Balade footballistique à Berlin

Porte de Brandebourg. La bruine n'a pas découragé les hordes de touristes, qui s'immortalisent sur la PariserPlatz. Derrière le monument, la Strasse des 17. Juni coupe en deux le poumon vert de la ville, le GrosserTiergarten. L'année dernière, plus de 250.000 personnes ont suivi ici la finale de la Coupe du Monde contre l'Argentine et, deux jours plus tard, la capitale s'est à nouveau colorée de noir-rouge-jaune.
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Porte de Brandebourg. La bruine n'a pas découragé les hordes de touristes, qui s'immortalisent sur la PariserPlatz. Derrière le monument, la Strasse des 17. Juni coupe en deux le poumon vert de la ville, le GrosserTiergarten. L'année dernière, plus de 250.000 personnes ont suivi ici la finale de la Coupe du Monde contre l'Argentine et, deux jours plus tard, la capitale s'est à nouveau colorée de noir-rouge-jaune. Quelque 400.000 Berlinois ont acclamé les internationaux, dont le bus découvert effectuait une tournée symbolique d'ouest en est à travers la ville. Mario Götze, qui a offert un quatrième titre planétaire à sa nation, dansait sur le podium, le sélectionneur Joachim Löw a crié aux centaines de milliers de personnes : " Wir sind alle Weltmeister ! " (Nous sommes tous champions du monde). " L'homme de la rue ne s'intéresse au football que quand l'équipe nationale joue. A Dortmund ou à Munich, si vous dites que vous êtes supporter du Borussia ou du Bayern, personne ne s'en étonne. Celui qui, ici, s'affirme fan du Hertha BSC suscite la curiosité, sourit Stephen Glennon, un Irlandais qui vit depuis plus de dix ans à Berlin. Avec Jacob Sweetman, un Anglais, et le photographe écossais Ian Stenhouse, il a fondé en 2011 No Dice, un trimestriel qui décrit la scène du football berlinoise. NoDice, soit Pas de dés, fait allusion à Lukas Podolski, qui a déclaré un jour, sans trop réfléchir, que le football, c'était comme les échecs mais sans dés. Sweetman : " Nous nous servons du football pour apprendre l'histoire de la ville, avec son histoire unique de guerre et de paix, d'immigrés et de vrais Berlinois, de séparation et d'unification. " Contrairement à Turin, Milan, Barcelone, Madrid, Londres ou Manchester, la capitale allemande n'est pas une ville de foot. " C'est étrange car on y recense 403 clubs ", relève Svenja Schönbeck, une des porte-paroles du Berliner Fussball-Verband. " Nous comptons plus de 143.000 footballeurs, parmi lesquels 16.000 femmes, 3.300 équipes, 1.200 arbitres, 1.500 entraîneurs diplômés... " Petit city (et club-trip) qui commence à Gesundbrunnen au lieu-dit Die Plumpe.BernauerStrasse, la rue de démarcation entre les entités de Gesundbrunnen et de Mitte. Les écoliers déposent leurs vélos à côté du monument au Mur. Ils prennent des photos des poteaux en acier, souvenirs tangibles du Mur qui a séparé le secteur français de Berlin-Est de 1961 à 1989. Au coin, StralsunderStrasse 54, se trouve l'école Ernst-Reuter, fréquentée jadis par Jérôme Boateng, son demi-frère Kevin-Prince et Thomas Hässler. Ce dernier, champion d'Europe en 1996, a grandi dans les environs. Il est le produit le plus célèbre de Berlin-Ouest, avec Pierre Littbarski. Le médian a été formé au BFC Meteor 06 puis au Füchse Berlin Reinickendorf, avant de suivre Littbarski, en 1984, au FC Cologne. C'est le quartier le plus multiculturel de la ville. Les restaurants asiatiques, turcs et arabes y sont légion. On y recense quelque 13.000 habitants, dont 35 % d'immigrés. Un petit café arbore une pancarte : Vereinslokal Hertha BSC. Nous sommes dans le berceau des Blau-Weissen. C'est le long de la Behmtrasse, au stade am Gesundbrunnen, que le Hertha BSC a écrit les plus beaux passages de son histoire. A la place de l'ancienne Plumpe, une énorme pompe, on a érigé d'énormes buildings mais un ballon en bronze rappelle la présence du club. Avec deux titres nationaux (1930 et 31) et quatre deuxième places (1926-1929), les Bleu et Blanc ont été une puissance du football. Le club avait des supporters sur tout le territoire mais quand le Mur s'est refermé, le club a été interdit, de facto, aux Berlinois de l'Est. " Nous recevions régulièrement un client qui habitait alors Berlin-Est et qui venait écouter le match toutes les semaines, à travers les barricades ", explique le gérant de l'Offside, un bar de la JülicherStrasse. Il raconte l'histoire poignante d'Helmut Klopfleisch, qui avait treize ans quand, avec des dizaines d'autres supporters du Hertha, il tentait de jeter un coup d'oeil sur le stade. Après le déménagement du club au stade olympique, en 1963, loin du Mur, l'électricien a fait le tour des pays du bloc de l'Est pour admirer les équipes de l'Ouest, à commencer par le Bayern. Il est devenu le symbole de la résistance sans violence. " Un jour, Fritz Scherer, le président du Bayern, est venu dans son flat de Pankow avec un maillot dédicacé par Karl-Heinz Rummenigge. Il l'avait caché sous sa veste. " La Stasi, la sécurité d'Etat, est intervenue. Après un match entre la Tchécoslovaquie et l'Allemagne de l'Ouest, Klopfleisch a offert un ours en peluche, symbole d'un Berlin unifié, à Franz Beckenbauer. Ennemi de l'Etat, il a été arrêté. Il a perdu son travail et a été assigné au nettoyage des toilettes. On a interdit aux médecins de soigner la grave blessure au genou de son fils... En mai 1989, K., comme il était mentionné dans les dossiers de la Stasi, a pu rejoindre l'Ouest : c'était sur-le-champ ou jamais. Un choix déchirant : il devait abandonner sa mère, mourante, à l'hôpital. Six mois plus tard, le Mur tombait... Le patron de l'Offside montre une photo au mur. " 11 novembre 1989, deux jours après l'ouverture de la frontière. Herr Klopfleish au stade olympique, qui assistait au match entre le Hertha et Wattenscheid 09, en compagnie de dizaines de milliers de Berlinois de l'Est. Son premier match des Blau-Weissen en 28 ans... "Dudenstrasse, une artère très vivante de Kreuzberg, où soldats russes et américains posaient tous les jours pour la photo, avec un sourire forcé. Nous sommes à CheckpointCharlie. La partie sud n'est pas le quartier le plus sûr de la ville. La criminalité y fait rage, le chômage aussi et pourtant, c'est un endroit de sorties. Un melting pot de cultures, aussi. Plusieurs clubs de football ethniques y ont vu le jour. Le stade Willy-Kressmann va accueillir le match à domicile du FC Türkiyemspor. Le club a évolué en D3 avant de glisser au rang sept, la Landesliga Berlin. Plus de 15 % des habitants de cette cité de 3,5 millions ne sont pas originaires d'Allemagne. La communauté turque est la mieux représentée avec 200.000 personnes. Cela se reflète sur le football. Galatasaray Spandau, Berliner AK 07 SV Yesilyurt, Cimbria Trabzonspor, Berlin Türkspor 1965, BSV Hürtürkel... " Les clubs ethniques abondent ", opine Glennon. La liste est interminable. Le FC Liria (kosovar), le FC Afrisko (africain), le Club Italia, le TuS Makkabi Berlin (juif), le FK Srbija (serbe), le FC Internationale Berlin (des étudiants étrangers)... Parfois, les clubs trouvent en leur sein un riche donateur et leur progression est spectaculaire. Ils sombrent aussi vite quand le robinet se referme. Glennon : " En ce sens, c'est une ville incroyable. Le football y est vécu sous sa forme la plus pure. Le dimanche, des obèses se réveillent avec la gueule de bois mais vont quand même jouer leur match, par moins 10 degrés. "Columbiadamm, une voie à quatre bandes autour de l'aéroport Tempelhof. Après sa fermeture en octobre 2008, les terrains ont retrouvé leur usage initial : un parc communal de 380 hectares, qui a jadis été le berceau du football allemand. On dénombrait plus de trente clubs dans le district Tempelhof-Schöneberg au début du 20e siècle et certains existent toujours. Comme le BFC Germania 1888, le plus ancien club encore en activité d'Allemagne, et le BFC Viktoria 1889, qui a remporté le premier titre officiel en 1894, sans... jouer car le FC Hanau n'avait pas les moyens d'effectuer un voyage de 400 kilomètres jusqu'à la capitale. En 2007, ils ont disputé leur double confrontation, avec de vieux ballons en cuir, et le Viktoria a ainsi enlevé son troisième titre, après 113 ans, au stade Friedrich-Ebert. La balade de la station de métro Alt-Tempelhof au stade n'est pas piquée des vers mais le sifflement des oiseaux et les innombrables petits parcs romantiques compensent l'effort requis. On joue au football sur des mini-terrains, parfois protégés par un grillage. Trois musulmanes tapent du ballon sur un minuscule lopin de gazon. Les entraînements sont en cours au stade Friedrich-Ebert mais les portes du stade, qui ne comporte que 133 places assises couvertes, restent closes. Le concierge reste inflexible, bien que nous venions de Belgique. Glennon rit. " En Irlande, on discute de tout et de rien en rue mais ici, le contact est plus froid, plus pragmatique. Cependant, quand on connaît les gens, on découvre une certaine chaleur, derrière cette façade. Chez nous, l'amitié est fournie automatiquement mais ici, il faut la mériter ! " Nous faisons un détour par Neukölln. Jusqu'au Werner-Seelenbinder-Sportpark, le port d'attache du SV Tasmania Berlin. Un club spécial. Suite à l'exclusion du Hertha BSC en 1965, il a joué un an en Bundesliga sous le nom de SC Tasmania 1900 Berlin. Aucun club n'a obtenu d'aussi mauvais résultats. C'est une drôle d'histoire. Le Tennis Borussia et le Spandauer SV, les numéros un et deux de la Regionalliga Berlin, avaient compris qu'ils étaient trop faibles et avaient refusé la promotion. Le Tasmania, troisième, a rappelé ses joueurs de vacances deux semaines avant le début de la saison et a effectué ses débuts en Bundesliga. 50 ans plus tard, il détient toujours une série de records peu enviables : 28 revers en 34 matches, 31 matches d'affilée sans victoire, lanterne rouge avec huit points, un goal-average de 15-108, la pire défaite à domicile de Bundesliga (0-9 contre le Meidericher SV), 827 spectateurs seulement pour un match à domicile (contre le Borussia Mönchengladbach), seulement deux succès en une saison...Kastanienallee. Une artère commerçante branchée, PrenzlauerBerg, district Pankow, l'ancien QG de la Stasi. Le Prater, ce gigantesque café en plein air, sert la bière par demi-litre et par litre. Les fans du BFC Dynamo sont particulièrement bruyants, avant la finale de la BerlinerPilsner-Pokal. Ce sont de solides gaillards au crâne rasé. Leurs T-shirts rappellent le passé : BFC Dynamo-Ostberlin 1966, Ost-Berlin ist nur weinrot-weiss (Berlin-Est est seulement bordeaux et blanc), Dynamo, Rekord-Meister der DDR. (Dynamo, club le plus titré de la République Démocratique Allemande). " Ici, tout est politique, même le football ", commente Glennon. " Si vous êtes supporter du Dynamo, ça en dit long sur la vision que vous avez de la vie, alors que le fan de Fulham ne dévoile rien de lui-même en proclamant son identité sportive. " Les supporters traînent une réputation de racistes violents, malgré les efforts de la direction pour attirer des familles. Jusqu'à ce qu'éclatent de nouvelles bagarres, comme en mars dernier quand pas moins de 175 supporters ont été arrêtés pendant un match de réserves entre le 1. FC Union Berlin et le Dynamo - des ennemis jurés. Le Dynamo a été le club le plus titré de DDR-Oberliga, récoltant dix titres d'affilée de 1979 à 1988. C'était l'équipe favorite d'Erich Mielke. Le ministre de la Staatssicherheit (la Stasi) mettait les arbitres sous pression, demandait aux joueurs d'espionner leurs coéquipiers et se mêlait de la gestion sportive du club. Après la chute du Mur, celui-ci a sombré, comme le FC Magdebourg et le Dynamo Dresde. " Après la Réunification, on a mal traité les clubs est-allemands ", raconte Glennon. " Tous les clubs de Bundesliga ont pu entamer la nouvelle compétition en 1991 mais on n'a repris que deux formations de l'Est, Hansa Rostock et le Dynamo Dresde. " La prochaine saison, il n'y aura toujours aucun représentant de l'Est en Bundesliga et seulement deux à l'échelon inférieur : l'Union et le RasenBallsport Leipzig, le club le plus détesté du pays à cause de ses liens avec Red Bull. " Quand Leipzig s'est déplacé à l'Union, les supporters locaux se sont habillés en noir. Le football est mort. Ils fustigeaient surtout le fait que Red Bull pouvait conduire le club en Bundesliga. " Le Friedrich-Ludwig-Jahn-Sportpark, où s'est déroulée la finale féminine de Ligue des Champions, entre Francfort et le Paris Saint-Germain, devant 17.000 personnes, est le deuxième plus grand stade de la capitale, après l'arène olympique. Nul n'aime cet endroit, à cause de ses liens avec le Dynamo. Quand Türkiyemspor a été promu en D3 et a dû jouer ici, il n'y avait que vingt supporters dans le stade. La politique... Les formations du BFC Dynamo (D4) et de Tasmania (D6) montent sur le terrain. C'est un match important. Le vainqueur participera à la Coupe d'Allemagne cet été et percevra une prime de départ de 140.000 euros. Il y a un peu moins de 7.000 spectateurs dans le stade. 95 % d'entre eux sont vêtus de bordeaux et de blanc. C'est beaucoup et c'est exceptionnel car le Dynamo se produit généralement devant mille supporters. Dans la même série, la Regionalliga Nordost, un derby entre le Berliner AK 07 et le FC Viktoria 1889 attire à peine 400 personnes. Une fois le soleil couché derrière la Max-Schmeling-Halle, les joueurs du Dynamo entament un tour d'honneur. Ils se sont imposés 1-0.La station de métro Olympia-Stadion à Westend, jadis un quartier résidentiel à l'ouest de Charlottenburg. Les piliers du perron ont été peints en bleu, à la demande de la direction du Hertha. Des photos sont accrochées aux guichets où on vendait jadis les billets. Des clichés de Jesse Owens, qui a gagné quatre médailles d'or aux JO 1936. D'Usain Bolt, qui a remporté trois fois l'or aux championnats du monde 2009 tout en battant les records du monde sur 100 et 200 mètres. Des joueurs du Hertha en liesse. " C'est un stade bizarre. Grand, froid, ouvert. Il casse l'ambiance des tribunes. Quand je le compare à l'énergie que dégage l'AlteFörtserei, le stade de l'Union... C'est là qu'on peut vivre une des plus chouettes ambiances en football ", précise Glennon. Le Hertha Berliner Sport-Club possède le plus beau palmarès des clubs berlinois. Il a disputé 32 des 52 saisons de Bundesliga mais son palmarès est maigre. Deux titres au début des années trente, deux finales de la Coupe d'Allemagne, une demi-finale de Coupe UEFA, une seule qualification pour les poules de la Ligue des Champions. Pourtant, cette saison, il a accueilli près de 50.000 spectateurs par match. Seuls six clubs font mieux. Ses fans sont essentiellements natifs d'Allemagne. Aucun club ne parvient à réunir les Berlinois de pure souche et les immigrés. Berlin et le football de haut niveau, c'est une union difficile. " Après la séparation en 1961, Berlin est devenue une île où personne ne voulait s'installer, les footballeurs pas plus que les autres. Pour les convaincre, le club a commencé à les rémunérer en noir, ce qui lui a valu d'être exclu de Bundesliga en 1965. " La chute du Mur n'a rien changé. " De temps à autre, le Hertha déniche un investisseur mais la manne se tarit toujours très vite. Le club n'est pas bien géré. " Un exemple : en 2004, Lucien Favre a mené le Hertha à la quatrième place mais quelques mois plus tard, il a été limogé. Il vient de qualifier le Borussia Mönchengladbach pour la Ligue des Champions. Le club manque de stabilité. Cette saison encore, il a échappé de peu à la relégation. Nous quittons le stade. Des dizaines de cars stationnent sur le parking de l'Olympischer Platz. Un vieil homme tient une aubette. Il essaie de vendre des drapeaux et des écharpes aux visiteurs (300.000 bon an mal an). Une fois de plus, des ouvriers effacent les graffitis qui couvrent les deux sombres tunnels qui mènent au métro. De petites affiches sont accrochées aux nombreuses poubelles : des supporters sont en quête de billets pour la finale de la Ligue des Champions. Sans club allemand. PAR CHRIS TETAERT