Parce qu'il ne se passe décidément plus rien de rationnel une fois que le marquoir du Mambour dépasse la 85e minute, c'est sur le flanc droit que Clément Tainmont se retrouve à courir après le ballon, mis sur orbite par David Pollet. Les deux amis du vestiaire carolo ont décidé de faire honneur à la réputation de roi du changement de leur coach, Felice Mazzù, en montant une attaque au bout de 87 minutes de néant footballistique, sur une pelouse abominable. " CT7 " s'invente un pied droit pour déposer les trois points sur le front d'Hamdi Harbaoui, maladroit pendant 85 minutes mais métamorphosé dans les derniers instants. Les sourires s'échangent dans les tribunes, en même temps que les " je te l'avais bien dit ".
...

Parce qu'il ne se passe décidément plus rien de rationnel une fois que le marquoir du Mambour dépasse la 85e minute, c'est sur le flanc droit que Clément Tainmont se retrouve à courir après le ballon, mis sur orbite par David Pollet. Les deux amis du vestiaire carolo ont décidé de faire honneur à la réputation de roi du changement de leur coach, Felice Mazzù, en montant une attaque au bout de 87 minutes de néant footballistique, sur une pelouse abominable. " CT7 " s'invente un pied droit pour déposer les trois points sur le front d'Hamdi Harbaoui, maladroit pendant 85 minutes mais métamorphosé dans les derniers instants. Les sourires s'échangent dans les tribunes, en même temps que les " je te l'avais bien dit ". Le but de la recrue tunisienne de l'hiver est le onzième marqué par les Zèbres dans les cinq dernières minutes cette saison. Alors qu'ils n'ont planté que 32 roses au total. 34 % des buts carolos ont été marqués dans ce que le Pays Noir appelle désormais le " Felice Time ", en référence au Manchester United de Sir Alex Ferguson, qui avait l'habitude de renverser des rencontres dans leur dernier quart d'heure. Les matches zébrés se retournent aussi dans leur dernier souffle. Parce que Charleroi est une équipe toujours accrocheuse, et toujours accrochée. Les hommes de Felice Mazzù n'ont conclu que deux de leurs 27 matches avec plus d'un but d'écart : leur défaite face à Anderlecht (0-2) et leur victoire face à Mouscron (2-0). Tout le reste s'est joué à un but. Sur un détail. Un détail qui a souvent tourné en faveur des Carolos, affûtés physiquement par le travail de Philippe Simonin, dans les ultimes secondes de leurs matches. Comme un pile ou face dont la pièce serait truquée. Sur ces onze buts inscrits à partir de la 85e minute, seuls trois ont été anecdotiques. Les huit autres ont rapporté des points. Beaucoup. Sept victoires arrachées dans les derniers instants, ainsi qu'un match nul qui permet aux Carolos d'augmenter leur capital de quinze points, à une heure où de nombreux spectateurs commencent déjà à quitter les stades pour éviter les embarras de circulation à la sortie du parking. Ostende, deuxième équipe la plus performante dans ce domaine, a " seulement " gagné quatre unités dans le money-time. Le surréalisme saute aux yeux quand on examine le classement du championnat en arrêtant toutes les rencontres au bout de la 84e minute (voir cadre). Dans ce cas de figure où les fins de matches n'existent pas, Charleroi voguerait à la onzième place, derrière Courtrai et Waasland-Beveren, et serait à très bonne distance du top 6, avec douze points de retard sur Ostende. Les Zèbres seraient, en fait, plus proches de la lanterne rouge que du podium. Le but en fin de match n'est pas une nouveauté dans le pedrigree de Felice Mazzù. Depuis son arrivée sur le banc du Sporting, ses hommes ont marqué au-delà de la 85e minute à 37 reprises en quatre saisons. Soit une moyenne proche des dix buts par an, qui avait déjà rapporté sept points précieux il y a deux ans, quand un but tardif de Stergos Marinos face à Genk avait ouvert aux Zèbres la voie des play-offs 1 pour la première fois. Le calcul du ratio est plutôt simple : cette période, qui va de la 85e au bout des arrêts de jeu, couvre entre 5 et 11 % du temps total d'un match. Pourtant, Charleroi y a marqué 19,6 % de ses buts depuis quatre ans. Pour les Carolos, ces minutes comptent donc vraiment double. Felice Mazzù n'y est évidemment pas étranger. Sa gestion psychologique du noyau zébré n'est plus à prouver, lui qui affirme toujours que son secret est " d'entraîner tous les joueurs comme s'ils étaient tous des titulaires. " Et son feeling depuis le banc de touche lui permet souvent de réussir le changement qui fait mouche. Cette saison, sur les 32 roses plantées par Charleroi, sept buts et sept passes décisives ont été signés par des remplaçants. Clément Tainmont, ressorti d'un mois de galère entre blessures et passage dans un système qui convient moins à ses qualités pour offrir le but de la victoire à Harbaoui face à Saint-Trond, en est le parfait exemple. Entre changements de joueur et changements de système, Mazzù sait actionner les leviers psychologiques qui font décoller ses hommes au plafond de leurs possibilités. Un atout qui transforme un groupe qualitativement moyen, sans individualités aux atouts exceptionnels - outre l'habileté d'Harbaoui dans le rectangle -, en une formation qui devrait conclure sa saison en s'offrant un deuxième billet pour les play-offs 1 en l'espace de trois saisons. Confronté à Ivan Leko, sans doute l'un des meilleurs tacticiens du pays, qui avait mis en échec son système de jeu, Felice a gagné sa partie d'échecs avec le Croate au mental. Son groupe est devenu une escouade affamée qui a fait de l'exploit sa nourriture hebdomadaire. Parce que l'exception est devenue la norme, Charleroi ne doute presque plus. " L'optique, c'était de ne pas encaisser jusqu'à la fin ", explique Dorian Dessoleil après la victoire face à Saint-Trond, comme si le but tardif était finalement une certitude, dans un match pourtant peu inspiré. " C'est bizarre, mais c'est vrai que ça nous sourit actuellement ", concédait Felice Mazzù six jours plus tôt, après avoir arraché un point à Genk. " Peut-être que psychologiquement, les joueurs arrivent à se lâcher ", tente d'analyser le coach quand on réclame des explications. " Quand ça arrive dix fois, ou onze fois, ça met en confiance. On se dit qu'à un moment donné, le ballon va bien finir par rentrer. " Même si les Carolos sont terriblement au point physiquement, et ont rarement semblé flancher quand le marquoir avançait, l'essentiel serait donc dans les têtes. C'était déjà la théorie de Sir Alex Ferguson, à l'heure de raconter son Fergie Time dans son auto-biographie. Les similitudes avec les discours de Dessoleil et de son entraîneur y sont presque troublantes. L'ancien manager de Manchester United parle de son plan : " Ne paniquez pas jusqu'aux quinze dernières minutes. Soyez patients jusqu'au dernier quart d'heure, puis lâchez-vous. " L'Écossais évoque aussi un phénomène " assez étrange, comme si le ballon était attiré dans les filets. Les joueurs savaient qu'ils allaient marquer. Ça n'arrivait pas toujours, mais l'équipe ne cessait jamais d'y croire. " Installé dans l'esprit de ses joueurs, cette certitude du but tardif s'immisçait également dans la tête des adversaires. Et Ferguson en jouait : " Je tapotais ma montre durant les matches pour faire peur à l'autre équipe, pas pour encourager la mienne. " Felice Mazzù n'a pas de montre, mais son équipe parvient toujours à ne pas arriver en retard. Le coach des Zèbres préfère galvaniser ses troupes que semer la terreur dans les rangs ennemis. Plus la phase classique approche de sa conclusion, et plus l'homogénéité du groupe carolo prend tout son sens. Depuis le match de reprise face à Gand, 19 joueurs différents ont été titularisés en l'espace de huit rencontres, sans que la course aux PO1 ne subisse de véritable coup d'arrêt inattendu. Et les retours sur le banc n'ont pas nui à la motivation des intéressés, puisque les remplaçants carolos font parler la poudre depuis le début de l'année : Jordan Remacle face à Zulte Waregem, Cristian Benavente contre Westerlo, Stergos Marinos à Genk, et puis Tainmont (passeur) contre Saint-Trond, ont permis au Sporting de décrocher sept points supplémentaires dans les derniers instants de quatre de leurs cinq derniers matches. Mazzù peut également compter sur l'appui du public, pas toujours présent en nombre car les matches à domicile n'ont pas encore attiré plus de 9.000 spectateurs en 2017, mais éternellement en voix, surtout au sein d'une T4 qui a fêté de nombreux buts décisifs inscrits à ses pieds. Sur les douze points arrachés à domicile dans des fins de rencontres, dix l'ont été quand Charleroi attaquait de son côté préféré. Une donne que connaissait aussi Saint-Trond, où l'expérimenté Steven De Petter a choisi de changer de côté en remportant le toss, pour placer les Zèbres dans l'inconfort. Mais Tainmont et Harbaoui ont montré que le " Felice Time " n'obéissait plus à aucune règle. Un football de hors-la-loi, qui pourrait bien mener le gang carolo dans la cour des grands. PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGE