La mère d' HugoBroos, Anna, fêtera ses 82 ans en février mais reste alerte. Elle est très vive même si on sent en elle une pointe de nostalgie. Lorsqu'elle revient à l'endroit qu'elle a habité plus d'une décennie, elle se tait en montrant la chambre de son fils et de sa fille ou lorsqu'elle suit du regard un bateau. Les souvenirs resurgissent, avant qu'elle ne les chasse et ne dégage en beauté. C'est une mère aimante.
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La mère d' HugoBroos, Anna, fêtera ses 82 ans en février mais reste alerte. Elle est très vive même si on sent en elle une pointe de nostalgie. Lorsqu'elle revient à l'endroit qu'elle a habité plus d'une décennie, elle se tait en montrant la chambre de son fils et de sa fille ou lorsqu'elle suit du regard un bateau. Les souvenirs resurgissent, avant qu'elle ne les chasse et ne dégage en beauté. C'est une mère aimante. Elle habite à Humbeek depuis 50 ans mais a conservé son accent louvaniste. Elle est fière de ses origines et encore forte, même si elle est veuve depuis 32 ans et que la vie l'a marquée. Elle est d'un naturel gai et n'a pas besoin de femme d'ouvrage : elle entretient elle-même sa maison et le jardin. Elle enfourche toujours son vélo pour les petits trajets, sinon, elle emprunte le bus. " Je n'ai jamais conduit et ce n'est pas à mon âge que je vais apprendre ". Son mari était gendarme. " Il venait de Louvain, moi de Kessel Lo. Nous nous sommes mariés pendant la guerre. Les Allemands l'avaient réquisitionné pour travailler mais quand j'ai envoyé les papiers nécessaires au mariage, il a pu revenir. C'était un homme de principe. Avant la guerre, il était gendarme mais n'a pas voulu travailler pour les Allemands. C'était une question de principes mais c'était bête car il n'y a quand même pas échappé. S'il n'avait pas démissionné, j'aurais maintenant une pension plus élevée car les années de guerre comptent double. Après le conflit, il s'est réengagé. Il s'est caché à la maison pendant un an, après notre mariage. Officiellement, il habitait toujours chez ses parents. Ceux-ci ont reçu la visite des troupes d'occupation mais ont affirmé ne pas savoir où il se trouvait. Pour gagner un peu d'argent, j'ai travaillé comme ouvrière dans une usine de cigarettes à Louvain ". Après la guerre, la gendarmerie a muté la famille Broos. Elle a passé six mois à Vilvorde puis est arrivée à Humbeek, qui fait maintenant partie de la commune de Grimbergen. Les Broos ont emménagé dans un bâtiment que louait la gendarmerie pour son personnel. En dessous à gauche se trouvaient les bureaux, derrière les écuries. Les collègues occupaient les pièces du dessus et de l'arrière. " Nous avions le choix : habiter là ou louer, voire acheter quelque chose. Peu après la guerre, nous n'étions pas riches et nous avons choisi ce système. Ce n'était pas évident de vivre à cinq dans ce bloc avec des jeunes, qui avaient tous des enfants. 15 gosses dans une cour, ça fait du bruit. Hugo n'en a pas souffert. Près de la maison, il y avait une grande allée qui menait au château du baron. Tout ce qu'il faisait, c'était shooter dans un ballon, du matin au soir, tard. Je ne l'ai jamais vu qu'avec un ballon ". Il fallait serrer les dents et faire preuve de souplesse. " Nous faisions la lessive chacun à notre tour, toutes les cinq semaines, dans une ancienne stalle. Quand je le raconte à nos enfants, ils font de grands yeux. Ma fille, qui a sept ans de plus qu'Hugo, s'en souvient vaguement, pas lui. J'avais une petite machine pour lessiver le plus urgent. Je la plaçais sur la cuisinière et je faisais bouillir le linge, comme les draps des enfants. Nous prenions l'eau du canal, dans des seaux. L'eau potable venait des voisins, qui avaient une pompe. Nous étions des mendiants. Nous n'avions pas de salle de bain mais qui en avait, alors ? Une fois, Hugo m'a demandé si nous devions nous laver dans un bassin. Eh oui. Quand nous avons déménagé, j'ai fait installer une salle de bain. Mais vous voyez : mendiants ou non, nous n'en sommes pas morts ". Elle admet n'avoir pas aimé ça. " Mais que faire ? Follement amoureuse, j'ai suivi mon mari et je suis restée avec lui. Je l'ai harcelé pour que nous quittions cet endroit. J'étais habituée à Louvain, une ville, et je me retrouvais dans ce village triste "... Elle rêvait de temps meilleurs et de villes comme Anvers. " Mais mon mari ne voulait pas partir. Il se plaisait bien ici. Il allait voir les courses, les kermesses, il s'amusait. Pas moi. D'autre part, j'avais une belle vie : je ne devais pas travailler, je pouvais me consacrer à l'éducation des enfants. C'est appréciable. Et mon mari était très gentil ". Elle a élevé trois enfants. Marie-Louise, sa fille, l'aînée. Avant Hugo, elle a eu un autre enfant, né prématurément et décédé. A 41 ans, elle a eu Patrick. La gorge nouée, elle explique : " Il est décédé à l'âge de 37 ans. Je ne peux surmonter ce chagrin. (Elle se ressaisit). Mais je n'en suis pas morte. Hugo me répète que je l'ai encore, lui, et sa s£ur. C'est vrai, mais j'ai perdu un enfant et ça fait très mal. Mon mari est mort alors qu'il avait à peine 50 ans et j'en ai été très malheureuse mais la perte d'un enfant est pire encore. Patrick avait une tumeur au cerveau. Je n'ai jamais voulu l'admettre. Une mère pense toujours que son enfant va guérir. Même quand il était à l'agonie, j'ai demandé à l'infirmière si elle ne pouvait rien lui donner pour faire tomber la fièvre. Elle m'a répondu : - Madame, si la fièvre part, lui aussi. Je me souviens avoir pensé : -Allez, il ne va quand même pas mourir ! C'était trop horrible pour être vrai. J'en ai subi le contrecoup d'autant plus fort que je n'y étais pas préparée. Au Nouvel An, ça fera quatre ans qu'il nous a quittés. Je pense à lui tous les jours mais il m'arrive de ne plus avoir la gorge nouée. Ça va mieux, donc. (Elle se redresse). Il le faut aussi, pour nos enfants : ils n'aiment pas voir leur mère pleurer quand ils lui rendent visite ". Chaque village a ses notables. L'instituteur, l'abbé. A Humbeek, il y avait le baron. " Tous les yeux étaient tournés vers lui. L'abbé nous rendait régulièrement visite, même si nous n'allions pas à l'église. Quand mon mari n'était pas là, il ne s'attardait pas. Il disait bonjour et s'éclipsait. C'était comme ça, à l'époque ". Et les gendarmes ? Elle rit. " Ils avaient la vie facile. Il n'y a jamais eu de criminalité ici. Oui, un vélo volé ou un PV pour un conducteur qui avait oublié d'allumer ses phares. Les bateliers constituaient le seul danger : quand ils accostaient, ils buvaient et se battaient. La gendarmerie devait les séparer ". Les courses cyclistes animaient la vie. " Hugo y allait aussi. Une fois, en 1963, nous regardions un championnat du monde. RikVan Looy a été battu au sprint par BenoniBeheyt. Il s'est mis à pleurer car il adorait Van Looy. Quand mon mari était en service pendant une course, il lui arrivait de revenir, le képi de travers. Je savais qu'il avait fait la fête. De mon temps, ils étaient invités partout. Mon mari a appris à boire à Vilvorde, dans toutes ces petites brasseries. Tant qu'il vivait, je n'ai jamais dû acheter de chicons. Poires, pommes, noix, les gendarmes recevaient de tout. On nous les apportait même à la maison. Il est décédé d'un infarctus. Une nuit, pendant son service, il a ressenti une forte douleur. A cette époque, on ne connaissait pas encore bien les symptômes. Il est rentré à la maison en vélo. J'ai appelé le médecin mais avant que nous arrivions à la clinique, il était mort. Maintenant, on enverrait un service d'urgence et il survivrait. Il n'avait jamais été malade. C'était un homme sain et solide, pas aussi grand qu'Hugo mais très sportif. Un ancien footballeur du Daring Louvain. Il était plutôt sévère. Les enfants devaient obéir. Un jour, Hugo est rentré en retard pour le souper. A cause du football. Il était couvert de boue. Son père l'a obligé à se laver et l'a envoyé au lit sans manger. Je n'ai rien dit mais je savais que son père devait partir en patrouille plus tard. Je suis montée avec une assiette de tartines. Il mourait de faim. Une mère ne peut supporter ça. C'est la seule punition dont Hugo se souvienne ". Son fils aîné est donc né avec un ballon. " Patrick a grandi en voyant Hugo jouer au football dans le jardin mais étrangement, il ne s'y est jamais intéressé. Hugo s'est fixé là-dessus. L'année de sa communion, il a usé sept paires de chaussures, toutes aux pointes, à force de shooter. Il ne pouvait voir une pierre sans shooter dedans. Je lui ait souvent dit en riant : - C'est moi qui ai eu les frais et c'est toi qui en profites. Je ne peux pas me plaindre. Hugo a rapidement gagné sa vie. Anderlecht est venu le chercher à 17 ans. Il ne m'a finalement pas coûté grand-chose. Patrick a passé cinq ans à l'université et Marie-Louise a étudié aussi. Hugo avait le football. Ça ne coûtait rien mais quel travail ! Les bas rouges, les maillots... Combien de kilos de boue n'ai-je pas nettoyés de ses chaussures ! " Sonja, la femme d'Hugo, vient de Humbeek. " Il ne devait pas avoir 17 ans quand il a commencé à sortir avec elle. S'il était populaire auprès des filles ? Je ne sais pas trop. Quand il jouait à Anderlecht, les filles passaient régulièrement à vélo devant chez nous en jetant un coup d'£il mais je ne sais pas si c'était vraiment pour lui. Il s'est vite lié à Sonja. Je la connaissais bien et ça ne me dérangeait pas. Quand il avait six ou sept ans, c'était Tessy Moerenhout. Il faisait un détour exprès pour elle, après l'école, jusqu'au pont. Récemment, nous l'avons revue, par hasard. Elle est devenue actrice et a été ravie de pouvoir bavarder avec Hugo ". Il était brillant à l'école. " A Humbeek, il était toujours premier de classe mais ensuite, au collège de Vilvorde, ce fut moins bon. Je crois que ses primaires avaient été trop faciles. Puis, il a souffert de la mort de son père, bien plus que je ne le pensais. Hugo a eu la jaunisse et a dû rester six semaines à la maison. Il a raté ses examens et recommencé sa dernière année. Il voulait arrêter mais j'ai exigé qu'il obtienne son diplôme. Nous ne pouvions pas le conduire en voiture à l'entraînement. Jusqu'à 18 ans, il s'est rendu au collège en vélomoteur et de là, il allait à l'entraînement. Le soir, il devait encore faire ses devoirs... Son père n'a jamais su qu'il jouait à Anderlecht. Il a eu le plaisir d'élever ses enfants mais pas celui de voir ce qu'ils sont devenus. Ça me fait de la peine ". Nous passons devant l'ancienne école, qui abrite maintenant la bibliothèque et la maison de la jeunesse. La nouvelle école se trouve à côté du petit stade de Humbeek. Le photographe prend des clichés. Madame Broos observe les alentours avec curiosité : " Je ne viens pas souvent ici. Hugo a tardé à s'affilier à Humbeek. Il en rêvait mais mon mari avait décelé son talent et craignait qu'il ne soit pieds et poings liés au club. Nous avons pu le retenir jusqu'à l'âge de dix ans. Six ans plus tard, il était déjà en équipe fanion. Il semble qu'Hugo était un bon joueur. Je ne l'ai vu que deux fois. Je le suis mais je suis trop nerveuse pour assister aux matches. Ma fille est pareille. Nous vivons ça avec trop d'intensité. C'est tellement grave que quand il perd, je branche le télétexte, pour suivre le score, sans voir d'images. Ça n'a pas changé depuis qu'il est entraîneur car en fait, il a encore plus de responsabilités. Je souffre quand j'entends Broos dehors. L'année dernière, quand les gens lui en voulaient tellement, je ne trouvais plus le sommeil. Et une fois... Normalement, le facteur dépose le journal dans la boîte. Ce jour-là, il a sonné pour me dire à quel point ça allait mal et qu'il allait être viré... Je l'aurais bien envoyé promener ! J'avais déjà le c£ur gros après avoir vu la TV et voilà qu'on venait frapper à ma porte. On voyait au visage d'Hugo à quel point il était sous pression. Il n'a pas peur d'être renvoyé mais quelque part, c'est quand même une humiliation. J'apprends tout par la TV ou la radio, qui est allumée toute la journée. La dernière fois qu'Anderlecht a perdu, on l'a sûrement répété dix fois. J'ai crié à la radio : - Ça suffit, je suis au courant... Ma fille m'a déjà demandé si je parlais toujours à la radio... Maintenant, c'est de Bruges qu'on parle et Hugo me demande : - Alors, tu ne dis rien ? Mais j'aime toujours Bruges. Mouscron aussi. Ce sont mes équipes avec Anderlecht ". Sans Bruges, son fils serait resté dans le voisinage, car il avait fait bâtir à Humbeek. " Il a été obligé de déménager, à Jabbeke et leur départ m'a fait mal. Kaatje avait cinq ou six ans, Ellen était déjà à l'école primaire. Le mercredi, les enfants jouaient chez moi. J'ai bien dû m'incliner. C'était son gagne-pain. Il réside maintenant à Varsenare. Je n'y vais que deux ou trois fois par an. Hugo a aussi un fils, qui a joué football mais qui a arrêté. Il n'aimait pas vraiment. C'est un peu le rebelle de la famille. Il est charmant en dehors mais à la maison, il est difficile. Il étudie à Gand. L'art, le dessin, un truc en rapport avec les affiches. Il dessine très bien ". Le temps file. La fille de sa fille vient d'accoucher. Elle a donc un premier arrière petit-enfant et les deux filles de son fils sont enceintes. Elle est une fière grand-mère : " Oui, je suis fière de ce qu'Hugo a réussi. Il a consenti beaucoup de sacrifices pour ça. Il était toujours au lit à dix heures. Heureusement, il a rencontré une fille qui le comprenait, car je suis sûre que si elle avait dit qu'elle voulait aller danser, il l'aurait emmenée ". Il tient son caractère de son père : " Quand il a pris une décision, il est inutile d'en discuter. Il n'est pas têtu mais il a des principes, il est droit et s'il trouve que c'est comme ça, ce n'est pas autrement. Hugo n'est pas un beau parleur. Là aussi, il est comme son père. Ma fille et moi pouvons parler, pas Hugo. Dimanche, il était ici. Je n'ai pas entendu le son de sa voix. Il me répond : - Mais j'écoute... Le football l'accapare. Il regarde toutes les chaînes. Le football est son métier et sa passion "... " Dimanche, il était ici. Je n'ai pas entendu le son de sa voix "