C'est comme si l'Union Berlin ne sortait de sa torpeur que quand elle joue. Devant le bâtiment central du stade, une secrétaire bavarde avec un facteur. L'ambiance est conviviale, décontractée. Rien ne laisse supposer que le bâtiment abrite un club de Bundesliga. Et encore moins qu'on va bientôt jouer un derby ici.
...

C'est comme si l'Union Berlin ne sortait de sa torpeur que quand elle joue. Devant le bâtiment central du stade, une secrétaire bavarde avec un facteur. L'ambiance est conviviale, décontractée. Rien ne laisse supposer que le bâtiment abrite un club de Bundesliga. Et encore moins qu'on va bientôt jouer un derby ici. Le Stadion An der Alten Försterei de 22.012 places sera comble. Comme pour tous les autres matches. L'Union aurait pu déménager à l'Olympiastadion (74.477 places), où le Hertha dispute ses matches à domicile mais elle n'a rien voulu entendre, même si elle perd ainsi un million de rentrées. L'Union compte porter la capacité de son stade à 37.000 places mais n'a pas encore obtenu le feu vert des autorités. Le stade est mal placé, entre un parc et une avenue très fréquentée. Avant et après chaque match, le chaos est total. Une assistance plus nombreuse ne ferait qu'aggraver le problème. Après le RB Leipzig, l'Union Berlin est le deuxième club de l'ancienne Allemagne de l'Est à se produire en Bundesliga mais on ne peut pas les comparer. Par son alliance avec Red Bull, Leipzig est un modèle de capitalisme en football alors que l'Union veut s'en distancier. Pourtant, après sa promotion, d'aucuns ont craint que le club ne se commercialise, se transforme en machine de marketing, au détriment de sa culture typique. Mais l'Union reste fidèle à ses valeurs. Elle chérit ses supporters qui ont, bien plus qu'ailleurs, leur mot à dire dans sa gestion. Sous le régime soviétique déjà, l'Union était un club rebelle, qui n'était soutenu ni par l'armée ni par la police. Ses supporters étaient issus des entreprises voisines, essentiellement du secteur électronique, qui employait 30.000 personnes. Les intellectuels n'allaient pas voir l'Union. Au fil des années, chaque fois que, sur un coup franc, les joueurs formaient un mur, un slogan résonnait : " Die Mauer muss Weg ", une manière pour les spectateurs de signifier leur rejet du régime communiste. Tous les supporters n'étaient pas des ennemis de l'état mais tous les ennemis de l'état étaient des supporters de l'Union. Le club lui-même s'opposait au système politique, dans la mesure du possible. À plusieurs reprises, il a été menacé de faillite mais ses supporters ont retroussé leurs manches. Ils ont mis au point des actions ludiques et ont aidé, de leurs mains, à moderniser le stade. Certains y ont même consacré leurs vacances. L'Union cultive et entretient cet amour. Il est impossible que l'Union Berlin tombe entre les mains d'un investisseur, ce qui est de toute façon compliqué en Allemagne, compte tenu de la règle 50+1, qui stipule qu'une personne ne peut jamais obtenir toutes les actions. Grâce à un management intelligent mis en place autour du président Dirk Zingler, le club a porté son budget de 4 à 40 puis à 60 millions. Zingler, qui dirige une importante société de logistique, précise : " Nous n'avons besoin de personne pour nous donner des ordres. " L'Union se débrouille donc avec l'argent dont elle dispose, sans prendre de risque. Si elle était reléguée, ce serait avec les footballeurs engagés l'été dernier. C'est du moins son intention. En fait, l'Union coule une existence paisible. Nul ne s'énerve. Même si le club n'a pas bien entamé la saison, malgré sa victoire 2-1 contre le Borussia Dortmund. Cette autosatisfaction suscite parfois l'irritation. Celle de Frank Willmann, par exemple. Journaliste et auteur de différents livres, il assiste depuis vingt ans aux matches de l'Union, bien que, du temps de la RDA, sa sympathie allait au Carl-Zeiss Iéna. " Les supporters applaudissent pendant vingt minutes après une défaite. Ce n'est quand même pas possible ", dit-il. " Mais l'Union juge ça important. Elle témoigne aussi une sympathie excessive à ses adversaires et il y a aussi les chants de Noël entonnés dans le stade la veille du réveillon. Ça fait partie de l'identité du club mais c'est trop mélo pour moi. Le football professionnel est un univers dur et commercial. Tôt ou tard, l'Union devra s'y faire. " Un samedi après-midi aux alentours de l'Olympiastadion de Berlin. La Bundesliga est à l'arrêt, à cause des matches internationaux. Il y a dix terrains d'entraînement autour du stade, dans l'Olympiapark. Sur les panneaux entourant tous les terrains, on peut lire : Die Zukunft gehört Berlin (l'avenir appartient à Berlin, ndlr). Pourtant, en matière de football, ça n'est certainement pas le cas. Plusieurs équipes de jeunes du Hertha BSC disputent des matches. Dans un maillot bleu et blanc aux lignes verticales. Une poignée de personnes regardent les parties. Il y a peu d'ambiance, peu d'animation. À l'image du football que développe trop souvent le Hertha BSC : incolore, très monotone. Malgré son nom mythique, l'Olympiastadion, propriété de la ville, a perdu son lustre. Le Hertha souhaite depuis longtemps un nouveau stade d'une capacité de 55.000 places tout au plus mais tous les plans sont englués dans les mailles de la politique. Le Hertha BSC n'a jamais été très populaire dans sa ville. Dans les années '80, il évoluait en D4 devant un public de radicaux de droite. Il y a près de 40 ans, le club a été impliqué dans un scandale de corruption et il continue à traîner ce poids. Avant la chute du Mur, Berlin se trouvait aussi sur une île, coupé du reste de l'Allemagne. Ça ne l'a pas rendu attrayant. Le Hertha a été champion en 1930 et en 1931 mais depuis, son palmarès est vierge. L'été dernier, l'entrepreneur Lars Windhorst a injecté 200 millions dans le club, dans l'espoir de redorer son blason. Windhorst, un excentrique qui se promène avec trois téléphones et qui fait étalage de sa richesse, n'y connaît rien en football et ne veut pas se mêler de la gestion, afin de ne pas entraver le développement du club, comme il le dit lui-même en souriant. Son argent a néanmoins permis au Hertha d'être relativement actif sur le marché des transferts. Il a notamment déboursé vingt millions pour Dodi Lukebakio. Il reste pourtant dans le ventre mou, même si son nouvel entraîneur, le Croate Ante Covic, issu des équipes d'âge, a parlé en début de saison de football attrayant et dominateur. Un moment donné, le club a plongé dans la cave du classement, après avoir entamé l'exercice par un nul 2-2 sur le terrain du Bayern. Le Hertha se produit devant une moyenne légèrement inférieure à 50.000 personnes mais la moitié d'entre elles provient de Brandebourg, situé à 80 kilomètres de là. Cet anonymat se remarque dans la ville. On n'y distingue aucune référence au Hertha, si ce n'est dans le fanshop situé le long de la célèbre avenue Kurfürstendamm. On n'y voit pas beaucoup de monde. Ce n'est pas incompréhensible : personne n'a vraiment envie du maillot de Dodi Lukebakio, de Dedryck Boyata, enrôlé cet été ni du nouvel international Niklas Stark ou de l'Ivoirien Salomon Kalou, le joueur le mieux payé du club, avec trois millions par an. Il peut paraître étrange que le football ne décolle pas dans cette métropole vivante et pleine de vitalité. Même si la pauvreté est bien présente : Berlin compte de nombreux sans-abri et on y aperçoit souvent des gens vêtus de lambeaux, affamés, fouiller les poubelles en quête de restes. Le désintérêt pour le football est en fait ancré dans la mentalité de la ville. C'est du moins ce que dit Frank Willman : " Ici, personne ne s'intéresse au football. Même le derby ne sera pas très vivant. Le Hertha BSC n'est pas un club auquel on peut s'identifier. En revanche, il est très malléable. Imaginez que Red Bull décide de s'associer au Hertha et que le club soit baptisé RB Berlin. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il aurait 100.000 membres, trois fois plus que maintenant. Parce que les gens espéreraient le succès. De ce point de vue, le Berlinois est eine Nutte (une putain). Il se vend au plus offrant." Le Dynamo Berlin, champion de RDA à dix reprises, reste le club le plus étonnant et le plus haï de Berlin. Il a été dirigé par Erich Mielke, le patron de la Stasi, la sécurité d'état. On raconte qu'il achetait les arbitres. Ou plutôt on le murmure mais on n'a jamais trouvé de preuves. Cependant, beaucoup d'arbitres travaillaient pour la Stasi et ils voulaient évidement rester dans les bonnes grâces de leur patron. En outre, l'homme chargé des désignations était membre du Dynamo Berlin. Celui qui souhaitait arbitrer un match de coupe d'Europe n'avait donc pas intérêt à lui déplaire. La domination du Dynamo était également due à son encadrement. Il disposait de magnifiques terrains d'entraînement. Il avait aussi été le tout premier club de RDA à utiliser la vidéo. Le Dynamo végète maintenant dans l'anonymat de la Regionalliga Nordost, la D4. Le stade et ses alentours rappellent toujours l'époque de la RDA. Les immeubles à appartements ont été repeints mais ils ressemblent toujours à de froides casernes. L'Erich-Ludwig-Stadion est sinistre, avec ses murs qui s'écaillent et une entrée principale antérieure à la chute du Mur. Dans un café proche, quelques retraités romantisent l'ancien temps. Ils le disent en choeur : il n'y avait pas de chômage. En ajoutant qu'ils bénéficiaient d'une excellente sécurité sociale. Ils assistent à tous les matches à domicile du Dynamo, qui a assuré de justesse son maintien la saison passée. Ils sont perdus dans le stade, qui peut accueillir 19.000 spectateurs alors que la moyenne ne dépasse pas le millier. Un drapeau de la RDA continue à flotter dans le stade. Le Dynamo mène une existence sans but. Il a longtemps été la proie du hooliganisme. Le football a servi d'exutoire aux néo-nazis. Le quartier respire le mécontentement, il est littéralement coupé du monde extérieur car le quartier de Prenzlauer Berg, situé un peu plus loin, déborde d'activités. Le contraste est énorme. Juste derrière le stade, on trouve des restes du Mur. C'est une attraction touristique. Le Max Schmeling-Halle, une arène moderne et multifonctionnelle qui porte le nom d'un ancien grand boxeur, est juste à côté du stade. Deux hommes d'affaires ont investi de l'argent dans le Dynamo Berlin. Ils projettent de construire un nouveau stade. Mais à quoi bon si le club n'a pas de supporters ? Le football des séries inférieures est dépourvu de perspectives à Berlin. C'est dû à la règle 50+1. C'est une condamnation à mort pour les clubs. Des candidats à la reprise d'un club se sont déjà présentés mais ont reculé, confrontés à cette règle. Un Chinois vient encore de frapper à la porte du Viktoria Berlin. Il voulait y investir cent millions. Il faisait miroiter la Ligue des Champions endéans les dix ans. Il a même organisé une grande conférence de presse pour exposer ses projets. Il ne les a pas mis à exécution. C'est que le généreux Chinois entendait tout décider lui-même. On cherche par tous les moyens à réinsuffler vie aux petits clubs. Il y a ainsi le Berliner AK, situé à 500 mètres de la Hauptbahhof, la gare principale de Berlin. Le club se produit en Regionalliga Nordost. Un homme d'affaires turc a tenté d'en déterminer la gestion, malgré la règle 50+1 mais bizarrement, les Turcs ne se sont pas rendus au stade. Le club a été rebaptisé un temps Ankara Berlin, sans plus de succès. Le Berliner AK possède d'excellentes installations. Il joue au Poststadion, auquel une belle tribune en bois confère une atmosphère conviviale et nostalgique. Il possède trois terrains artificiels d'entraînement et un peu plus loin, à l'abri des regards, on trouve encore des restes du Mur, la cicatrice de Berlin, qui saute aux yeux du visiteur à des moments inattendus, comme si on ne pouvait oublier le passé. Adolf Hitler a vu son unique match de football au Poststadion. C'était en 1936. Pendant les Jeux Olympiques, l'Allemagne avait été battue par la Norvège au tour préliminaire et Hitler s'était exclamé qu'on n'investirait pas dans le football, puisque l'Allemagne ne pouvait s'y distinguer. Le sélectionneur avait été limogé et remplacé par un habitant de Berlin. L'illustre Sepp Herberger allait diriger la Mannschaft pendant vingt ans, en deux périodes. Plusieurs clubs berlinois sont tombés en faillite et ont dû repartir de zéro, parfois sous un autre nom. Le Tennis Borussia Berlin figure parmi eux. Il se produit non loin du stade olympique : à deux arrêts en métro. Le Mommsenstadion est implanté à Charlottenburg, un des quartiers chics de la ville, un des plus verts aussi. À l'entrée, un panneau prévient que les drogués et les personnes ivres ne seront pas admises aux matches. Le Tennis Berlin partage son stade avec le SC Charlottenburg, pensionnaire de D8. Le Tennis Borussia a joué deux saisons en Bundesliga (1974-1975 et 1976-1977). Il a ensuite connu des problèmes financiers, est tombé en faillite mais s'est redressé. L'équipe est maintenant en tête de l'Oberliga, la D5, mais elle ne joue pas devant plus de 500 personnes. Cette série réunit par ailleurs trois clubs berlinois qui ont fait un jour leur apparition en Bundesliga. Le Tasmania Berlin a été le pire club de l'histoire durant la saison 1965-1966. Il n'a glané que 10 points en 30 matches, il a marqué 15 buts et en a encaissé 108. Il n'a forcé qu'un seul penalty, qu'il a raté. Le Tasmania joue désormais devant 120 spectateurs. Le stade quelque peu dégradé se trouve juste derrière la piste d'atterrissage de l'ancien aéroport du Tempelhof. Le Blau-Weiss Berlin a fait un peu mieux durant la saison 1986-1987. René Vandereycken y a tenté sa chance mais le conte de fées n'a duré qu'un an. Le football à Berlin est un mariage ponctué de nombreux divorces. Ses clubs sont heureux de pouvoir garder la tête hors de l'eau et se contentent de miettes. Prenez par exemple le FC Lichterfeld, promu cet été en D4. Le deuxième match à domicile était un derby contre le Berliner AK. Le caissier s'est frotté les mains, satisfait : le match avait attiré... 443 personnes.