S'il devait s'installer derrière une caméra pour filmer l'histoire de son équipe de France, Didier Deschamps commencerait certainement par quelques scènes en noir et blanc. Parce que les entraîneurs d'aujourd'hui sont aussi les joueurs d'hier, et que le sélectionneur des Bleus a été un soldat bianconero de Marcello Lippi.
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S'il devait s'installer derrière une caméra pour filmer l'histoire de son équipe de France, Didier Deschamps commencerait certainement par quelques scènes en noir et blanc. Parce que les entraîneurs d'aujourd'hui sont aussi les joueurs d'hier, et que le sélectionneur des Bleus a été un soldat bianconero de Marcello Lippi. Le football d'un entraîneur est inévitablement influencé par les idées des hommes qui l'ont fait gagner quand il avait encore les crampons aux pieds. Et, à Turin, Deschamps a beaucoup gagné. Normal, dans un club pour lequel " gagner n'est pas important, c'est la seule chose qui compte ", comme aimait le rappeler son ancien président Giampiero Boniperti. Trois scudetti, une Ligue des Champions, et même une Coupe du monde 1998 gagnée " à l'italienne ", avec un système rigide derrière le talent de Zinédine Zidane et une victoire tactique en quarts de finale contre l'Italie qui avait fait dire à la presse transalpine : " Nous avons accouché d'un monstre. " Didier Deschamps n'a jamais oublié Lippi. Il raconte d'ailleurs à SoFoot la recette de son ancien mentor : " La force de Lippi, c'est d'adapter le système par rapport à ses joueurs. " La maxime de Marcello était sans doute dans un coin de la tête de " la Dèche " le 26 juin dernier, quelques minutes avant 16 heures. Ses Bleus sont alors dans le vestiaire du Parc OL, menés 0-1 par l'Irlande et renvoyés au vestiaire par les sifflets de leur public. C'est le moment que choisit Antoine Griezmann pour remettre sur la table une conversation qu'il avait eue avec son sélectionneur avant l'EURO. Le Colchonero avait été clair, expliquant à DD qu'il préférait jouer dans l'axe. Avant d'être un philosophe, Deschamps est un compétiteur. On ne passe pas des années en noir et blanc sans avoir la victoire dans l'ADN. Plutôt que de mourir avec ses idées, le sélectionneur des Bleus choisit de gagner avec celle de Diego Simeone, l'homme qui a changé Griezmann de dimension en le replaçant dans l'axe. " Offensivement, avec Simeone, j'ai carte blanche ", expliquait le numéro 7 des Bleus. En France aussi, désormais. N'Golo Kanté cède sa place à Kingsley Coman, et le 4-3-3 tricolore se change en 4-4-2. Un doublé de Griezmann plus tard, la France est en quarts de finale de son EURO. Avec un nouveau système taillé sur mesure pour les courbes de son nouveau patron. La fin du 4-3-3 français semblait devenue inéluctable au fil des semaines. Parce que le module était, initialement, articulé autour du jeu de combinaisons qui plaît tant à Karim Benzema. Privé de son porte-drapeau, le onze bleu devait désormais composer avec les centimètres d'Olivier Giroud en pointe, provoquant inévitablement l'arrivée d'un jeu plus direct. À la sanction de Benz' se sont ajoutés les forfaits de Raphaël Varane, dont les bons pieds et la pointe de vitesse permettaient à la France de se sentir à l'aise loin de son but, et de Lassana Diarra, capable d'évoluer seul devant la défense pour installer la possession et orchestrer la relance. Pour remplacer Varane, Deschamps rappelle Adil Rami en catastrophe, suite au galop d'entraînement dramatique d'Eliaquim Mangala, malmené par l'attaquant d'une modeste sélection régionale pendant la préparation. Disparu de la circulation depuis des années, le défenseur de Séville s'illustre rapidement par son absence totale de prise de risques avec le ballon. Et comme la relance n'est pas la qualité première du robuste Laurent Koscielny, le 4-3-3 de Deschamps s'éteint. Balle au pied, les défenseurs des Bleus semblent buter contre un " mur invisible ", selon l'expression de l'analyste tactique français Florent Toniutti, et leur absence d'initiative rend le jeu bleu aussi lent que prévisible. Rangé sur le flanc droit, qu'il ne peut que trop rarement abandonner sous peine de faire souffrir Bacary Sagna en perte de balle, Griezmann est éteint. Il ne touche que trente ballons contre la Roumanie, et voit flamber Dimitri Payet à l'autre bout du terrain. Déjà critiqué un an plus tôt, notamment après le match amical contre la Belgique au Stade de France, Antoine est relégué sur le banc pour la rencontre face à l'Albanie, qu'il débloque en fin de match d'un coup de tête rageur. Mais c'est un match et demi plus tard, avec ce fameux passage dans l'axe contre l'Irlande, que son EURO va basculer, emportant celui des Bleus dans son sillage. C'est le début de la France d'Antoine Griezmann. En deuxième période, seul Paul Pogba (56), installé devant la défense, touche plus de ballons que lui (54). Dans la seconde moitié du tournoi tricolore, Grizzy touche 9,6 % des ballons français, contre 5,3 % jusqu'à cette mi-temps irlandaise. Tous ses chiffres s'en ressentent : plus de la moitié de ses tirs (17 sur 28), la majorité de ses occasions créées (9 sur 13) et la quasi-totalité de ses dribbles (7 sur 8) surviennent dans ces trois derniers matches et demi. Face aux Allemands, alors que la France se place dans une configuration simeonesque en abandonnant le ballon aux hommes de Joachim Löw, le Colchonero écoeure la Mannschaft avec sept tirs (dont deux buts), deux key-passes et cinq dribbles. Une menace à lui tout seul. Les ajustements tactiques suivants effectués par Didier Deschamps seront une succession de tentatives de mise en valeur de son nouvel homme fort. Parce que " le haut niveau, ce sont d'abord les duels ", Griezmann est déchargé de ses missions côté droit par la puissance athlétique de Moussa Sissoko, bulldozer made in Premier League devenu titulaire incontestable à partir des quarts de finale. Au retour de l'EURO, privé d'Olivier Giroud, Deschamps n'opte pas pour André-Pierre Gignac, pourtant doublure du Gunner l'été dernier, mais rappelle un Kevin Gameiro qu'on croyait jeté aux oubliettes suite à son absence de la liste de DD en mai dernier malgré une saison majuscule en Espagne. Gameiro est-il devenu plus fort rien qu'en passant de Séville à l'Atlético Madrid ? A priori, non. Par contre, il est devenu l'équipier d'Antoine Griezmann. Leur complémentarité saute immédiatement aux yeux. Et en plus de combiner en une touche avec un système d'appuis-remises qui est devenu la marque de fabrique de Diego Simeone, les deux hommes se complètent par leurs profils. Les appels en profondeur incessants de Kevin Gameiro et sa pointe de vitesse étirent sans cesse les lignes adverses, et permettent donc à Griezmann d'augmenter son espace vital. " J'essaie de jouer entre les lignes et d'attaquer les défenses, comme le fait Lionel Messi ", expliquait récemment Antoine. Avec Giroud, il devait plutôt chercher de l'espace dans la profondeur, derrière la défense. Mais en s'installant dans le grenier de l'équipe de France, Gameiro permet à Grizzy de vivre dans la pièce qu'il préfère. Associés aux avant-postes du 4-4-2 français lors des matches d'octobre, face à la Bulgarie et à Amsterdam, ceux que la presse a déjà surnommés " les GG flingueurs " ont ajouté, par séquences, un paramètre qui manquait cruellement à l'équipe de France face à des adversaires décidés à défendre : le pressing. Contre les Pays-Bas, les deux occasions françaises de la première période sont venues suite à des mauvaises passes d'une défense néerlandaise fatiguée d'être harcelée par le duo colchonero. " Si l'équipe a évolué, c'est parce que les hommes ont évolué ", expliquait Stéphane Moulin, l'entraîneur d'Angers, à So Foot avant l'EURO. La phrase est toujours vraie aujourd'hui, car le retour de Varane aux côtés de Koscielny a offert aux Bleus de l'audace avec le ballon (la fin du fameux " mur invisible ") et la possibilité de défendre très haut à la perte de balle. C'est derrière, justement, que la France a opéré ses plus grandes métamorphoses depuis la défaite face au Portugal, il y a trois mois. À gauche, l'éternel Patrice Evra a laissé sa place au jeune Layvin Kurzawa, auteur d'un début de saison tonitruant au sein du PSG d'un Unai Emery qui a toujours tiré le meilleur de ses arrières latéraux. De l'autre côté, la blessure de Bacary Sagna face à la Bulgarie a profité à Djibril Sidibé, capable d'occuper les deux côtés de la défense de Monaco et impressionnant de volume et de justesse pour ses premières apparitions en Bleu. " On est capable de prendre un peu plus les choses en mains ", soulignait Deschamps après la victoire face aux Néerlandais. C'est sans doute cette maîtrise des événements avec le ballon qui a manqué aux Bleus pour venir à bout d'un Portugal qui avait décidé d'abandonner la possession au Stade de France. Et dans le football actuel, une équipe ambitieuse avec la balle ne peut pas se permettre d'avoir des latéraux sans apport significatif dans le camp adverse. Sur l'ensemble de l'EURO, Sagna et Evra n'ont créé que sept occasions de but à eux deux, et ont seulement délivré neuf centres. Dans les rangs allemands, le seul Joshua Kimmich a créé huit occasions en six matches. L'identité des latéraux change donc celle d'une équipe de France qui a beaucoup trop souffert pour faire la différence sur les côtés l'été dernier. À Amsterdam, alors que les Bleus menaient au score, Kurzawa a repris de la tête un centre de Sidibé à vingt minutes du terme. Inconcevable à l'EURO, quand Payet devait décrocher dans l'axe et laisser le côté gauche à l'abandon pour créer des occasions tandis que Sissoko (18 dribbles) ou Coman (15) devaient multiplier les exploits individuels pour produire quelque chose sur le flanc droit. Dans un groupe qualificatif où elle semble déjà avoir fait la différence, la France a donc deux ans pour tailler à la mesure de Griezmann son costume de favori pour le Mondial 2018. " Il y a déjà eu la Coupe du monde au Brésil, et puis l'EURO : c'est un bon héritage qui a augmenté le capital confiance de ce groupe ", souligne Didier Deschamps. Avec le sourire, évidemment. Parce que DD sait qu'entre Alexandre Lacazette, Nabil Fekir et la tornade Ousmane Dembélé, de précieux atouts en devenir devraient encore lui permettre d'augmenter le danger devant sans trop désorganiser ses lignes arrières. Parce que Deschamps aime aussi rappeler une autre phrase de Marcello Lippi : " Il n'y a pas besoin de six joueurs qui attaquent, si trois suffisent à marquer des buts. " PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGEC'est suite à son passage dans l'axe contre l'Irlande que l'EURO de Griezmann va basculer, emportant celui des Bleus dans son sillage.