"Jusqu'à dix heures, elle était encore lucide. Avec mes enfants, on s'est mis au lit avec elle. Nous l'avons embrassée, caressée. Les médecins nous avaient expliqué que les malades, lorsqu'ils sont en phase terminale, perdent l'ouïe. Les voix des étrangers deviennent comme un bruit de fond métallique. A l'inverse, ils reconnaissent jusqu'au bout les voix de leurs proches. Alors, nous lui avons parlé en continu. Je garde en moi ses dernières paroles, mais je n'arrive pas à les faire sortir. C'est trop dur. "
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"Jusqu'à dix heures, elle était encore lucide. Avec mes enfants, on s'est mis au lit avec elle. Nous l'avons embrassée, caressée. Les médecins nous avaient expliqué que les malades, lorsqu'ils sont en phase terminale, perdent l'ouïe. Les voix des étrangers deviennent comme un bruit de fond métallique. A l'inverse, ils reconnaissent jusqu'au bout les voix de leurs proches. Alors, nous lui avons parlé en continu. Je garde en moi ses dernières paroles, mais je n'arrive pas à les faire sortir. C'est trop dur. "A l'inverse des grands maîtres du football italien, ces Arrigo Sacchi, Fabio Capello ou Dino Zoff qui ferment leur vie privée à double tour, Cesare Prandelli n'a jamais caché ses tragédies intimes. Comme la mort de sa femme Manuela, emportée par un cancer en 2007 alors qu'il était coach de la Fiorentina. Si l'entraîneur agit ainsi, ce n'est pas pour se faire plaindre. Mais pour, comme il le dit lui-même, " montrer que le football n'est pas à côté de la vie ". La première fois qu'il en avait offert la démonstration, c'était en 2004. Alors que Prandelli venait de signer dans son premier grand club, à la Roma, il avait démissionné sitôt la nouvelle du cancer de son épouse connu, n'hésitant pas à faire passer sa vie avant sa carrière. " Plusieurs personnes ont semblé étonnées que je lâche ainsi la Roma. Mais n'est-ce pas une décision que tout le monde aurait prise, à partir du moment où ils pouvaient, comme moi, se le permettre financièrement ? Je crois que si. Etre choqué par une telle attitude, cela veut dire que le football a peur de la normalité ", explique-t-il. Depuis le 1er juillet 2010, Prandelli est sélectionneur. De l'équipe d'Italie. Le pays où, précisément, le rapport au football est le moins normal au monde. Drôle de défi. Lorsqu'on lui demande comment il a abordé l'affaire, l'ancien entraîneur de la Fiorentina répond à sa manière, lente et posée. " Quand j'ai été nommé à ce poste, j'ai estimé qu'obtenir des résultats n'était pas la priorité. Pour moi, il fallait d'abord rapprocher l'équipe des gens ", dit-il. Alors Prandelli a laissé les schémas tactiques et les statistiques de côté, et a emmené ses joueurs partout dans le pays, surtout là où ils ne vont jamais. En septembre dernier, à la veille d'un match décisif contre la Slovénie, le groupe italien est allé rendre visite aux détenus de Solliciano, la plus grande prison de Florence, plutôt que de rester cloîtré en mise au vert. Deux mois plus tard, en novembre, pour préparer une rencontre amicale face à l'Uruguay, le coach a fait monter l'ensemble de son effectif dans le bus, puis a mis le cap sur la petite ville de Rizziconi, dans la province de Reggio de Calabre. Là, les joueurs sont descendus s'entraîner sur un terrain de fortune confisqué à la 'ndrangheta, la mafia locale. " Cesare veut absolument que tous les Italiens puissent se retrouver dans l'équipe nationale. Cela peut paraître bête, mais ici c'est particulièrement difficile. Les rivalités et les disparités régionales sont très fortes ", explique Gabriele Pin, son adjoint de toujours. Une ambition bienvenue au moment où l'Italie fête les 150 ans de son unité toujours fragile. Mais guère étonnante de la part d'un type qui envoyait ses joueurs discourir dans les écoles quand il coachait Parme et qui les forçait à former une haie d'honneur en hommage à leurs adversaires lorsqu'il était à la tête de la Fiorentina. A peine nommé par la fédération, Prandelli a aussi mis en place un code éthique imposant aux joueurs de bien se tenir sur et en dehors du terrain, sous peine de rester à la maison - Balotelli et De Rossi, entre autres, en ont déjà fait les frais. " Prandelli a commencé à jouer à une époque où les joueurs n'étaient pas dans leur monde, mais ancrés dans la réalité. Quand il était à la Cremonese, il ne s'entraînait que trois fois par semaine. Le reste du temps, il traînait avec les copains de son village, au bar, comme tout le monde. Et quand j'allais le chercher en voiture pour l'emmener au stade, on parlait de tout sauf de football ", se souvient Giancarlo Finardi, actuel directeur sportif de la Cremonese et ancien joueur du club dans les années 70, à la même époque que Prandelli. Elevé à Orzinuovi, une petite ville de Lombardie à mi-chemin entre Brescia et Crémone, dans une famille propriétaire d'un petit commerce de distribution de boissons, Prandelli -qui détient un diplôme de géomètre- aurait très bien pu ne jamais faire footballeur que ça ne l'aurait visiblement pas gêné plus que ça. " Il était bon au foot, mais c'était surtout un garçon comme les autres. Il lisait des livres, était enfant de ch£ur, faisait partie des scouts ", pointe son cousin Gian Lorenzo Moneta. Ceux qui sont allés chez lui, dans la maison qu'il habite dans le centre de Florence, le confirment : dans le salon de Prandelli, on trouve des tableaux d'art moderne, des revues d'art -le mister est un fan de Mirò. Mais rien, à part un petit fanion de la Nazionale, qui rappelle le football. Il faut dire que Prandelli a payé cher pour apprendre que la vie ne se résume pas au ballon. Orphelin de père à dix-sept ans, veuf à cinquante, le coach était aussi de la tragédie du Heysel, le 29 mai 1985. Alors milieu de terrain à la Juventus, Prandelli était entré en jeu à la 84e minute, en remplacement de Massimo Briaschi. La Juve avait gagné la finale de C1 1-0 face à Liverpool, mais au prix de 39 morts et 600 blessés. " On ne voulait pas jouer ce match, on nous a obligés. Et d'ailleurs, contrairement à ce que la presse a dit, on n'a pas fêté la victoire. Dans l'équipe, nous étions tous profondément choqués. Je crois que pour Cesare, ce jour est un tournant, et que s'il se bat autant contre les dérives du football aujourd'hui, c'est parce qu'il a vu jusqu'à quels drames un football sans garde-fous pouvait mener ", estime Antonio Cabrini, son ancien coéquipier de la Juve, titulaire ce soir-là en défense. C'est aussi à la Juventus que Prandelli a appris son métier d'entraîneur. Il n'y a pourtant été salarié que comme footballeur, entre 1979 et 1985. Mais d'après ceux qui l'ont vu à l'£uvre, le milieu de terrain était un peu plus qu'un joueur. A ce qu'on raconte, Giovanni Trapattoni, l'entraîneur de l'époque, lui demandait souvent conseil. " A chaque fois que Trap voulait tester une nouvelle idée, introduire un nouvel exercice, il se tournait vers Cesare : - Qu'est-ce que t'en penses ? ", explique Gian Lorenzo Moneta. De quoi mieux comprendre pourquoi le président d'alors, Giampiero Boniperti, a systématiquement refusé de le transférer, alors qu'il n'était que remplaçant. " A la Juventus, dans le vestiaire, il n'y a que les titulaires qui ont le droit de parler. Ou presque. Prandelli, lui, jouait rarement mais il avait le droit d'exprimer ses idées, et tout le monde l'écoutait, de Zoff à Platini ", précise Massimo Bonini, milieu de terrain de la Vieille Dame à l'époque. Finalement, c'est à l'Atalanta Bergame, où il signe après le Heysel, que l'ancien milieu saute le pas. " A Bergame, j'étais plus souvent blessé que valide. Par la force des choses, je me suis retrouvé hors du terrain, à regarder les autres. C'est là que j'ai véritablement commencé à m'intéresser à la façon d'optimiser le rendement d'une équipe. Comme j'étais vieux, on me demandait aussi d'encadrer les jeunes. Et à ma grande surprise, je me suis rendu compte que je préférais transmettre que jouer ", détaillait-il quand on l'avait rencontré pour la première fois en 2007, alors qu'il entraînait la Fiorentina. Le vrai tournant a lieu un jour de 1989. Un dimanche qu'il remplace Claudio Caniggia en cours de jeu, Prandelli voit l'Argentin, mécontent de sa sortie, fracasser les panneaux publicitaires. Le lendemain, alors que l'entraîneur Emiliano Mondonico s'apprête à revenir sur l'incident devant tout l'effectif réuni, Prandelli s'avance et prend la parole en premier, en expliquant à Caniggia que ce genre de choses ne se font pas. L'année suivante, Caniggia marchera du feu de Dieu et Prandelli prendra sa retraite de joueur, pour entrer dans l'équipe de formation de l'Atalanta. Un point de chute tout sauf anodin. C'est à Bergame qu'a exercé pendant de longues années Mino Favini, référence nationale en matière de formation. " J'ai essayé de transmettre à Cesare deux choses. La première, c'est qu'il est fondamental de faire confiance aux jeunes. La seconde, c'est que le plaisir est parfois plus important que les résultats ", se souvient aujourd'hui le vieux sage. Des décennies plus tard, le message est toujours appliqué à la lettre : Prandelli a pris plusieurs jeunes talents laissés de côté par son prédécesseur Marcello Lippi, comme Mario Balotelli ou Sebastian Giovinco. Et le plaisir ? " Si on gagne le tournoi, très bien. Mais si on devait perdre, qu'on perde en jouant notre jeu ", synthétisait Gabriele Pin. Voilà qui sonnait comme une profession de foi. Les jeunes de Bergame, puis les groupes pros de Lecce, Vérone, Venise, Parme, Rome et enfin Florence : l'ascension de Prandelli n'a rien de la trajectoire de golden boy d'un André Villas-Boas ou d'un Pep Guardiola. C'est une trajectoire assez peu glamour, faite pour une bonne part de villes de province au palmarès rachitique ; et en même temps, c'est peut-être aussi ce qui a permis à l'Italien de mûrir son football. Car il n'y pas qu'en communication que l'entraîneur joue l'unité. Sur le pré aussi, son jeu vise à la réconciliation nationale. Dans un pays longtemps écartelé entre le trapattonisme et le sacchisme, autrement dit le pragmatisme et l'idéalisme, Prandelli réussit l'exploit d'être les deux à la fois. Normal, après tout : il est aussi proche de Trapattoni que de Sacchi. " Lorsqu'il est arrivé à Parme, Sacchi occupait le poste de directeur sportif. Cesare a beaucoup échangé, et beaucoup appris d'Arrigo, notamment sur le fait qu'il est important d'avoir une identité de jeu, de jouer de la même façon à l'extérieur qu'à domicile. Mais il s'est aussi rendu compte que Sacchi, sur le plan relationnel, était trop rigide ; que ses joueurs finissaient parfois par lâcher. Alors il s'est souvenu des manières de faire de Trapattoni, de sa proximité avec les joueurs, et de l'importance qu'il y a, par exemple, à raconter des blagues pour détendre l'atmosphère ", détaille Gabriele Pin. Prandelli considère qu'il n'y a " plus rien à inventer en football ". Peu de concepts, mais des concepts clairs : " Je n'ai pas de dogme. Ma seule certitude, c'est de jouer à quatre défenseurs " (NDLR : lors des 2 premiers matches de poule, l'Italie a finalement évolué avec une défense à 3 !) ; un travail de précision proche de la maniaquerie -" Il étudiait tellement nos adversaires que pendant certains matchs, on savait déjà ce qu'ils allaient faire avant qu'ils ne le fassent ", détaille Fabio Liverani, qui a eu le mister à la Fiorentina, tandis que le Hellas Vérone garde encore, près de quinze ans plus tard, un souvenir ému de ses matches sans ballon. Enfin, le rapport de Prandelli aux footballeurs qu'il a sous sa coupe oscille entre le respect et le mérite. " Quand il est arrivé à Parme, lors de la présaison, il ne m'a pas fait disputer un seul match amical. Chaque match j'espérais, et à chaque fois je restais assis sur le banc. Je ne disais rien, mais je ne comprenais pas pourquoi il ne voulait pas me donner ma chance. Puis, lors de la finale de la Supercoupe d'Italie, il m'a fait rentrer. Le lendemain, devant tout l'effectif, il m'a montré du doigt et a dit : - Matteo sera notre capitaine pour la saison. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a dit qu'il avait aimé le fait que je continue à travailler alors qu'il m'avait laissé de côté. Dans son esprit, il m'avait testé, et j'avais répondu présent : c'était ce qu'il attendait d'un joueur, et il a fait de moi une référence pour l'équipe, alors que je n'avais que 23 ans et qu'il y avait des joueurs plus expérimentés ", se remémore MatteoFerrari, qui a partagé deux saisons avec l'actuel sélectionneur italien. Cette façon de faire " à l'ancienne " aide à affiner le personnage Prandelli, l'entraîneur humaniste à l'allure d' Erasme et aux prises de position modernistes. " Le football souffre d'homophobie. J'espère que, bientôt, des joueurs gays feront leur coming out pour qu'on en finisse ", disait-il récemment. Mais il n'a rien d'un hippie prompt à dire oui à tout. D'ailleurs, il n'est même pas dit qu'il soit de gauche. A l'inverse de Lippi, pour qui " les gays n'existent pas dans le football " mais qui a avoué avoir voté social-démocrate ou socialiste toute sa vie, Prandelli, lui, le dit clairement : il n'est ni de gauche, ni de droite. " J'ai déjà voté à gauche, j'ai déjà voté pour le centre droit. Selon moi, les modèles gauche-droite, c'est du passé. Honnêtement, la solidarité, c'est de droite ou de gauche ? La croissance, c'est de droite ou de gauche ? Ça ne veut rien dire, ces schémas. " Autre chose qui va à l'encontre de l'image du bon Cesare : il ne faut pas trop titiller son ego. Dans son livre Une saison de Vérone, qui raconte pour partie le quotidien du Hellas Vérone lors de la saison 2001-2002, l'écrivain anglais Tim Parks évoque la figure de Prandelli -entraîneur du club les années précédentes- avec Rino Foschi, le directeur sportif local. Lequel porte ce jugement : " Prandelli, c'est un grand entraîneur, vraiment. Mais trop vaniteux. Il a besoin qu'on l'admire. A Vérone, il trouvait que le président avait tendance à tirer la couverture à lui. Prandelli a cru qu'on voulait lui voler sa réussite. (...) Il a explosé par un torrent d'injures à ne pas y croire ". En Italie, il se raconte également que Prandelli n'aurait sans doute pas pris en mains l'équipe nationale s'il ne s'était pas pareillement fritté avec la famille Della Valle, propriétaire de la Fiorentina. Qu'importe où se situe la vérité : le bilan est pour l'heure plus que positif ; il est inespéré. Quand il a été nommé par la fédération, après le désastre de la coupe du monde 2010, le football italien traversait, de l'avis de tous, la pire période de son histoire. Des champions vieillissants, une relève introuvable, un jeu dépassé. Deux ans plus tard, celui qui disait lors de sa prise de fonction que " l'Italie devait avant tout apprendre à perdre " a surtout gagné. A tel point qu'à l'heure où l'Italie se sent orpheline de leaders depuis que Silvio Berlusconi a quitté l'arène politique, laissant le pouvoir à un gouvernement technique, la figure de Prandelli est devenue une référence en soi. Ce n'est pas celle du coq de basse-cour à la Cavaliere ; pas celle du père de la Nation à la Lippi ; ni celle du révolutionnaire brillant à la Sacchi. C'est celle d'un type normal, qui a beaucoup vécu, beaucoup perdu, et qui a trouvé la force de se remettre en ménage après la mort de sa femme. " J'ai rencontré quelqu'un qui m'a redonné envie d'aimer et d'être heureux ", dit-il. " Et je crois que le bonheur est ce que chacun d'entre nous cherche ". Drôle de défi, une fois de plus. PAR MARCO ANSALDO (LA STAMPA), LUCAS DUVERNET-COPPOLA ET STÉPHANE RÉGY (SO FOOT) - PHOTOS: IMAGEGLO" A la Juventus, Prandelli jouait rarement mais tout le monde l'écoutait, de Zoff à Platini. " (Massimo Bonini,) " Cesare veut absolument que tous les Italiens puissent se retrouver dans l'équipe nationale. " (Gabriele Pin)