L'escalade est un sport qui coûte cher. Particulièrement quand l'acheteur met dans son caddie une panoplie complète pour gravir les pentes les plus ardues du football européen. Pour construire un onze capable d'atteindre les cimes de l'Everest continental, Liverpool a dépensé 289 millions d'euros, répartis entre la somme extravagante dépensée pour Virgil van Dijk et les 40 millions claqués pour chacune des têtes du trio offensif qui a fait trembler toute l'Europe cette saison.
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L'escalade est un sport qui coûte cher. Particulièrement quand l'acheteur met dans son caddie une panoplie complète pour gravir les pentes les plus ardues du football européen. Pour construire un onze capable d'atteindre les cimes de l'Everest continental, Liverpool a dépensé 289 millions d'euros, répartis entre la somme extravagante dépensée pour Virgil van Dijk et les 40 millions claqués pour chacune des têtes du trio offensif qui a fait trembler toute l'Europe cette saison. Un an plus tôt, la Juventus, réputée pour son sens des bonnes affaires - incarné par les arrivées gratuites de Sami Khedira ou Dani Alves -, s'est présentée en finale de la Ligue des Champions avec un onze facturé 286 millions d'euros. Dans les deux cas, l'outsider a été martyrisé sans ménagement par le Real Madrid, vainqueur à Kiev de sa troisième Coupe aux grandes oreilles consécutive. La loi du plus riche ? Les joueurs inscrits sur la feuille par Zinédine Zidane au coup d'envoi, identiques à ceux alignés un an plus tôt à Cardiff, ont coûté 270 millions à Florentino Perez. Mais contrairement à ses adversaires, le Real a pu s'offrir le luxe de sortir du banc un Gareth Bale acheté 100 millions d'euros. Madrid a quelque chose de surréaliste. À l'heure où la tactique devient le fil rouge de toute analyse footballistique, le Real reste insaisissable. Pas vraiment de règles du jeu, juste une association de talents hors-normes, qui décident d'unir leurs dons pour conquérir le continent tous les douze mois. Les Avengers du ballon rond. Un an après l'épopée triomphale vers Cardiff, la troisième conquête consécutive de la bande à Zizou a brillé bien plus modérément. En 2017, le Real était celui d'un milieu de terrain conquérant. Celui de Toni Kroos, passeur qui semble avoir le sang relié à un congélateur. Celui de Casemiro, aussi, sorte de Terminator posé sur crampons, aussi rapide et insensible qu'un robot. Celui d' Isco, encore, majestueux Espagnol qui semble défier les nouvelles lois du football pressing en gardant le ballon même quand il est pourchassé par trois adversaires. Et puis, celui de Luka Modric, évidemment. Le petit Croate a repris à Xavi le trône de seigneur absolu de la Champions. Depuis son arrivée à Madrid, à la fin de l'été 2012, celui qu'on surnomme " le Cruyff des Balkans " n'a perdu qu'une seule confrontation à élimination directe en Ligue des Champions. C'était quelques mois plus tard, face au Borussia Dortmund de Jürgen Klopp. Le coach allemand semblait taillé pour le costume d'homme fort de cette Ligue des Champions où, pour la première fois depuis longtemps, les jambes semblaient avoir pris le meilleur sur les cerveaux. Jamais les espaces entre les lignes, les tactiques approximatives et les retournements de situation absurdes n'avaient été aussi fréquents que lors de cette édition. En plein règne de l'espace à conquérir, le pressing de Klopp et les courses folles de Mohamed Salah et Sadio Mané, organisées par le jeu en faux 9 majestueux de Roberto Firmino, paraissaient en mesure d'incarner la C1 jusqu'au bout, en soulevant le trophée d'une version 2018 où leur football faisait la loi. Mais face à la loi, il y a le Real Madrid. Une équipe qui a laissé passer l'orage de la pression red en s'abritant derrière le ballon. Il paraît que la passe de l'arrière central à l'arrière latéral est le plus gros piège à pressing du football moderne ? Les Madrilènes font passer le ballon de Sergio Ramos à Marcelo pour se sortir de la toile rouge de Liverpool. On dit que le mediocentro, posé devant la défense, doit dicter le jeu, et qu'un 6 ne peut plus être maladroit balle au pied ? Casemiro ne reçoit que 18 ballons pendant la première demi-heure, seuls Cristiano Ronaldo et Karim Benzema, esseulés devant, font moins bien. Le milieu brésilien avait été identifié par Klopp comme le maillon faible de la possession madrilène. Il était donc souvent laissé seul, comme le veut le piège traditionnel du coach allemand, qui force la passe vers la victime désignée pour ensuite l'assaillir de toutes parts. Les hommes de Zidane ne sont pas tombés dans le panneau : Kroos et Modric ont décroché pour assurer une possession stérile, mais protectrice. En nonante minutes, les deux cerveaux du milieu madrilène ont réussi 150 des 158 passes qu'ils ont tentées. Pressez-les, si vous voulez... Malgré une finale maîtrisée, et magnifiée par le retourné exceptionnel de Gareth Bale, ce Real cuvée 2018 n'a pas la brillance des vainqueurs qu'on n'oublie pas. Il a trop sollicité les exploits défensifs de Sergio Ramos, Raphaël Varane et Keylor Navas, et ressemblait bien plus fréquemment à un assemblage d'étoiles brillantes qu'à une harmonieuse constellation. Les polémiques arbitrales qui ont écumé ses trois derniers défis, face à la Juve, au Bayern et à Liverpool, ont également terni un tableau déjà noirci par une Liga traversée de façon insipide, loin derrière un Barça longtemps invincible. Au bout de l'été, le Real semblait parti pour une saison de transition. Kylian Mbappé, longtemps courtisé, avait finalement opté pour Paris, et les arrivées de Dani Ceballos ou Theo Hernandez masquaient mal un noyau déplumé par les départs de luxueux remplaçants comme Alvaro Morata ou James Rodriguez. Les nombreux aspirants à la conquête de l'Europe avaient une occasion à saisir mais, sur la ligne d'arrivée, Madrid semble surtout avoir profité des défaillances de la concurrence. Le PSG n'a pas su optimiser l'an 1 de son projet Neymar, tandis que le Barça a mis quelques mois de trop pour remplacer son Brésilien par l'arrivée de Philippe Coutinho et a souffert de la perte de vitesse de Luis Suárez. Sans efficacité en contre-attaque, impossible de régner sur l'Europe. Le City de Pep Guardiola l'a également appris à ses dépens, alors que la Juve et le Bayern n'ont pas réussi à profiter de l'affaiblissement des géants espagnols, trop occupés qu'ils étaient à réfléchir à l'avenir de noyaux vieillissants. La porte est restée ouverte et le Real en a profité pour faire parler sa routine victorieuse. À peine le coup de sifflet final avait-il retenti sur la pelouse de Kiev que Ronaldo évoquait déjà son avenir personnel, pendant que Ramos rêvait tout haut d'un quatrième titre de rang. Les Avengers ont toujours de nouvelles batailles sur le feu.