue en défaveur des coaches. C'est arrivé à Sacchi. Quand il est revenu à Milan en 1996, après dix ans, il y avait des joueurs comme Van Basten et Gullit qui pensaient qu'ils ne pourraient plus courir autant. Ce style de jeu est exigeant au point de vue mental et physique. Si Klopp a cinq de mes anciens joueurs dans son équipe ( Firmino, Mané, Keita, Minamino et Matip, ndlr), ce n'est pas un hasard. Regardez leurs trois attaquants: Mané, Firmino et Salah n'ont pas été formés comme des machines à presser et pourtant, Klopp les a transformés en un trio qui est celui qui presse le mieux au monde. Vous avez découvert Mané, Werner, Firmino, Haaland, alors qu'ils n'étaient que des adolescents. Quelle est la clé pour anticiper la progression d'un grand joueur? RANGNICK: Qu'il soit bon avec le ballon est un grand avantage. La vitesse, le rythme, l'accélération, c'est aussi important. Mais ce qui est capital, ce n'est pas de courir vite, mais de penser vite. Qu'ils soient capables d'analyser la situation et de se rendre instantanément compte de la meilleure chose à faire avec le ballon. Si on y ajoute la mentalité, le talent et la personnalité, alors on tient un grand joueur. Il faut vous demander: "Ce joueur sera-t-il content de lui après un ou deux bons matches, après une ou deux bonnes saisons, ou bien sera-t-il toujours ambitieux?" Cette mentalité, c'est un atout majeur? RANGNICK: Quand Joshua Kimmich est venu jouer à Leipzig à dix-huit ans, on pouvait sentir son ambition et son agressivité à chaque seconde de l'entraînement. C'est un très bon joueur, technique et puissant, mais sa plus grande qualité, c'est de loin sa personnalité. Il n'est jamais satisfait. C'est la même chose pour Thomas Müller. Quand il avait dix-neuf ans, je suis allé le voir jouer avec la réserve du Bayern en D3. Après le match, quand on est revenus à la maison, mes fils m'ont demandé ce que je voulais faire avec ce mec. Pour eux, ce n'était pas un bon joueur. Je leur ai répondu: "Dans deux ans, il sera en équipe nationale, je vous le promets." Dans quelle tranche d'âge est-ce que vous recherchez les talents? RANGNICK: À Leipzig, nos scouts passent leurs journées à regarder des joueurs de D1, qui jouent chez les pros dès leurs seize ans. Pour voir comment ils évoluent dans leur développement. Il y a deux ans, nous avons fait une analyse des clubs qui arrivaient en quarts de finale de la Ligue des Champions. 80% des deux cents joueurs participants jouaient contre des adultes dès l'âge de dix-sept ans. Si vous interprétez ce chiffre, ça veut dire qu'un talent de premier plan ne peut plus jouer chez les jeunes à dix-sept ans. Si vous ne pouvez pas le faire jouer avec les pros dans son club, alors il faut le prêter. C'est la clé du succès de Salzbourg. C'est pareil au Portugal: les équipes réserves peuvent jouer en D2. C'est pour ça que Porto, le Sporting et Benfica produisent tant de talents de premier plan. Vous avez dit que les joueurs devaient penser rapidement. Quel modèle utilisez-vous pour évaluer la vitesse de pensée? RANGNICK: En examinant les décisions qu'ils prennent sous pression, dans les moments du match où il n'y a pas de temps ni d'espace pour agir. Il faut éduquer les recruteurs dans ce sens. Parce que parfois, on peut être trompé sur un joueur par des buts ou de beaux dribbles. Vous avez fait signer Nagelsmann en 2018 et pendant qu'il terminait son bail à Hoffenheim, vous avez coaché Leipzig et qualifié le club pour la Ligue des Champions. Comment votre ego gère le fait de laisser votre place à un autre après une réussite? RANGNICK: Quand j'ai rejoint Red Bull en 2012, ma décision initiale était d'être le directeur sportif de deux clubs différents, dans deux championnats différents, et cette décision impliquait de ne pas être entraîneur. À l'été 2018, quand on a eu besoin d'un entraîneur après le départ d'Hasenhüttl à Southampton, notre candidat préféré n'était pas disponible, vu qu'il avait donné sa parole pour rester un an de plus à Hoffenheim. Le seul coach qui ne prenait aucun risque à assumer l'intérim pour un an, c'était moi, parce que j'avais signé tout le noyau. C'était une décision stratégique. Vous vous sentez plus entraîneur, ou directeur sportif? RANGNICK: Je ne pourrais pas répondre. Je peux faire les deux. Mais dans un grand club européen, assumer une double responsabilité de cette nature serait très difficile. Même des managers comme Klopp ou Guardiola ont besoin de gens qui les soutiennent. Qui est vraiment le père du gegenpressing?RANGNICK: Lors de la cinquième journée de la saison 2008-2009, juste après être monté en Bundesliga, on a battu Dortmund 4-1. On les a balayés. Klopp, qui était le coach de Dortmund, a écrit un message à ses supporters dans le programme distribué lors du match suivant à domicile: "La façon dont Hoffenheim nous a pressés samedi passé doit être notre référence. On doit développer Dortmund pour jouer comme Hoffenheim. Après ça, Dortmund a gagné deux championnats de suite. Et à Liverpool, Klopp a amené ce modèle à un autre niveau. L'été dernier, vous avez été très proche de rejoindre Milan. Quels sont vos plans pour le futur? RANGNICK: Je crois qu'en quatorze ans, à Hoffenheim puis à Leipzig, j'ai prouvé que je traverse la meilleure période de ma carrière, et que j'ai un plus grand succès quand je suis un développeur de clubs, plus qu'un entraîneur. Mon souhait est de travailler dans un club de tradition, que ce soit en Allemagne ou en Angleterre. Mais je m'imaginerais tout aussi bien travailler comme coach d'un club ambitieux, déjà prêt à lutter pour des trophées.