On se souvient de ces films en noir et blanc, à la fin des années 50, où Johan Cruijff, jambes rachitiques et pull difforme, s'échine avec la balle en chaussures de ville à Betondorp, dans la banlieue est d'Amsterdam ; ou encore des vidéos jaunies une (grosse) dizaine d'années plus tard de Diego Armando Maradona, chevelure de jais et face pouponne, qui jongle à l'infini sur un terrain vague de la villa Fiorito, un bidonville de la province de Buenos Aires dont il est issu. Deux prodiges dans l'enfance de l'art qui préfigurent déjà deux génies du jeu. En France, nulle trace des Kopa, Platini ou autres Zidane à l'âge de l'acné juvénile jusque A la Clairefontaine, ce documentaire vite pensé, vite produit dans la foulée du Mondial 98. On y suit pendant trois ans (1999-2002) le quotidien d'apprentis footballeurs à l'Institut National du Football (INF), l'antre des champions du monde. Ils ont tous treize ans sauf un, Hatem Ben Arfa, de douze mois leur cadet. Petit, chétif, gaucher, il surclasse la concurrence. " On l'a peut-être vu trop gros ", s'interroge André Merelle, un des formateurs de l'INF. Il a des qualités hors du commun et des défauts à l'avenant. Les circonstances ne l'ont pas aidé non plus. " Au sortir de ces trois années, il a le choix entre cinquante-trois agents ( !) et les plus grands clubs du continent lui font les yeux doux : l'Inter, le Milan, United, Arsenal, Liverpool, Chelsea, Barcelone, l'Ajax. A quinze ans, en 2002, il opte pour Lyon, quelques mois avant le premier sacre des Rhodaniens. Le ver est déjà dans le fruit. La jeune star, trop vite consacrée par A la Clairefontaine, connaît d'insurmontables difficultés à s'adapter aux exigences du monde professionnel. Là où le talent et la passion ne suffisent plus. La malédiction est en route...
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On se souvient de ces films en noir et blanc, à la fin des années 50, où Johan Cruijff, jambes rachitiques et pull difforme, s'échine avec la balle en chaussures de ville à Betondorp, dans la banlieue est d'Amsterdam ; ou encore des vidéos jaunies une (grosse) dizaine d'années plus tard de Diego Armando Maradona, chevelure de jais et face pouponne, qui jongle à l'infini sur un terrain vague de la villa Fiorito, un bidonville de la province de Buenos Aires dont il est issu. Deux prodiges dans l'enfance de l'art qui préfigurent déjà deux génies du jeu. En France, nulle trace des Kopa, Platini ou autres Zidane à l'âge de l'acné juvénile jusque A la Clairefontaine, ce documentaire vite pensé, vite produit dans la foulée du Mondial 98. On y suit pendant trois ans (1999-2002) le quotidien d'apprentis footballeurs à l'Institut National du Football (INF), l'antre des champions du monde. Ils ont tous treize ans sauf un, Hatem Ben Arfa, de douze mois leur cadet. Petit, chétif, gaucher, il surclasse la concurrence. " On l'a peut-être vu trop gros ", s'interroge André Merelle, un des formateurs de l'INF. Il a des qualités hors du commun et des défauts à l'avenant. Les circonstances ne l'ont pas aidé non plus. " Au sortir de ces trois années, il a le choix entre cinquante-trois agents ( !) et les plus grands clubs du continent lui font les yeux doux : l'Inter, le Milan, United, Arsenal, Liverpool, Chelsea, Barcelone, l'Ajax. A quinze ans, en 2002, il opte pour Lyon, quelques mois avant le premier sacre des Rhodaniens. Le ver est déjà dans le fruit. La jeune star, trop vite consacrée par A la Clairefontaine, connaît d'insurmontables difficultés à s'adapter aux exigences du monde professionnel. Là où le talent et la passion ne suffisent plus. La malédiction est en route... Né le 7 mars 1987, Ben Arfa signe son premier contrat pro durant l'été 2004. Un deal à la hauteur des espoirs qu'il suscite (la presse parle de 2 millions d'euros sur trois ans). Hatem ne sera - jusqu'à présent - jamais à la hauteur de cette attente. Partout, il déçoit jusqu'à ses plus grands supporters. A Lyon (2004-08), à Marseille (2008-10), à Newcastle (2010-14) il reproduit le même motif destructeur : espoirs démesurés, débuts prometteurs (voire fracassants), failles spatio-temporelles, fulgurances venues d'ailleurs, embrouilles diverses (coaches, coéquipiers, dirigeants), un début de rédemption (sur et en dehors du terrain) qui ne restera qu'un début et rechute grave. Partout le même goût de cendre, la même sensation de gâchis abyssal. Partout ses entraîneurs successifs ont chacun pensé faire une différence (Le Guen, Houllier, Perrin, Gerets, Deschamps, Pardew) ; en vain. " Il est tellement doué qu'il est tombé dans la facilité ", relate Bernard Lacombe, l'homme qui l'a fait venir à Lyon. " Il n'a pas su passer de la passion de l'enfance au professionnalisme d'un adulte. Ses diverses expériences lui ont sûrement appris des choses. S'il parvient à se dompter, il va nous régaler. " Le cas de HBA a toujours divisé et il continue. " Le talent, il l'a. Peut-il gommer ses excès d'individualisme, s'insérer dans un collectif ? Pour moi, il est incorrigible ", cingle Gilles Rouillon, un ancien scout de Manchester United qui l'a beaucoup observé. " J'ai longtemps pensé qu'Hatem serait mature vers 25 ans mais ça arrive plus tard ", plaide Gérard Houllier, un de ses coachs à l'OL. " A Nice aujourd'hui, avec Claude Puel, après tout ce qu'il a vécu, il est dans un environnement idéal. S'il passait à côté de sa carrière, ce serait une catastrophe. " HBA a grandi à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) dans la banlieue sud de Paris. En bas de la cité des Aviateurs, il joue avec son frère aîné, Lofti, et les plus grands. Comme Paul Pogba, un peu plus à l'est et quelques années plus tard, il apprend à " survivre " au contact de ses aînés via sa technique et sa propension à éliminer. A neuf ans, il prend une licence à Montrouge à quelques hectomètres de chez lui. Trois saisons plus tard, il gagne la Coupe du département un matin de printemps contre le Racing (1 but, 1 assist) avant de passer haut la main la dernière session pour intégrer l'INF dans l'après-midi. Comme une évidence. " Avant d'arriver, Hatem avait déjà une petite réputation ", se souvient André Merelle. Il est programmé pour être un excellent joueur mais le documentaire de Canal Plus, supposé s'intéresser à toute la promotion, le propulse dans une autre dimension. Cette manière de Star Academy de la balle ronde le starifie avant l'heure. Il n'en perçoit pas tout de suite les effets pervers. " Depuis mes quinze ans, je n'ai pas eu le temps de me construire ", livre-t-il à L'Equipe en août 2008, à son arrivée à Marseille. " Je veux tout remettre à zéro. Je ne suis plus un enfant. On ne connaît pas la vie quand on arrive aussi jeune que moi... Je dois décider aujourd'hui de ce que je veux faire de ma vie. C'est un combat contre soi-même. " Il vient d'avoir vingt et un ans, il compte quatre titres de champion de France auxquels il a participé de loin en loin, mais beaucoup lui en veulent. On ne pardonne rien aux icônes teenage : ni leur timidité qui passe pour de l'arrogance, ni surtout leur talent qui éclabousse. Sur les terrains de Rhône-Alpes, quand il jouait avec la réserve ou les U18, il n'était pas rare que les parents de ses adversaires ou de ses coéquipiers l'insultent... Fils d'un ancien footballeur tunisien devenu invalide et d'une mère " préoccupée " par sa carrière, Ben Arfa doit composer avec un entourage familial pesant. Comme beaucoup de joueurs issus des quartiers français, il constitue un possible viatique pour une vie meilleure. A fortiori, quand on promet d'être la next big thing du foot hexagonal. Bernard Lacombe parle, pudique, " d'un équilibre familial bizarre. C'était un bon gamin, il s'est dispersé. " Un proche évoque " un passé pas toujours évident à assumer ", avant d'éluder quand on insiste. Même chose avec ses agents. Frédéric Guerra, le premier d'entre eux (choisi parmi les 53 postulants) se retrouve écarté pendant la période lyonnaise au profit d'un rapprochement avec le rappeur Abd al Malik et son manager, Fabien Coste. Un rapprochement initié par Hatem en quête de conseils religieux. Le trio négociera le départ à l'OM avant de se séparer dans le bruit et la fureur. HBA les accusant de l' " avoir endoctriné ". C'est finalement Michel Ouazine, un journaliste au départ, qui le connaît depuis ses douze ans, qui fait office d'homme de confiance. En août 2012, au sortir d'un Euro calamiteux, où il a " mal " parlé à Laurent Blanc après un match contre la Suède, Ben Arfa et son conseiller se présentent à la Fédération pour plaider leur cause avant de connaître la sentence. Dehors, le père profite des micros pour s'emporter contre Ouazine : " Il m'a volé mon fils ", s'étrangle-t-il. Depuis longtemps, les relations entre paternel et rejeton sont glaciales. " Depuis tout petit, on a répété à Hatem qu'il serait Ballon d'or, ça finit par créer de la frustration. Quand il dérape, son entourage lui donne raison ", tranche Frédéric Guerra, qui vise Ouazine sans le nommer. " Depuis qu'il est pro, Hatem cherche un mentor. Il est comme un gamin de la DDASS, baladé de foyer en foyer, qui cherche une stabilité affective. José Anigo l'était à Marseille et Claude Puel semble l'incarner aujourd'hui à Nice ", synthétise un proche. En France, Hatem Ben Arfa incarne l'échec de la génération 87, celle qui a gagné l'Euro 2004 des U17 contre l'Espagne de Piqué et Fabregas (2-1). HBA en était la star et Jérémy Ménez, Samir Nasri et Karim Benzema de parfaits porte-flingues. Raymond Domenech n'avait emmené aucun des quatre mousquetaires à la Coupe du monde 2010 pour ce qui devait être leur premier tournoi planétaire. En 2008, le natif de Clamart (Hauts-de-Seine) avait été écarté au dernier moment de l'Euro suisso-autrichien et la compétition continentale de 2012 (et l'esclandre avec Blanc) demeure son seul tournoi majeur. Aujourd'hui, Ménez s'enterre au Milan, Nasri brille par intermittence à City et demeure persona non grata chez les Bleus tandis que Benzema brille de mille feux au Real. Ironie de l'histoire, le merengue était remplaçant lors de la finale de 2004 et il est le seul à s'être fait une place sur le long terme en sélection. Issus de la même génération, formés dans le même club, Benzema et Ben Arfa ont souvent été comparés, disséqués. Le très bon élève et le génie. Celui sur qui on peut compter et l'intermittent du spectacle. Sur le terrain, les deux se comprennent les yeux fermés ; en dehors, c'est un peu plus complexe. " Beaucoup ont essayé de les opposer. Il y avait une saine rivalité entre eux même s'ils n'étaient pas proches ", relate Mathieu Bodmer, ancien Lyonnais et coéquipier désormais à Nice. Karim avait les codes, il venait de la région lyonnaise. Il pouvait dire lors de son passage chez les pros,'je viens pour vous piquer votre place', ça passait très bien. Hatem faisait la misère aux anciens sur le terrain sans s'embarrasser des statuts du vestiaire et ça ne plaisait pas. " Sûr de sa force, de son talent incandescent, HBA s'est toujours comporté en homme libre, peu soucieux des commérages et des avis alentours. A Newcastle en 2012, il déclarait au Daily Telegraph " rêver du Ballon d'or ". Et il y croyait dur comme fer... En janvier dernier, Ben Arfa veut quitter Newcastle pour rejoindre Nice. Problème, il a déjà joué avec la réserve des Magpies et effectué quelques piges avec Hull City. La réglementation à géométrie variable n'autorise pas toujours à jouer dans trois clubs dans la même saison. Là où d'autres instances se seraient montrées clémentes eu égard au pedigree du joueur et à son besoin de rebondir, la Ligue se montrera impitoyable. Ben Arfa devra attendre l'été ou aller se faire voir ailleurs. André Soulier, un avocat... lyonnais, membre de la commission juridique aura même ces mots obscènes : " Je n'ai pas eu l'occasion de le voir(dans les bureaux de la LFP), sans doute qu'il n'y avait pas assez de caméras de télévision, avant d'ajouter, je pense qu'il a les moyens de subvenir à ses besoins pendant cette période de chômage. " Entre Rhône et Saône, on a la rancune tenace. Quelques jours plus tard, Hatem répond, superbe, à sa façon : " Le Real Madrid peut bien venir, je signerai à Nice cet été. " Et il tient parole malgré les propositions pharaoniques de Besiktas (7M€ la saison) et de clubs du Golfe. Il retrouve le plaisir dans des gymnases des Hauts-de-Seine avec ses potes d'enfance. Il est en contact permanent avec le préparateur physique de Nice et Claude Puel, le T1 azuréen, l'appelle à intervalles réguliers. L'été arrive et les bonnes âmes ressortent les vieux dossiers. Ses altercations avec ses anciens coéquipiers (Cris, Juninho, Henry...), ses entraîneurs (" Il m'a parfois rendu fou " dira Gerets en quittant la Canebière ; Deschamps, Blanc, Pardew), ses présidents (Aulas, Dassier dont il a dévasté le bureau après que le patron de l'OM revienne sur sa décision de le laisser partir). Tous les fans de l'OGC Nice n'en ont que faire. Depuis la signature de HBA, ils se remettent à rêver. Et il doit être écrit quelque part que 2015-2016 sera la saison de l'ironie et des clins d'oeil de l'histoire dans le sud de la France. Considéré comme un coach défensif doué avec les jeunes (il a réussi à Monaco et à Lille et a échoué à Lyon), Claude Puel rebat les cartes cet automne. Conspué par le stade du Ray l'an passé pour les productions de son équipe et sa propension à faire jouer son fils, le Castrais - homme de devoir et d'une rectitude absolue - propose aujourd'hui un football offensif (Nice a la meilleure attaque) qui en fait saliver plus d'un. " Hatem a trouvé en Claude Puel l'entraîneur idéal ",analyse José Anigo. C'est un entraîneur fort, intelligent, obsédé par la condition physique. Or, Hatem a besoin d'être en forme pour évoluer à son plus haut niveau. Cantona et Henry ont trouvé avec Ferguson et Wenger les coaches qui ont accompagné leur épanouissement footballistique. Puel sera peut-être celui-là pour Hatem. " A Lyon, Puel et Ben Arfa s'étaient ratés. Le second partant au moment où le premier arrivait. Sur la côte d'Azur, quelque chose a changé. En huit matchs, Hatem (6 buts, 2 passes décisives) a égalé son record de pions en carrière. Il refait ce qu'il sait faire le mieux, des passes laser, des dribbles à l'envi et des pions venus d'ailleurs, comme s'il était incapable d'inscrire des buts normaux. " Il fait un meilleur tri dans son jeu, il est plus sobre, sait être collectif aujourd'hui ", s'emballe Bernard Lacombe. Lui-même semble avoir pris du plomb dans la tête, calme les ardeurs de ceux qui le voient en équipe de France. " C'est dans la durée que je dois prouver sinon ça ne sert à rien ", disait-il il y a trois semaines au sortir d'un match stratosphérique à Saint-Etienne (4-1, deux buts dont un slalom façon Messi). Dans le même temps à Marseille, Lassana Diarra, un autre prodige, connaît une résilience analogue après une année sans jouer faite d'embrouilles avec le Lokomotiv Moscou. Deschamps l'a rappelé en Bleu la semaine dernière cinq ans après sa dernière sélection, en Norvège. Le jour même où Ben Arfa a marqué son deuxième et dernier but chez les Bleus. Comme un signe... PAR RICO RIZZITELLI - PHOTOS BELGAIMAGESûr de son talent incandescent, HBA s'est toujours comporté en homme libre. " Depuis mes quinze ans, je n'ai pas eu le temps de me construire. " HATEM BEN ARFA