"Je suis tellement heureux que quelqu'un prenne la peine de venir ici pour apprendre à mieux connaître Iboulaye ", dit Pepe. " Il n'a pas encore eu l'occasion de démontrer tout son talent. J'espère que des championnats européens plus médiatisés comme la France et l'Angleterre le découvriront bientôt. Avouez, il est quand même beaucoup plus mobile, bien meilleur qu'un Peter Crouch par exemple ? Analysez son jeu, il est vraiment complet. El Hadji Diouf a été deux fois élu Joueur africain de l'année alors qu'il est nul de la tête. Et vous n'allez pas me dire que Mamadou Niang est plus efficace ?"
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"Je suis tellement heureux que quelqu'un prenne la peine de venir ici pour apprendre à mieux connaître Iboulaye ", dit Pepe. " Il n'a pas encore eu l'occasion de démontrer tout son talent. J'espère que des championnats européens plus médiatisés comme la France et l'Angleterre le découvriront bientôt. Avouez, il est quand même beaucoup plus mobile, bien meilleur qu'un Peter Crouch par exemple ? Analysez son jeu, il est vraiment complet. El Hadji Diouf a été deux fois élu Joueur africain de l'année alors qu'il est nul de la tête. Et vous n'allez pas me dire que Mamadou Niang est plus efficace ?" Iboulaye est le surnom d' Ibrahima Sidibe. Et Pépé, c'est Mustapha Ndiaye, ancien joueur, entre autres, de Casa Sport en D1 sénégalaise qui depuis sa retraite sportive dirige une petite école de foot à Dakar. " L'école de football Pépé ", rigole-t-il. " Tous les bons joueurs de l'arrondissement Ouakam sont passés par ici, comme Malickou Diakhate et Nguirane Ndao de Saint-Etienne, Badara Sène de Sochaux (prêté cette saison au Mans) et Sidy Guissé et Souleymane Ndiaye d'Alençon en CFA2. Mais personne ne m'est aussi reconnaissant qu'Iboulaye. A chaque fois qu'il rentre, il vient me rendre visite. Il m'a même invité à son mariage. Lorsqu'il jouait à Debrecen, il m'a appelé en pleine nuit après une rencontre de coupe lors de laquelle il avait marqué un but important. C'était pour me raconter qu'au moment où il avait été lancé en profondeur, il s'était remémoré mes paroles lorsqu'il était petit. Lève la tête. Il m'a dit qu'il avait bien observé la position du gardien adverse et, voyant qu'il était avancé, l'a lobé. J'en avais les larmes aux yeux. " Sa famille habite dans le quartier populaire Asecna de la capitale. Le paternel nous accueille dans sa petite chambre. Au mur, un diplôme en caractères asiatiques du Kodokan Judo Institute, signé le 10 mai 1971 à Tokyo par un maître japonais. " Je suis ceinture noire deuxième dan ", lâche fièrement Boubacar Sidibe. " En 1972 j'ai disputé deux combats aux Jeux olympiques de Munich mais j'avais déjà la bonne trentaine. " Aujourd'hui, il a 75 ans et est militaire à la retraite. Pendant six ans, il fut mécanicien dans l'armée française et plus de vingt au sein des troupes sénégalaises. Sur son lit, il nous montre des photos de missions des Nations Unies entre autres, au Moyen-Orient. " Mes grands-parents sont originaires du Mali ", raconte-t-il. " Mon grand-père était brigadier militaire et a atteint l'âge de 116 ans. Mon père s'est battu aux côtés des soldats français lors de la Deuxième Guerre mondiale, a été fait prisonnier et libéré après le débarquement des troupes alliées en Normandie. Lorsque je l'ai connu, j'avais déjà 12 ans. J'ai quitté l'école à 16 ans et j'ai commencé comme aide cuistot auprès d'une famille française installée en Casamance, une région du Sénégal. Plus tard, j'ai accompagné cette famille à Paris, où j'ai suivi une bonne partie de ma formation. Mes enfants ont tous un caractère différent, mais je les ai pourtant éduqués de la même manière. Je suis un militaire et notre maison s'assimilait à un camp. Tout le monde connaissait sa place et savait ce qui était permis ou pas. Je ne voulais pas qu'ils traînent chez les voisins. Ils mangeaient tout le temps à la maison. Huit heures, pour moi c'est huit heures et pas cinq minutes de plus et quand on dit blanc il ne faut pas prétendre noir après. Celui qui voulait un cahier n'avait qu'à me le demander. Alors j'en achetais. Chez moi, pas question de venir me demander de l'argent pour soi-disant acheter un cahier puis dépenser les sous au cinéma ou pour autre chose. Attention, dans un camp militaire il doit aussi y avoir de la place pour l'amusement. A la maison, il y avait une télévision et près d'ici un terrain de foot et de basket. Quand je vois ce qui se passe ailleurs, je n'ai pas à me plaindre du résultat de mon éducation. Lors de ma sieste, le bruit dehors me réveille parfois. Je trouve que respecter son prochain, c'est aussi ne pas le déranger. C'est pourquoi, pendant certaines heures de la journée, mes enfants restent à l'intérieur. "Il ramasse les photos et son passe du village olympique de Munich 72. Le bain de sang déclenché par les terroristes palestiniens, il l'a vécu de près : " Les Israéliens logeaient juste en face de chez nous. Tout est allé très vite. On a entendu des tirs de mitraillette et ensuite des cris. C'était comme si on avait jeté un seau rempli de sang depuis le balcon. "On frappe à la porte. Quelqu'un lui apporte à manger, mais il continue à parler : " Nous avons eu huit filles et trois fils. Nous sommes tous musulmans. J'ai un demi-frère qui vit en France et qui est catholique, mais la religion ne change rien. Le Coran et la Bible prêchent la tolérance, Jésus Christ et Mahomet sont des prophètes du même Dieu. Ibrahima était un enfant très calme, même un peu trop. Il ne disait jamais grand-chose. Il jouait volontiers au foot mais allait avec plaisir à l'école. La télévision était sa seule distraction. Je me suis replongé dans ses bulletins scolaires tout à l'heure : il a toujours été premier, deuxième ou troisième. Je motivais mes enfants à bien étudier. Celui qui avait de bons résultats recevait un peu d'argent ou un petit cadeau. Après l'école secondaire, Ibrahima a décidé qu'il deviendrait footballeur pro. J'étais gardien dans l'armée française et défenseur sous les drapeaux du Sénégal. Mon fils est bon des deux pieds, moi pas. En judo j'étais à l'origine droitier, même si j'ai appris à entamer les combats de la gauche. Mon fils a réalisé son rêve parce qu'il le voulait. Mais il est resté simple, il ne crachera jamais sur les gens ou ne s'achètera pas des bolides qui coûtent des millions comme El Hadji Diouf. Si tu veux montrer à tout le monde ce que tu possèdes, cela créera des inimitiés et un jour tu seras attaqué. Samuel Eto'o est plus riche que Diouf mais il fait construire des écoles et des cathédrales. Je n'ai jamais demandé un franc à mon fils, mais en 2005 il m'a emmené à La Mecque et en 2006 il fit de même pour sa mère. " Dans le séjour, la télévision est allumée. Le Ghana mène 1-0 contre l'Angola dans le premier quart de la CAN. La mère, Aicha, et les s£urs Fatou et Awa regardent aussi. " Maman a toujours été d'un grand soutien pour Ibrahima ", dit Fatou. " Depuis son plus jeune âge, elle nous accompagnait à ses matches et nous sommes assez fanatiques ! Lorsqu'il fut sélectionné en 2008 pour le match contre la Tunisie à Dakar, nous en sommes même venues aux mains pendant la rencontre (elle rit). Ma s£ur Awa joue aussi au foot, d'ailleurs... Le rêve d'enfance d'Ibrahima est d'évoluer un jour à l'Olympique de Marseille. Eric Cantona était son idole. Sa carrière évolue un peu lentement et il a déjà 29 ans mais je suis convaincue qu'il va encore nous surprendre. J'ai dix ans de plus qu'Ibrahima et lorsque notre frère aîné est décédé, il est venu habiter chez moi, car l'ambiance à la maison était devenue insupportable. Lors de ses trois dernières années de secondaire, c'est moi qui discutais de ses notes avec ses professeurs. J'ai aussi été impliquée dans les négociations entourant son départ vers la Tunisie. Je l'appelle souvent Brahms ou Boy Sidibe ou encore Ibou ou Sidibe. Notre père dit plus régulièrement Cheikh Ibrahima ou cher Ibrahima. Ici dans le quartier, tout le monde le nomme Iboulaye. Ibrahima est comme son frère Mohamed : ce sont des garçons sans problèmes. Ils sont calmes, pas turbulents avec les autres et encore moins curieux de ce que fait leur prochain. Cool. Mais il ne faut pas les importuner... Nous avons tous été élevés dans la discipline. Lorsque nous rentrions de l'école, nous n'allions pas directement jouer dehors par exemple. Personne de la famille ne boit ni ne fume. Le cercle d'amis d'Ibrahima n'a pas changé et lorsqu'il nous rend visite il met immédiatement ses sandales. Il est modeste et le restera toujours. Sa douceur provient de notre maman et il possède aussi la fierté de son père, mais sans la montrer. Ibrahima fait beaucoup pour nous aider. Il a même donné de l'argent à son beau-frère pour aller à La Mecque. Il a financé les études en management de son frère Mohamed, nous a acheté une voiture, a payé les travaux pour construire un deuxième étage à cette maison et nous envoie de l'argent tous les mois. Un peu plus loin d'ici, à la mosquée, il s'est marié avec sa femme hongroise. Nous ne la connaissons pas encore très bien, mais elle parle déjà le Wolof, la langue la plus parlée au Sénégal. J'espère qu'ils auront beaucoup d'enfants, de nouveaux joueurs et joueuses ( elle rit). Je leur souhaite tout le bonheur du monde, car Ibrahima mérite d'être heureux. " Quand nous quittons la maison familiale, tout le monde a le sourire dès que nous prononçons le nom d'Ibrahima : " Quand on le voit avec un ballon, on est contents. Il était le meilleur et de surcroît le plus combatif. "- " A chaque fois qu'il vient ici en vacances, il offre des maillots à son ancien club. "- " Il verse aussi de l'argent aux mosquées, qui achètent alors des nouveaux tapis. "- " Ibrahima respecte tout le monde et ne fait que du bien lorsqu'il est ici. Il vient toujours nous voir. Nous lui sommes très reconnaissants. "- " Quand je porte le maillot qu'il m'a offert, j'ai toujours envie de courir ! "Depuis son plus jeune âge, Ibrahima Sidibe a couru et manié le ballon sur le terrain de sable à deux rues de là, à côté d'un camp militaire. C'est là aussi qu'il prit part au Navetan, le championnat inter quartiers organisé chaque année durant les trois mois d'été. Il y explosa et lorsqu'il eut 18 ans il répondit favorablement à une offre d'un club du top tunisien, le CS Sfax. C'était à l'aube d'une carrière qui allait le mener successivement en Allemagne (SC Bahlingen, WSG Wattens), en Autriche (FC Wacker Tirol, SV Pasching, SV Ried), en Hongrie (Debrecen) et en Belgique (Saint-Trond). Sur le terrain de la cité Asecna attenant, il a aussi usé ses chaussures sur un terrain où se forment des nuages de poussière à chaque action. A l'horizon, le Monument de la Renaissance saute aux yeux. Une statue de bronze de 50 mètres de haut construite fin novembre 2009 sur un volcan éteint et qui symbolise la renaissance du continent noir. Un géant torse nu tient dans son bras droit une femme peu vêtue et lève de la main gauche un bébé qui indique avec son doigt la direction de l'océan Atlantique. Le contraste avec la vie quotidienne dans les quartiers populaires avoisinants est frappant. C'est ici que Pépé a entraîné ses jeunes plus tôt dans la journée, avec la même passion que celle qu'il a insufflé à la formation d'Ibrahima Sidibe et qui l'anime quand il nous parle : " Iboulaye avait sept ans lorsque je l'ai pris sous mon aile. Il n'était pas le plus talentueux mais le plus complet que j'ai vu. Il marquait très facilement mais n'était pas égoïste. De nombreux buteurs ne pensent qu'à eux, Iboulaye défendait aussi et savait donner une passe décisive. Malgré sa grande taille, il était très mobile. Il jouait aussi au basket et possédait une détente verticale qui lui conférait ce que j'appelle un troisième pied : son jeu de tête est très bon. Aussi en têtes plongeantes, ce que je lui ai appris sur la plage. On ne le retirait pas facilement du terrain car même lorsqu'il était fatigué, il continuait à se battre, à être un gagneur, stimulateur de ses partenaires. Iboulaye est l'un des seuls joueurs à avoir terminé ses études secondaires avant de partir. Il écoutait attentivement ce qu'on lui expliquait et exécutait ce qu'on lui demandait. Il aimait bosser dur. C'est très dommage que l'équipe nationale ne l'utilise pas. Il a été repris deux fois chez les Lions de la Teranga, mais que pouvait-il montrer en sept minutes de jeu ? La situation du foot au Sénégal est grave. La jalousie est grande et la politisation aussi. Si vous n'avez pas une grande g... ou que vous faites le frotte-manches, vous ne comptez pas. Je suis actif ici depuis 30 ans, mais je n'ai jamais vu personne du ministère des Sports, de la fédération ou de la ligue professionnelle. La fédération sénégalaise se permet de mettre sur pied une équipe de Minimes sans disposer d'une compétition de Minimes et en donnant la direction sportive à quelqu'un qui n'a pas d'expérience avec des Minimes ! Cette catégorie d'âge ne les a intéressés ces 30 dernières années que pour ramasser les ballons lors des matches de l'équipe nationale. Alors, vous comprenez, quand quelqu'un réussit en Europe comme Iboulaye et qu'il dit dans les médias qu'il a appris son football à l'é cole de football Pépé, cela me fait tellement plaisir... " par christian vandenabeele à dakar"Jamais il ne crachera sur les gens ou n'achètera des voitures qui coûtent des millions, comme El Hadji Diouf."