Nous sommes le 6 novembre 1986. Le rideau de fer entre l'est et l'ouest de l'Europe existe encore, la Belgique termine quatrième de la Coupe du monde 1986, l'Argentine de DiegoMaradona est championne du monde et 17 joueurs du noyau actuel ne sont pas encore nés lorsque Alex Ferguson signe son premier contrat de manager de Manchester United.
...

Nous sommes le 6 novembre 1986. Le rideau de fer entre l'est et l'ouest de l'Europe existe encore, la Belgique termine quatrième de la Coupe du monde 1986, l'Argentine de DiegoMaradona est championne du monde et 17 joueurs du noyau actuel ne sont pas encore nés lorsque Alex Ferguson signe son premier contrat de manager de Manchester United. Au début des années 80, il s'est fait connaître en tant que coach d'Aberdeen, avec qui il a brisé l'hégémonie des clubs de Glasgow en championnat d'Ecosse. Cela n'a pas échappé aux clubs anglais et écossais mais Ferguson n'a que faire de l'intérêt de Tottenham, d'Arsenal, de Wolverhampton ni même des Glasgow Rangers, dont il a pourtant porté le maillot. Lorsqu'il reçoit un appel d'un type qui prétend être le président de Manchester United, il pense à une blague et rigole mais c'est bien Martin Edwards qui est à l'autre bout du fil et il accepte sa proposition. Les candidats au poste d'entraîneur de ce club ne se bousculent pourtant pas au portillon. Cela fait dix-neuf ans que Manchester United ne gagne plus rien. Le dernier titre date de 1968, l'époque de Sir Matt Busby. Aucun de ses successeurs ne lui est arrivé à la cheville jusqu'à ce que Sir Bobby Charlton renseigne Ferguson. " J'ai vu quelqu'un qui a le courage et la détermination suffisante pour aller jusqu'au bout, un type qui ne se laissera pas déstabiliser et qui pense que ce job constitue un défi formidable ", dit-il. Le 6 novembre, lorsque Ferguson signe son contrat, les choses ne vont cependant pas fort. United ne compte que trois victoires et occupe la 19e place sur 22, il n'y a pas d'argent pour effectuer des transferts et Ferguson doit abandonner 25 % du salaire qu'il percevait à Aberdeen. Mais il n'hésite pas. " Je ne considère pas ce défi comme un boulot mais comme une mission ", dit-il. Quelques jours plus tard, United joue à Oxford. Les haut-parleurs du stade diffusent les hits du moment : Don'tGiveUp de Peter Gabriel et Takemybreathaway, de Kate Bush. Les albums qui marchent (il n'y a pas encore de CD) sont Graceland de Paul Simon, le live box de Bruce Springsteen et TheQueenisDead, des Smiths, un groupe de Manchester. Au repos, Ferguson passe un premier savon à ses joueurs, sans succès. United s'incline 2-0 et Fergie découvre l'ampleur de la tâche. Pour lui, pas question d'observer plus longtemps : il faut intervenir. Il met un terme aux entraînements ouverts à la presse et instaure un règlement sévère en matière de boissons. Selon lui, c'est cette culture de l'alcool qui nuit aux résultats et détruit l'atmosphère. Dès sa deuxième semaine, il affirme vouloir mettre un terme à la vie nocturne débridée des joueurs. Il introduit un règlement sévère avec un régime et un code vestimentaire. L'effet ne se fait pas sentir immédiatement puisque United se classe onzième. Mais le projet est en marche. Graham Taylor appelle Ferguson et lui donne un tuyau : pour un million et demi d'euros, il peut avoir John Barnes, le jeune attaquant de Watford. Le recruteur principal de United émet cependant un avis négatif et lui-même n'est pas chaud car il vient de proposer un nouveau contrat à Jesper Olsen. Pour lui, Barnes peut donc aller à Liverpool. Une erreur car Olsen n'en touche plus une et son remplaçant, Ralph Milne, est loin d'être le meilleur transfert de sa carrière. Il l'admettra plus tard. Manchester United continue donc à souffrir. Au grand dam des supporters, Ferguson vend Gordon Strachan puis Paul McGrath et Norman Whiteside. Il sait que ces décisions sont impopulaires mais ces gars-là sont des picoleurs. Manchester termine onzième, deuxième puis encore onzième et la grogne est de plus en plus perceptible car Ferguson était censé incarner le changement. " Je ne ferais pas deux pas pour aller voir jouer cette équipe ", dit George Best, une icône du club. Ils sont de plus en plus nombreux à réclamer le limogeage du manager et le 7 janvier 1990, à l'occasion du match de coupe contre Nottingham Forest, la tête de Ferguson est mise à prix. Des fans ont préparé des banderoles exigeant sa peau mais en fin de jeu, Mark Robins monte au jeu et inscrit le but de la victoire, sauvant ainsi son entraîneur. Ferguson n'oubliera jamais cette date-charnière car ce jour-là, sa mère est décédée. Au terme de la même saison, Manchester United remportera la FA Cup après un replay face à Crystal Palace. C'est le premier trophée de Ferguson sous ses nouvelles couleurs. Un an plus tard, alors qu'il cherche un nouvel attaquant, il raconte à Martin Edwards que le sélectionneur français Gérard Houllier était toujours plein d'éloges au sujet d'un joueur qu'il avait eu sous ses ordres en équipe de France : Eric Cantona. A ce moment précis, le téléphone sonne dans le bureau de Edwards : c'est justement le directeur de Leeds, qui veut acheter un joueur. " No ! ", répond Ferguson. Et il écrit sur un papier, en lettre majuscules : CANTONA ! Ce soir-là, United achète l'attaquant français pour 1,5 million d'euros. Pour le club et son manager, la roue tourne. En janvier 1990, lorsqu'il débarque en Angleterre, Cantona a déjà 25 ans. Il en est à son sixième club et n'a encore rien gagné. Les seules choses qu'il collectionne sont les cartons jaunes et les exclusions. En Angleterre, il est immédiatement champion avec Leeds mais Howard Wilkinson, le manager, n'hésite pas à le laisser partir à Manchester United. Ferguson a dit un jour que Cantona était un des rares à lui avoir appris quelque chose qu'il ne savait pas en matière de football. Cantona était l'homme que Ferguson cherchait depuis des années, l'ouvre-boîte qui allait lui permettre de jouer un football moderne, à l'européenne. " Il était le bon joueur, au bon endroit et au bon moment ", allait souvent répéter Ferguson. Un an plus tard, Manchester United était champion pour la première fois depuis 1968 et Ferguson devenait un héros. Cantona faisait tourner la machine et le manager lançait quelques noms, dont de jeunes talents comme David Beckham ou Ryan Giggs. Sept titres en neuf saisons avaient tôt fait d'effacer de la mémoire collective les débuts difficiles. Ferguson voulait tout contrôler et ne laissait personne indifférent. Il aimait ses joueurs mais s'il sentait qu'ils ne le suivaient pas, il les insultait ou les laissait tomber sans pitié. En 1974 déjà, alors qu'il entraînait East Stirlinghire et n'était âgé que de 32 ans, ses hommes avaient peur de lui. " Avant de le connaître, je ne craignais personne mais il m'a fait connaître l'angoisse ", se souvient Bobby McCulley, un des premiers joueurs qu'il a eus sous ses ordres. A Aberdeen, il comptait le nombre de rouleaux de papier toilette utilisés par ses joueurs mais ceux-ci acceptaient car avec lui, ils gagnaient. Aberdeen avait été trois fois champion, il avait remporté la coupe à quatre reprises et s'était même imposé en Coupe des Coupes après avoir éliminé Waterschei en demi-finale. Dans sa biographie, Ferguson parle de ses origines et des valeurs qu'il avait apprises à Govan, au bord de la rivière Clyde, où il élevait des moutons. C'est un adepte de la solidarité et du socialisme, mais un socialisme stalinien. Pour lui, seul l'intérêt de l'équipe compte : le joueur doit sacrifier son talent et son ego au profit du groupe. L'arrêt Bosman lui pose des difficultés. Pour lui, il n'est pas concevable de tout faire afin de permettre à un joueur de progresser pour que celui-ci puisse ensuite s'en aller comme ça. Il entre en conflit avec de nombreuses vedettes et pousse des colères mémorables. " Je ne savais pas que quelqu'un pouvait devenir aussi rouge ", dit Lee Sharpe, un de ses anciens joueurs, que Ferguson avait pris en flagrant délit dans une chambre d'hôtel avec Giggs et quelques filles. Ferguson conclut d'ailleurs sa biographie Managing my life par une introspection. " La loyauté a toujours constitué le fil rouge de ma vie. C'est ce que j'ai appris à Govan. " Ceux qui l'ont suivi ont connu le succès. Pour jauger un joueur, il tient compte de plusieurs critères : le talent, la force physique, la détermination mais aussi la faculté de s'adapter aux souhaits du coach. Il lui est impossible de bâtir quelque chose avec ceux qui ne répondent pas à ces exigences. Pour savoir si ça marche, il suffit de consulter le palmarès du coach le plus performant que le football professionnel ait jamais connu : 49 trophées, dont 38 avec United. Au cours des 27 ans qu'il a entraîné les Red Devils, Manchester City, son rival séculaire, a changé de coach à quatorze reprises...PAR GEERT FOUTRÉFerguson a dit un jour que Cantona était un des rares à lui avoir appris quelque chose. " La loyauté a toujours constitué le fil rouge de ma vie. "