Les murs sont d'un blanc presque éblouissant, inondés de lumière par le soleil qui frappe goulûment les vitres de la Loge Luminus, offrant une vue imprenable sur la pelouse des champions en titre. Des circonstances qui mettent forcément les détails en évidence, comme dans une salle d'interrogatoire.
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Les murs sont d'un blanc presque éblouissant, inondés de lumière par le soleil qui frappe goulûment les vitres de la Loge Luminus, offrant une vue imprenable sur la pelouse des champions en titre. Des circonstances qui mettent forcément les détails en évidence, comme dans une salle d'interrogatoire. Sous les yeux bleus, assortis à l'écusson limbourgeois qui trône fièrement sur son survêtement, Felice Mazzù porte les stigmates de celui dont les nuits sont trop courtes. On croirait voir un jeune père de famille. À la différence près que le bébé du Carolo est un projet footballistique encore embryonnaire, à la tête d'un noyau qui s'annonce remodelé par les convoitises autour des Samatta, Berge ou Malinovskyi. " Depuis que je suis à Genk, j'arrive au stade à 7h30 et je me couche vers 23 heures, voire minuit. Et pendant toutes ces heures, je ne fais rien d'autre que du football, que ce soit sur ou en-dehors du terrain ", explique Felice Mazzù, qui pointe le doigt vers ses cernes en guise d'argument. Entre deux séances sur les pelouses toujours impeccables où se déroulent les entraînements du Racing, le coach hennuyer prend le temps de s'installer pour dérouler le fil encore bref de sa nouvelle vie. Tu as réussi à te reposer et à penser à autre chose qu'au football pendant les vacances ? FELICE MAZZÙ : Pas du tout. Pourtant, j'en aurais eu vraiment besoin. Par rapport à la déception de cette fin de saison et à mon arrivée dans un environnement nouveau dans lequel un titre vient d'être gagné. J'ai pris cinq jours, qui étaient placés au milieu des négociations, de la préparation de la nouvelle saison, des recherches pour mon appartement... Je n'ai vraiment pas eu de vacances. Opter pour Genk, ce n'était pas seulement un changement pour ta vie professionnelle, mais aussi pour ta vie privée. Ça t'a fait hésiter ? MAZZÙ : Pas hésiter, non... Enfin, j'y ai réfléchi. Beaucoup. C'est une nouvelle situation pour moi, donc on y pense, on en parle à sa femme, à ses enfants... J'en ai parlé avec mes parents, aussi. S'il y avait eu une certaine retenue de la part de ma famille, ça aurait été encore plus difficile de faire le choix. Mais ils m'ont aidé et poussé, parce qu'ils savent depuis un certain temps que je voulais franchir un palier. C'était une occasion unique pour moi de pouvoir toucher à la Ligue des Champions, qui est un objectif extraordinaire pour un entraîneur. Après de grosses discussions avec tout le monde, je me suis lancé. Lors de tes derniers mois à Charleroi, on a beaucoup parlé de fin de cycle. Tu penses que pour tout le monde, c'était le bon moment pour passer à autre chose ? MAZZÙ : Je ne sais pas si on peut dire qu'il était temps de changer, ce n'est pas si simple de répondre sur des faits comme ceux-là. Je pense que l'attitude qu'on montre aux personnes qui sont en face de vous est importante par rapport à la motivation, l'objectivité des choix, la teneur des messages que tu veux faire passer, et peut-être que j'ai été moins performant dans ce domaine-là lors de la dernière saison. À cause de quoi ? MAZZÙ : C'est tout un ensemble de choses. Certainement la déception de notre parcours en play-offs 1 la saison précédente. Ça fait que je me suis plusieurs fois posé la question de savoir si je convenais toujours à ce groupe. Parce que finalement, on a quasiment tous travaillé ensemble pendant six ans. Et surtout, c'est ce qui arrivait devant moi qui m'a amené à cette réflexion. J'allais de nouveau devoir recommencer avec le même groupe. Je vois que tous les joueurs qui étaient en prêt sont revenus. Cette situation n'aurait été évidente ni pour les joueurs, ni pour moi. Je me suis demandé si j'étais toujours celui qui allait leur convenir. On a eu cette discussion avec Mehdi Bayat, on était dans cette réflexion mais ma motivation profonde n'a jamais été altérée. La preuve est qu'on a gagné ces play-offs 2, même si on les a mal démarrés. Et il n'y a rien à faire : en football, dès qu'il y a une succession de victoires, tout devient plus beau, tu retrouves du plaisir et les choses se font plus naturellement. Maintenant, quand je vois le groupe qui est aujourd'hui à Charleroi, je pense que pour le club, pour le groupe et pour moi, c'est bien. Ils avaient peut-être besoin d'autre chose. Et puis, à partir du moment où Genk s'est présenté avec une proposition officielle et objective, les choses sont devenues plus simples. À un moment, il a été question de quitter Charleroi, même sans offre venue d'ailleurs ? MAZZÙ : L'idée m'a effleuré l'esprit. J'en ai discuté avec Mehdi Bayat, mais c'est quelqu'un de très équilibré par rapport à ce genre de discussion. On s'est revu, il m'a dit qu'il m'avait laissé le temps de bien réfléchir et voulait savoir si j'étais toujours dans le même état d'esprit, et ma réponse a été non. Si on ne trouvait pas une solution et que Charleroi était toujours prêt à travailler avec moi, je serais resté. Je n'aurais pas lâché. Mais on a parfois des moments de fragilité. Quand Charleroi a repris les entraînements, tu as eu un pincement au coeur ? MAZZÙ : Pincement au coeur, cafard, nostalgie... Parce que c'est mon premier club, que j'ai eu une très bonne relation avec tout le monde pendant six ans. Dans mon inconscient, j'étais convaincu qu'il fallait que je change quelque chose, pour moi et pour le club. Mais en même temps, l'autre partie de mon corps ne voulait pas, parce que je suis vraiment attaché à Charleroi. Il y a toujours mes parents et aujourd'hui, je suis loin d'eux. Ils habitent à côté du stade. C'est toute une manière de vivre qui se termine. Et quand tu as l'habitude de vivre pendant plus de trente ans en traversant les mêmes rues, en allant quasiment au même endroit... Parce que même avant d'être au club, je travaillais à Charleroi. Tout ça est passé dans ma tête. Tu sais que tu ne traverseras plus ces endroits, c'est assez perturbant. Lors de ta présentation, Dimitri De Condé a dit que ce qui avait fait la différence entre les autres candidats et toi, c'est que tu n'avais pas peur du défi qu'il te proposait. Reprendre ce Genk, ça pouvait être effrayant ? MAZZÙ : C'est un défi osé. D'abord parce que je suis à la place - et je n'ai pas dit : Je prends la place - du meilleur entraîneur de Belgique, qui a été champion. Je viens dans le club qui est champion de Belgique donc, évidemment, il y a beaucoup d'attentes. La difficulté est là, mais si tu as peur en football, tu n'avances pas. En plus, ce phénomène francophone-néerlandophone, où je ne maîtrise pas spécialement le néerlandais... Je commence à le comprendre, à sortir quelques phrases, mais ça aussi : aller à la place d'un néerlandophone qui a été champion dans un club néerlandophone... J'ai réfléchi à tout ça, mais je me suis dit : après tout, tant pis. Tente ta chance. Est-ce qu'on n'en a pas trop fait autour de cette question de la langue ? Philippe Clement n'a jamais donné un entraînement en néerlandais... MAZZÙ : Je suis ici depuis dix jours et à partir du moment où j'entre dans le vestiaire des joueurs jusqu'à la fin de la séance, il n'y a pas un mot de néerlandais. C'est anglais ou français. Mais je comprends que vis-à-vis de l'extérieur, par respect pour la presse et une partie du public, ils aimeraient que je puisse m'exprimer en néerlandais. J'essaie de faire un maximum d'efforts. Et tous les gens, que ce soit au club ou autour du club, sont très respectueux par rapport au fait que je ne maîtrise pas la langue. Eux font l'effort et ont la capacité de pouvoir me parler en français. De mon côté, j'essayerai de faire au mieux le plus vite possible. Ton travail a beaucoup changé, entre Charleroi et Genk ? MAZZÙ : Pas spécialement. La différence, c'est que le staff est beaucoup plus nombreux. Donc, chacun prend une partie des entraînements. Les méthodes sont différentes aussi. Aujourd'hui, entre la prise en charge par les préparateurs physiques en salle, le passage sur le terrain etc., on a fait un entraînement de presque trois heures, par exemple. Avec tout ce staff à ta disposition, tu te mets plus en retrait ? MAZZÙ : Pour le moment, je me suis mis volontairement dans un rôle d'observateur. Pour connaître un peu tout le monde, le staff et les joueurs. Pour voir les méthodes utilisées ici, que je n'ai pas envie de trop changer. Tu ne dois pas imposer ton style ? MAZZÙ : C'est à moi de m'adapter à la philosophie du club et à des méthodes qui ont bien fonctionné. Après, j'ai aussi mes méthodes, mais je sentirai le bon moment pour apporter ce que je dois apporter. Je participe évidemment, on prépare les matches ensemble et je fais mes théories comme je les faisais à Charleroi, mais je suis un peu plus dans l'observation. Pendant les négociations avec Dimitri De Condé, vous avez beaucoup parlé de style de jeu ? MAZZÙ : C'est quelqu'un avec qui c'est très intéressant de parler de football, et c'est pareil avec monsieur Croonen, le président. L'analyse qui a été faite par la direction de Genk est, à mon sens, la bonne analyse de ma façon de voir le football. On en a beaucoup discuté, je sais que durant ma période à Charleroi on a constamment analysé mon football comme un football défensif. Dimitri et le président ont été les premiers à me dire qu'ils estimaient que mon football n'était pas spécialement défensif, parce que sur chaque attaque il y a quatre ou cinq joueurs dans le rectangle. J'ai répondu qu'ils étaient les premiers à faire la bonne analyse, en tout cas à la faire de la manière dont j'entrevois les choses. Après le départ de Pozuelo et de sa faculté à faire la différence dans les petits espaces, le Genk de Clement avait changé. Il misait beaucoup plus sur les transitions. Du coup, le passage de Clement à Mazzù n'est peut-être pas aussi brutal qu'on a pu le lire... MAZZÙ : Tu viens exactement de décrire la raison pour laquelle Genk réussissait à jouer au foot comme ils le faisaient avant le départ de Pozuelo. Et puis, la façon dont ils ont joué après son départ. Ton football, tu l'adaptes en fonction des profils que tu as sur le terrain. Ici, manier le ballon, c'est leur plus grosse qualité à tous. Tu ne peux pas faire autrement que de leur demander de jouer au football, parce qu'ils ont les profils pour ça. Après, si tu en perds un, tu dois modifier un peu. Tu dois avoir plus de transitions, tout en restant dans la philosophie. Ça, c'est la bonne analyse. Ton football, tu l'adaptes en fonction des profils que tu as. Le travail psychologique de l'entraîneur est sous-estimé ? On dit parfois d'un coach qu'il est " juste un motivateur ", comme si c'était un gros mot. MAZZÙ : Je pense qu'on le sous-estime énormément. Parfois, peut-être qu'être un motivateur, ça suffit. Je ne vais pas dire que tout se règle dans la tête, parce qu'il y a des principes de base à respecter dans le football, dans l'organisation en possession ou en perte de balle. Mais le gros moteur de la performance, c'est le mental. Et je pense qu'en Belgique, on sous-estime ce paramètre-là. Même si les joueurs n'adhéreront pas spécialement à ce mécanisme, je crois que des grands spécialistes de ce domaine feraient du bien dans les clubs. Du mental, de la sophro, etc. Mais il faut convaincre les clubs. Quelle sera la clé de ton succès à Genk ? MAZZÙ : Le plus important, pour moi, c'est ce qu'il va se passer entre le groupe et moi. Ils savent que je viens de Charleroi et pas de Barcelone. Ils savent que je parle avec eux en anglais mais que je ne parle pas le néerlandais. Tout ça, ils en sont conscients. S'ils ont cette envie d'éliminer ces facteurs qui ne sont pas les plus importants pour gagner un match ou bien figurer dans un championnat, s'ils ont cette réceptivité pour que le message qui va passer entre eux et moi, pour moi c'est le plus important. Les réussites de Rezaei et Osimhen ont prouvé que pour sublimer un joueur, tu n'avais pas besoin de parler sa langue. MAZZÙ : C'est vrai que parfois les mots sont importants, mais l'attitude est aussi un message. Tout dépend de la sensibilité que tu dégages et de la réceptivité de celui qui est en face de toi. Rezaei, j'avais un rapport extraordinaire avec lui. Rien qu'en un geste et un regard, il avait compris. C'est sûr que quand tu maîtrises parfaitement la langue de celui avec lequel tu parles, c'est plus simple d'aller chercher le petit mot, la petite astuce qui va déclencher quelque chose chez lui. Je ne l'ai peut-être pas toujours fait dans le meilleur des anglais, et en soi je m'en fous, parce que le plus important c'est que celui en face de moi comprenne ce que j'ai à dire. Le reste... Qu'est-ce que tu espères de cette saison ? MAZZÙ : Que le club et que le public de Genk m'adoptent. C'est très important pour moi. J'ai besoin de sentir que les gens pour et avec qui je travaille prennent plaisir à travailler avec moi. Au niveau du club, je pense qu'on est dans cette bonne situation. Pour le public, je n'en sais rien, je suppose que les résultats feront que ça se passera plus ou moins bien. Mais la connexion avec l'humain, c'est ma première priorité. Les rapports d'homme à homme sont très importants pour moi. Depuis ta signature, tu t'es déjà imaginé les minutes qui précéderont tes débuts de coach en Ligue des Champions ? MAZZÙ : Pas encore. En fait, je n'ai pas eu le temps.