Assis à l'avant du car des joueurs du Real Madrid, Jorge Valdano se souvient soudain de quelque chose. Il se lève et se rend à l'arrière du véhicule. En ce jour d'octobre 1994, le Real est en route pour La Romareda, où il affronte le Real Saragosse en championnat. Valdano se fait du mouron au sujet d'un joueur. Pas Fernando Hierro, Luis Enrique, Ivan Zamorano ou Michael Laudrup, qui s'étonnent tous de voir passer l'entraîneur argentin dans le couloir, mais un gamin de 17 ans qu'il a repris pour la première fois dans son noyau. Valdano se dit qu'il doit être rongé par le stress, qu'il doit être en train de se ronger les ongles et que ses jambes sont aussi molles que du pudding. Il veut lui taper sur l'épaule et lui dire que tout cela est tout à fait normal mais que les choses vont rentrer dans l'ordre. En arrivant à hauteur du siège du joueur en question, il s'aperçoit toutefois que celui-ci est en train de... dormir. Valdano a compris : ce joueur deviendra grand.
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Assis à l'avant du car des joueurs du Real Madrid, Jorge Valdano se souvient soudain de quelque chose. Il se lève et se rend à l'arrière du véhicule. En ce jour d'octobre 1994, le Real est en route pour La Romareda, où il affronte le Real Saragosse en championnat. Valdano se fait du mouron au sujet d'un joueur. Pas Fernando Hierro, Luis Enrique, Ivan Zamorano ou Michael Laudrup, qui s'étonnent tous de voir passer l'entraîneur argentin dans le couloir, mais un gamin de 17 ans qu'il a repris pour la première fois dans son noyau. Valdano se dit qu'il doit être rongé par le stress, qu'il doit être en train de se ronger les ongles et que ses jambes sont aussi molles que du pudding. Il veut lui taper sur l'épaule et lui dire que tout cela est tout à fait normal mais que les choses vont rentrer dans l'ordre. En arrivant à hauteur du siège du joueur en question, il s'aperçoit toutefois que celui-ci est en train de... dormir. Valdano a compris : ce joueur deviendra grand. Ce joueur, c'est Raúl Gonzalez Blanco. Et jamais il n'a perdu l'insouciance qu'il affichait à 17 ans. " Raúl était très professionnel mais ce n'est pas la qualité que je mettrais en avant chez lui. Le plus important, pour moi, c'est qu'il a toujours été amateur de football. ", expliquait récemment Angel Cappa, qui était l'adjoint de Valdano à l'époque. Après cette première sélection, tout est allé très vite pour l'Espagnol. Huit ans plus tard, il avait déjà été élu à cinq reprises Meilleur joueur de la Liga, il était capitaine de l'équipe et il avait remporté la Ligue des Champions à trois reprises. N'importe quel entraîneur l'aurait voulu dans son équipe et mettait son professionnalisme en évidence. Quand on lui demandait si tout cela ne lui montait pas un peu à la tête, il répondait modestement : " Non, j'essaye juste de prendre du plaisir et de rester calme car je sais que tout ce que je fais et ce que je ne fais pas est disséqué et a des répercussions. Mes amis sont là pour cela. Quand quelque chose ne leur plaît pas, ils sont les premiers à me le dire. Il faut s'entourer de gens capables d'analyser ce qu'on fait. " Raúl n'est pas un attaquant comme les autres. Il n'est pas grand (1,80 m.), pas rapide, pas costaud mais il a un sens du but exceptionnel. D'un point de vue scientifique, c'est un mystère, un condensé inexplicable de qualités abstraites. Un seul mot peut expliquer sa moyenne de près d'un but tous les deux matches : l'instinct. " C'est une espèce de prise de conscience de tout ce qui m'entoure ", explique-t-il un jour. " L'équipier qui va centrer, la trajectoire probable du ballon, les éventuelles erreurs des défenseurs... Je n'y pense pas. Dans le rectangle, c'est mon instinct qui prend le dessus. Parfois, je me dis que j'aurais dû aller au deuxième poteau et j'ai plongé au premier mais sur le moment même, je suis incapable d'expliquer pourquoi. A d'autres reprises, je fais le bon choix et je touche le ballon. Pourquoi ? Parce que mon instinct ou je ne sais pas comment appeler ça m'a dit de le faire. " Cet instinct et l'imprévisibilité qui y est associée rendent Raúl très difficile à maîtriser par les défenseurs. En avril 2003, lorsque le Real Madrid a battu Manchester United (3-1) en quarts de finale aller de la Ligue des Champions - deux buts de Raúl -, Alex Ferguson était sans équivoque : " Nous savons que Zinédine Zidane et Luis Figo sont des joueurs fantastiques mais nous pouvons les tenir. Avec Raúl, c'est plus difficile. Le Real Madrid a acquis de très bons joueurs au cours des dernières années mais en ce moment, le meilleur du monde, c'est Raúl. " Après quoi il conclut d'un clin d'oeil : " J'espère seulement qu'il n'aime pas trop voyager. Et s'il monte dans l'avion malgré tout, nous tenterons de le retenir à la frontière. " En mars de cette année, lorsqu'on lui a remémoré les propos de Sir Alex, Raúl a réagi avec l'humilité qu'on lui connaît. " Je me souviens qu'il a dit cela et je lui en suis reconnaissant. Sur le terrain, j'ai toujours essayé d'aider mon équipe, de donner le maximum et d'être un joueur complet. Le foot est un sport collectif, pas individuel. Un joueur peut vous faire gagner un, deux ou dix matches mais pour gagner un trophée, il faut une équipe. " Quand on lui demande s'il ne regrette pas de ne jamais avoir remporté le Ballon d'Or, il minimise : " Bien sûr que j'aurais aimé le recevoir mais je pense qu'en vingt ans de carrière, j'ai montré d'autres facettes et j'ai vécu d'autres grands moments dont je suis très fier. Un trophée comme celui-là, c'est très bien mais ce n'est pas parce qu'on ne le gagne pas qu'on ne doit pas continuer à travailler. " Et travailler, il l'a fait. Même aux New York Cosmos, on s'en est aperçu. " Il était toujours le premier à l'entraînement et le dernier à quitter ", dit le coach, Giovanni Savarese. " C'est un privilège pour moi d'avoir pu travailler avec lui. " Bien qu'il s'entraînait beaucoup, Angel Cappa nuance : " Il m'a appris combien il était difficile de juger un joueur à l'entraînement car il n'y réalisait jamais les exploits techniques qu'il était capable de montrer en match. " Raúl rigole en racontant que, parfois, les plus jeunes de ses enfants lui demandent, incrédules : " Papa, c'est vrai que tu as joué avec Cristiano Ronaldo ? " En effet, sa dernière saison au Real Madrid (2009-2010) a aussi été la première de CR7 dans la capitale espagnole. A l'époque, il était d'ailleurs CR9 car personne d'autre que Raúl ne pouvait porter le maillot frappé du numéro 7. Il était l'héritier d'une lignée fantastique : Raymond Kopa, Amancio Amaro, Juanito, Emilio Butragueño et Juan Esnaider. A l'époque, Raúl avait déjà 32 ans et Florentino Perez, le président, estimant qu'il était temps de renouveler les cadres, avait ordonné à Manuel Pellegrini d'aligner Kaká et Karim Benzema. Mais le coach chilien n'a pas obéi et a maintenu sa confiance en Raúl. Après un an, malgré des statistiques fantastiques, le Real n'avait rien gagné et le crédit de l'entraîneur était épuisé : Pellegrini cédait sa place à José Mourinho. Ce n'est sans doute pas un hasard si, cette année-là, Raúl alla voir ailleurs. Sa dernière conférence de presse ne fut pas aussi dramatique que celle d' Iker Casillas qui, l'été dernier, se présenta seul, sans le moindre représentant du club à ses côtés, pour lire en toute hâte un communiqué et disparaître aussitôt par une porte dérobée. Mais à l'été 2010, Raúl n'a pas non plus eu droit aux adieux appropriés pour une légende. Devant une centaine d'invités, Florentino Lopez a prononcé un discours d'usage puis le numéro 7, qui partait à Schalke 04, a pris lui-même la parole. " J'ai pris la décision de partir, c'est la meilleure chose pour moi et pour le club. Je sais que Mourinho voulait que je reste, il a dit qu'il aurait voulu être mon entraîneur. Il ne m'a pourtant pas fait douter : c'était maintenant ou jamais, c'était ma dernière chance de jouer à l'étranger. " Trois ans plus tard, il a tout de même eu droit à un match de gala, lorsque le Real Madrid a invité Al Sadd, son club de l'époque, au Trofeo Bernabéu. Ce jour-là, il a à nouveau porté le maillot blanc et joué aux côtés de Cristiano Ronaldo, Casillas ou Benzema. Avant le match, avec sa famille, il a même été reçu par Juan Carlos dans la loge royale de Bernabéu. Très touché, c'est en larmes qu'il monta sur le terrain tandis que les supporters scandaient son nom durant de longues minutes. Après la partie, il est revenu sur son départ en 2010 : " À l'époque, je me suis dit que j'avais fait mon temps ici. En partant, je retrouvais l'illusion que j'avais peut-être perdue à Madrid. Cela m'a permis d'éprouver à nouveau du plaisir à jouer au football. J'étais libéré, je ne devais plus penser qu'à jouer et à me reposer. " Puis il conclut, énigmatique : " Comme vous le savez tous, le Real est un grand club mais la vie n'y est pas toujours facile. " Il n'est resté que deux saisons à Schalke mais, durant ce laps de temps, les Köningsblauen ont remporté la Coupe et la Supercoupe d'Allemagne. Ils ont aussi atteint la demi-finale de la Champions League, ce qui reste leur meilleure performance à ce niveau. Son maillot, bien entendu frappé du numéro 7, fut le plus vendu à la boutique du club, son lob génial face au FC Cologne reçut le titre de But de l'Année en Bundesliga en 2011 et les supportrices de Schalke 04 l'élurent Plus beau joueur du championnat d'Allemagne. En 2012, lorsqu'il a quitté Gelsenkirchen pour Al Sadd, au Qatar, on s'est aperçu combien il avait marqué les dirigeants, les joueurs et les fans. Il a même été décidé que personne ne porterait le numéro 7 l'année suivante. La presse était tout aussi élogieuse. Steffen Simon, le célèbre présentateur de Sportschau, publia un article titré Gracias, Señor Raúl Gonzalez Blanco dans lequel il écrivait : " Il est arrivé avec le statut de légende et s'en va avec celui de héros. Nous devons tous être reconnaissants d'avoir pu admirer un joueur comme lui. " Mais en guise de point d'orgue, les mots les plus appropriés sont peut-être encore ceux d'Angel Cappa : " Raúl était un buteur, c'est vrai. Mais c'était bien plus que cela : c'était un grand joueur capable d'inscrire des buts. C'est très différent. " PAR STEVE VAN HERPE - PHOTOS BELGAIMAGE" Nous pouvons tenir Zidane et Figo mais Raúl, c'est plus difficile. " ALEX FERGUSON " Raúl était plus qu'un buteur : c'était un grand joueur capable d'inscrire des buts " ANGEL CAPPA