Une longue et fine carcasse, un sourire généreux, une tête bien scotchée sur les épaules, et une toute nouvelle vie sur le terrain : Cheikhou Kouyaté (21 ans) crève l'écran avec Anderlecht. Vu les transferts de nombreux défenseurs durant l'été et les valeurs sûres qui étaient toujours là, personne n'avait prévu que le Sénégalais s'installerait dans la ligne arrière de l'équipe qui domine le championnat. Prévu qu'il y brillerait. Prévu qu'il y resterait.
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Une longue et fine carcasse, un sourire généreux, une tête bien scotchée sur les épaules, et une toute nouvelle vie sur le terrain : Cheikhou Kouyaté (21 ans) crève l'écran avec Anderlecht. Vu les transferts de nombreux défenseurs durant l'été et les valeurs sûres qui étaient toujours là, personne n'avait prévu que le Sénégalais s'installerait dans la ligne arrière de l'équipe qui domine le championnat. Prévu qu'il y brillerait. Prévu qu'il y resterait. Cheikhou Kouyaté : Bien résumé ! Les années passent et je recule de plus en plus. Le Brussels m'avait transféré comme attaquant pur et dur, je n'avais jamais fait que ça durant ma jeunesse. Ma transformation, je la dois à deux hommes : Patrick Wachel et Albert Cartier. Une réponse très nette : non, non, non ! Pas question ! Etre milieu défensif, je savais ce que c'était : se battre, courir comme un fou pour arracher des ballons. C'est un truc que je n'avais jamais assimilé. Avec ma condition physique, j'étais capable de faire des kilomètres et des kilomètres, mais je n'avais jamais appris à être dur sur l'adversaire et sur le ballon. Wachel m'a dit : -T'inquiète, ce sont des trucs qui s'apprennent. Il suffira de travailler. Tu peux y arriver. Et comme médian, tu peux aller beaucoup plus haut que tu le crois.Non, mon grand rêve, c'était surtout d'être chaque week-end sur le terrain avec une équipe en Europe. Chaque fois que j'apprends que je vais être titulaire, je prends mon pied. C'est bien plus important que les sensations que tu as après avoir marqué un but. A part dans le but, oui ! Quand je vois ce que je fais en défense centrale depuis le début de cette saison, je me dis que tout est possible. On ne m'a encore vu que dans l'axe depuis que je suis en Belgique, mais j'ai maintenant l'impression que je pourrais aussi faire de très bonnes choses à gauche ou à droite. La saison passée, j'avais dépanné deux fois en défense, pendant les play-offs. Et j'avais fait des matches de fou, surtout contre le Club Bruges. J'ai directement entendu des commentaires, du style : -Kouyaté ferait un bon défenseur. Au moment même, je me suis dit : -C'est pas vrai, on ne va quand même pas me faire reculer définitivement ? J'ai vite vu clair pendant l'été, j'ai compris que j'allais rester derrière. Ariel Jacobs me l'a dit officiellement avant le match contre Bursaspor. Je n'étais pas très content mais je n'ai pas posé de questions. Aujourd'hui, tout le monde dit ça à Anderlecht. Mais il y a deux ans, quand nous avions été champions, les mêmes personnes disaient que j'allais faire une belle carrière comme médian défensif, on me comparait à Patrick Vieira et tout ça... Les gens oublient vite ! J'adore parce que je me fatigue moins que dans l'entrejeu. J'ai toujours eu un problème pour gérer mes efforts. Comme attaquant puis comme médian, je courais partout et tout le temps, je voulais toucher plein de ballons. Forcément, je le payais à un moment du match et mon niveau baissait parce que mes batteries étaient presque vides. C'était ma faiblesse. En jouant derrière, je n'ai plus ce problème. Mais je déteste un peu parce qu'il faut rester concentré pendant 95 ou 96 minutes, et c'est lourd. Tu es obligé de prendre les bonnes décisions, tout le temps. Quand tu es dans l'entrejeu, tu peux te permettre l'une ou l'autre absence. Si tu perds un ballon, il y a toujours quelqu'un derrière toi pour rattraper la sauce. Ce n'est plus vrai pour le défenseur central. Si je glisse, si je rate mon contrôle, si je bâcle ma relance, ça peut être la cata deux secondes plus tard. En fait, j'ai deux guides sur le terrain : Roland Juhasz et Silvio Proto. Ils me parlent tout le temps. A l'entraînement. Avant les matches. Pendant les matches. Et encore après, ils ne me lâchent pas ! Parfois, ils voient que mes réflexes de médian reviennent, que je me lâche, que je monte. Ils crient directement. Là, c'est l'£uvre de Lucas Biglia. Alors que Juhasz et Proto veulent me retenir derrière, lui me poussait vers l'avant. Il me dit que j'ai des qualités de médian et que ce serait ridicule de ne pas les exploiter à certains moments. Et quand je monte, j'avoue que ça me fait du bien. Ça me rappelle des bons souvenirs d'une vie antérieure ! Oui, mais il est resté. Et Sacha Kljestan s'est complètement révélé à côté de lui. Ils ont fait un magnifique boulot et je trouvais normal que le coach ne change rien. Quand Biglia est reparti en Argentine pour se faire opérer, il m'a dit : -Tu vas me remplacer. Je lui ai répondu : -Ah non, maintenant, je suis bien installé derrière, j'y reste. Il y a d'autres solutions. Lukas Marecek souffre un peu pour le moment mais il peut trouver sa place. Je dirais plutôt que les joueurs d'Anderlecht n'en revenaient pas quand ils voyaient la saison dernière qu'il ne s'imposait pas dans l'équipe. Parce qu'à l'entraînement, on voyait de quoi il était capable et c'était impressionnant. Le problème, c'est qu'il n'était sans doute pas trop à l'aise. Il devait encore trouver ses repères. Apprendre aussi à avoir plus envie du ballon. Aujourd'hui, il arrache, hein ! Ah ça, c'est mon arme secrète. (Il éclate de rire). J'ai toujours eu de la vitesse dans les jambes mais personne ne s'en était jamais rendu compte en Belgique. On disait que Kouyaté n'allait pas très vite, ça me faisait rire et je pensais : -Causez toujours. Ma vitesse, je ne dois même pas la travailler spécifiquement : j'ai ça en moi. Un jour, Romelu Lukaku a voulu faire un sprint contre moi à l'entraînement. Il était sûr de me lâcher. Moi, j'étais certain de le battre. Nous étions sur le point de nous affronter mais des coéquipiers nous ont dit : -Arrêtez un peu vos bêtises, n'allez pas vous blesser stupidement. C'est vrai que je n'en pouvais plus. Le coach avait pitié de moi. J'ai beaucoup mieux géré. Le staff avait décalé certains entraînements, en fonction des deux musulmans du noyau : Abdoulaye Seck, qui n'était pas encore parti au Brussels, et moi. Chapeau ! Nous nous retrouvions en fin de journée. Et quand deux entraînements étaient prévus, on me demandait de sauter celui du soir. Ecoute, c'était le Standard, une grosse équipe. J'avais entendu plein de choses avant ce match. Anderlecht allait souffrir, et ceci, et cela. Mon pote Pape Camara m'avait chambré à fond, il m'avait dit : -On ne joue pas bien depuis le début de la saison mais on va aller gagner chez vous et ça nous relancera. J'avais voulu le calmer, lui remettre les pieds sur terre, mais il était déchaîné et m'avait carrément déchiré mon jeans, dans son enthousiasme... Alors, ce 5-0... Tu es très mal quand tu es dans le camp des battus. Et moi, je ne m'emballe pas quand je suis du côté des vainqueurs. J'ai carrément de la compassion pour les adversaires. Après le 5-0, j'ai directement pensé à la saison dernière, je me suis mis dans la peau des joueurs du Standard. Nous sommes des hommes, nous faisons le même métier : tu fais tout pour gagner tes matches mais tu respectes tes collègues et leurs émotions. Nous sommes en duel pour arriver au ballon, il me tient, je le tiens, et son genou reste bloqué dans le sol. Depuis que je suis reconverti comme défenseur, il faut me donner de bonnes raisons pour passer ! A l'entraînement comme en match, je ne me laisse pas faire. Juste après l'incident, Mbokani veut continuer à jouer, il dit que ça va aller. Un joueur dit alors : -Impossible, il a entendu " tac " dans son genou, c'est quatre à six semaines sans foot. Il avait raison. Récemment, il y a de nouveau eu la même action à l'entraînement. Je l'ai laissé partir vers le but et il a même marqué. Des joueurs de mon équipe étaient furieux, ils ne me reconnaissaient pas. Ariel Jacobs m'a dit que j'avais bien fait... Un contact malheureux, ça suffit. Après son exclusion, nous avons directement discuté et nous étions bien d'accord : l'arbitre avait exagéré, ce n'était pas mérité. Un lien s'est déjà formé ce jour-là. Et l'histoire de son nez... J'entends à la mi-temps dans le couloir des vestiaires qu'Adrie Koster me reproche d'avoir volontairement cassé le nez de Vargas ! Après le match, je vais trouver Koster dans le bus du Club, je lui dis que je suis dur mais pas méchant. Il me comprend. Et Vargas lui-même a directement dit que c'était involontaire. Oui, nous sommes devenus potes avant qu'il vienne à Anderlecht. Nous nous sommes rencontrés via Romelu Lukaku. Avec Biglia. Ils sont devant tout le monde, c'est clair. Ça suit son cours. Pas uniquement pour ça mais je reconnais que c'était la première raison. Ah, ah, ah... Il ne faut pas voir les choses comme ça. Je n'ai pas attaqué la Fédération de front, j'ai simplement voulu défendre une cause juste. Le Brussels ne me payait plus depuis plusieurs mois. Je m'entraînais tous les jours, je jouais des matches, mais je n'avais pas un sou dans ma poche. Je n'avais plus l'impression d'être un pro. Il fallait que je fasse quelque chose. C'est clair. Des gens m'ont dit : -Surtout, ne joue jamais pour la Belgique. Si tu fais ça, on ne te connaît plus. C'est surtout dans mon quartier qu'on a très mal pris ma demande de naturalisation. J'ai grandi dans une zone de Dakar qui n'a jamais fourni un joueur à l'équipe nationale. On m'a dit : -C'est notre rêve à tous de te voir en sélection, ne le brise pas.(Il rigole). Alors là, pas d'inquiétude ! Mon père ferait vite le ménage. C'est un gars que tout le monde craint dans le quartier. Il a... du tempérament. Quand il pète les plombs, tout le monde se sauve. C'est un peu un superflic. Je l'ai déjà été, mais j'étais blessé. Maintenant, il faut que je réfléchisse. Ce serait un choix difficile. J'en ai vraiment bavé. Ce qui m'a fait le plus mal, c'est de ne pas pouvoir retourner au Sénégal pour l'enterrement de ma grand-mère. C'est elle qui m'a élevé. J'ai très peu de souvenirs de mon père : quand j'étais tout petit, il a commencé à partir dans toute l'Afrique, comme militaire. Il allait se battre au Cameroun, en Côte-d'Ivoire, en Afrique du Sud,... Partout où ça chauffait. Tous les coups d'État, c'était pour lui ! Il a pris sa pension et est rentré à Dakar deux semaines avant mon départ pour l'Europe. Ma mère voyageait aussi pour son boulot, dans tout le Sénégal. Et donc, c'est ma grand-mère qui s'est occupée de mon frère et de moi. Au moment de son enterrement, en plus, j'étais blessé. Je voulais y assister, Johan Vermeersch ne m'a jamais répondu. Et ça, ça m'a fait encore bien plus mal que de ne pas être payé. Enfin bon, dans ma religion, on dit qu'il faut pardonner, qu'on ne peut pas avoir de ranc£ur. Quand j'ai revu Vermeersch récemment, je lui ai serré la main et nous avons même un peu rigolé ensemble. Peut-être que finalement, je lui dois un peu la carrière que je fais aujourd'hui ? Si je suis payé au Brussels, j'y reste, et donc je ne me retrouve pas à Anderlecht. A quoi j'en serais aujourd'hui ? Mais c'est n'importe quoi ! Il n'y a rien de vrai. Et Vermeersch n'a jamais mis un pied à Dakar. PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS : JELLE VERMEERSCH" Proto et Juhasz me crient de rester derrière, Biglia veut que j'aille vers l'avant. "