Pionnières sur le plan mental

Avant même le début des Jeux d'hiver de Pékin, ça a été une des images fortes, chez nous, de cet événement. Kim Meylemans en colère et en larmes dans des vidéos qu'elle a postées sur les réseaux sociaux. Elle était retenue en quarantaine dans un hôtel chinois après un test positif au Covid. En Belgique, mais aussi dans d'autres pays, on a loué la spontanéité de notre championne de luge, qui n'a pas eu peur d'afficher ses faiblesses psychologiques. La skieuse américaine Mikaela Shiffrin avait fait la même chose à l'approche de ces JO. Dans plusieurs interviews, elle avait abordé sans fard son immense chagrin après le décès inopiné de son père et parlé de ses angoisses par rapport au coronavirus.
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Avant même le début des Jeux d'hiver de Pékin, ça a été une des images fortes, chez nous, de cet événement. Kim Meylemans en colère et en larmes dans des vidéos qu'elle a postées sur les réseaux sociaux. Elle était retenue en quarantaine dans un hôtel chinois après un test positif au Covid. En Belgique, mais aussi dans d'autres pays, on a loué la spontanéité de notre championne de luge, qui n'a pas eu peur d'afficher ses faiblesses psychologiques. La skieuse américaine Mikaela Shiffrin avait fait la même chose à l'approche de ces JO. Dans plusieurs interviews, elle avait abordé sans fard son immense chagrin après le décès inopiné de son père et parlé de ses angoisses par rapport au coronavirus. Cette évolution dans les mentalités, on l'a déjà constatée lors des Jeux Olympiques de Tokyo l'année dernière. Plusieurs athlètes n'ont pas hésité à manifester leurs émotions et à afficher leurs faiblesses. Naomi Osaka avait placé la première banderille deux mois plus tôt, évoquant sa dépression après avoir déclaré forfait à Roland-Garros. À Tokyo, la santé mentale des sportifs est même devenue un thème de discussion majeur quand la gymnaste américaine Simone Biles s'est retirée de la compétition parce qu'elle ne parvenait plus à exécuter ses exercices, déchirée par les émotions. Les messages de soutien qui ont afflué lui ont fait comprendre qu'elle était considérée bien plus que comme une gymnaste d'exception. Elle est devenue un exemple à suivre pour de nombreuses femmes normales et pour les autres athlètes. Parce qu'elle a montré que les sportives de haut niveau n'étaient pas seulement des championnes, mais surtout des êtres humains. Montré aussi qu'on avait le droit d'avouer qu'on ne se sent pas bien. Lorsqu'elle a été recrutée par les San Antonio Spurs en 2014, Becky Hammon est devenue la première assistante coach à plein temps dans l'un des quatre grands championnats aux États-Unis (NBA, NFL, MLB et NHL). Après sa belle carrière de basketteuse, elle a été nommée bras droit de Gregg Popovich, qui n'a pas manqué de lui lancer des fleurs. Plusieurs fois, elle a passé des entretiens d'embauche pour devenir head coach en NBA. Elle n'a jamais été retenue, mais rien que ces invitations représentaient déjà une évolution exceptionnelle. Fin décembre 2020, elle a écrit une nouvelle page d'histoire du sport quand elle a été brièvement head coach lors d'un match de NBA, après l'exclusion de Popovich. De nombreux observateurs considéraient qu'elle allait succéder à ce coach principal, mais au début de cette année, elle a signé un contrat de cinq ans avec les Las Vegas Aces, en WNBA. Elle devient ainsi l'entraîneuse la mieux payée de tous les temps avec un salaire annuel dépassant le million de dollars. Reste à savoir si ça lui permettra de retourner en NBA pour y occuper le même poste. On attend aussi de voir si d'autres franchises oseront copier cet exemple. Dans le milieu très conservateur du cyclisme, une femme a déjà bousculé les codes. L'année passée, la Britannique Cherie Pridham est devenue la toute première directrice sportive d'une équipe masculine du WorldTour (Israel Start-Up Nation). Cette année, elle est passée chez Lotto Soudal. Mais elle reste une exception dans ce monde d'hommes. La situation n'est pas différente en football, même si on a déjà repéré quelques femmes sur le banc dans des compétitions féminines et aussi à la tête d'équipes nationales, et qu'elles y ont eu un certain succès. Comme Sarina Wiegman, qui a mené les Néerlandaises au titre européen en 2017, puis en finale de la Coupe du monde 2019. Elle entraîne aujourd'hui la sélection féminine anglaise. Il y a aussi eu Jill Ellis qui a conduit les Américaines au titre mondial en 2015 et 2019. Aux JO de Tokyo, Beverly Prietsman a conquis l'or avec l'équipe canadienne. On peut également citer Emma Carol Hayes qui est parvenue jusqu'à la finale de la Ligue des Champions l'année passée avec Chelsea. Une arbitre dans un match d'hommes, c'est beaucoup plus rare. En janvier dernier, la Rwandaise Salima Mukansanga est devenue la première femme à siffler un match de Coupe d'Afrique des Nations. En novembre 2020, la Française Stéphanie Frappart a été la première arbitre d'un match de Ligue des Champions, et quelques mois plus tard d'un match éliminatoire de Coupe du monde. Des cas isolés jusqu'à présent. Par contre, on retrouve plus de femmes à de hautes fonctions dirigeantes dans le monde sportif masculin. La Néerlandaise Marianne van Leeuwen est l'un des exemples récents. En septembre 2021, elle a succédé à Eric Gudde au poste de directrice du football rémunéré. Elle est aussi présidente d'un club amateur à Amsterdam et elle est devenue la première femme à accéder à ce poste à la Fédération. Jan Smit, lui aussi haut placé à la Fédé, a déclaré ceci: "Elle est faite pour cette fonction parce que le football, vu notamment l'évolution du foot féminin et de la société en général, a besoin de femmes fortes et indépendantes à des postes importants." Il y a pourtant eu du scepticisme au moment de sa désignation. Une heure avant, 34 clubs de première et deuxième divisions ont créé la NL League afin d'avoir davantage leur mot à dire en matière d'organisation des championnats et au niveau des licences. Van Leeuwen a même été surnommée "la cheffe des boîtes vides." La Néerlandaise n'est pas une exception dans le football européen. Au début de cette année, Donata Hopfen a été nommée CEO de la Deutsche Fussball Liga (DFL) qui régule notamment la Bundesliga et le championnat de deuxième division. Cette femme a un CV à tomber par terre: en 2014, elle a par exemple reçu le prix de Femme Média de l'Année, dans sa fonction de managing director de Bild Media Group. Elle est aujourd'hui l'une des femmes les plus puissantes du foot. On peut dire la même chose de la Britannique Kelly Simmons, devenue en 2018 directrice du Women's Professional Game à la fédération anglaise. Elle gère notamment la Women's Super League, le championnat féminin, et elle va jouer un rôle en vue dans l'organisation de l'EURO qui se déroulera l'été prochain en Angleterre. En Espagne aussi, des femmes occupent des fonctions de haut niveau, en tant que présidentes de clubs, et pas seulement de la section féminine. Il y a VictoriaPavón à Leganés et Amaia Gorostiza à Eibar, deux équipes qui étaient encore en première division il y a peu de temps. Dans d'autres grandes fédérations et compétitions, on trouve plusieurs femmes très bien positionnées. En cyclisme, on peut citer la Française Amina Lanaya, directrice générale de l'UCI depuis 2017, et Marion Rousse, épouse du champion du monde Julian Alaphilippe, nommée directrice de course du Tour de France féminin l'année passée. En tennis, StaceyAllaster, ex-CEO de la WTA, est à la tête de l'US Open depuis 2020, et Amélie Mauresmo est devenue directrice du tournoi de Roland-Garros en décembre dernier. Lors de sa conférence de presse de présentation, l'ancienne numéro 1 mondiale a expliqué qu'elle voulait briser les stéréotypes liés au genre et que le fait d'être homme ou femme ne devait pas être un critère dans l'attribution de certaines fonctions. Pour elle, il faut d'abord s'intéresser aux qualités des candidats. Une vérité que les Américains ont intégrée depuis longtemps. L'exemple le plus connu est Michele Roberts. Depuis 2014, elle est executive director de la NBA Players Association, le syndicat de joueurs le plus influent. En 2020, Kim Ng a été désignée general manager des Miami Marlins, un club de la Major League de base-ball. La première femme à occuper cette fonction dans l'une des quatre principales compétitions sportives aux USA. Chez nous, on a plus de mal à confier de hautes fonctions à des femmes, même si on peut y croire quand on voit que Kim Gevaert est devenue directrice du Mémorial Van Damme et que NathalieClauwaert est directrice de Belgian Cycling. L'Américaine Megan Rapinoe a collectionné les grandes victoires sur les terrains: deux titres mondiaux, une médaille d'or olympique et un Ballon d'Or en 2019. La même année, elle a été désignée Sportsperson of the Year par le magazine Sports Illustrated. La quatrième femme seulement à recevoir cet honneur. Elle a été choisie pour ses prestations sportives, mais aussi pour son rôle d'activiste dans différents domaines: l'égalité des sexes, les violences policières, le racisme, les droits des LGBTQ+. Elle a révélé son homosexualité en 2012 et elle ne craint pas de provoquer. Comme en 2016 quand, dans le sillage du joueur de NFL ColinKaepernick, elle s'est agenouillée avant un match, pendant l'hymne américain, pour protester contre les violences policières et les discriminations. Rapinoe, qui joue toujours à 36 ans dans un club de Seattle, estime qu'il est de son devoir de se battre pour l'égalité sociale. "J'ai eu beaucoup de chance, et donc je trouve que je peux au moins donner mon avis. C'est un minimum." Elle explique tout cela dans sa biographie, titrée One Life. Elle dit qu'elle ne le fait pas pour elle mais pour les minorités, dans le but que ces personnes n'aient plus peur de l'imiter. Cette joueuse est devenue une icône de la communauté LGBTQ+ et elle a incité des athlètes à faire tomber des tabous. Par exemple les Suédoises Pernille Harder et Magdalena Eriksson qui se sont embrassées en public pendant la Coupe du monde 2019. Le cliché a fait le tour du monde. Dans le basket féminin aussi, l'homosexualité n'est plus un véritable tabou. Au contraire de ce que l'on voit dans le foot masculin. Chez nous, Ann Wauters n'a jamais caché qu'elle était lesbienne. En WNBA, des stars comme Brittney Griner se battent contre les stéréotypes et aussi contre les lois qui discriminent les LGBTQ+. Avec le soutien de la WNBA, la première compétition féminine à avoir orchestré une campagne sur ce thème. Que les femmes gagnent autant d'argent que les hommes en tennis sur les tournois du Grand Chelem, c'est devenu une évidence. Même si tous ces tournois n'ont pas franchi le cap en même temps. Lors de l'US Open en 1973, la tenante du titre, Billie Jean King, avait menacé de boycotter l'événement si le prize-money n'était pas équivalent pour les femmes et les hommes. Les organisateurs de l'Open d'Australie n'ont pris une décision définitive qu'en 2001. Ceux de Roland-Garros ont attendu cinq années de plus. Et Wimbledon a été le dernier à passer à l'acte, en 2007. Grâce à Venus Williams qui, après sa victoire à Londres en 2005, avait rédigé une chronique très engagée dans The Times of London. L'affaire a été abordée par le parlement britannique, et après diverses pressions politiques, les gains pour les joueurs et joueuses ont été égalisés. Mais c'est beaucoup moins évident dans d'autres disciplines. En cyclisme, les différences de revenus ont longtemps été abyssales, et c'est toujours le cas aujourd'hui. L'UCI a attendu les championnats du monde de 2012 pour distribuer les mêmes récompenses financières aux femmes et aux hommes, sous la pression de Marianne Vos notamment. Dans le milieu du football, qui possède pourtant des moyens bien plus importants, il a fallu que des vedettes féminines montent aux barricades. Ada Hegerberg, attaquante de l'Olympique Lyonnais et lauréate du Ballon d'Or 2018, a refusé en été 2017 de jouer encore pour l'équipe nationale norvégienne, à cause des primes différentes pour les équipes féminines et masculines, versées par sa fédération. Son combat a finalement porté ses fruits. En octobre 2017, cette Fédé a mis tout le monde sur le même pied. Après ça, d'autres pays ont suivi: l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Brésil et l'Angleterre. Mais ça n'a pas suffi à Hegerberg, qui est restée sur son refus de porter le maillot de la sélection. Même si elle risque de faire son retour cet été pour le championnat d'Europe. Et elle continue à fustiger l'UEFA, qui n'a distribué que seize millions d'euros aux femmes lors de l'EURO 2021. Contre 371 millions à leurs homologues masculins. Aux États-Unis, les footballeuses mènent le même combat. À l'approche des Jeux Olympiques de 2016, Alex Morgan, Hope Solo et d'autres ont introduit une plainte auprès de l' EqualEmployment Opportunity Commission pour discrimination salariale. Sans suite. Et donc, avant le Mondial 2019, elles ont déposé une plainte contre la Fédération américaine, cette fois au motif de discrimination liée au genre. Quand Morgan et ses coéquipières ont remporté la finale, des fans ont scandé " Equal pay." Un juge fédéral n'a pas donné suite à leur action, après quoi les joueuses sont allées en appel. En automne de l'année dernière, la Fédé a enfin fait une proposition, dans l'espoir de trouver un accord sans passer par les tribunaux. Elle a signalé que le prize-money pour une Coupe du monde était dix fois plus élevé pour les hommes que pour les femmes et qu'il fallait remédier à cette situation. La deadline des négociations a été reporté au 31 mars prochain. Une autre sportive US, une icône, l'athlète Allyson Felix, s'est battue de son côté pour les droits des sportives enceintes. Dans le passé, il était fréquent que les contrats de sponsoring contiennent une clause selon laquelle le deal serait adapté ou même annulé si la sportive concernée se retrouvait enceinte. En 2019, dans une chronique du New York Times parue après son accouchement où elle avait failli perdre la vie, elle a incendié son sponsor, Nike, qui a ensuite été contraint d'adapter ses contrats. Plus tard, Felix a lancé sa propre marque de chaussures, Saysh. Avec le slogan " For and by women." Elle a voulu devenir l'égérie des sportives noires avec enfant. À côté de son rôle en vue dans le traitement de la santé mentale des athlètes, Naomi Osaka a aussi été une figure marquante du mouvement Black Lives Matter. Sur la route de son succès à l'US Open en 2020, elle portait avant chaque match un masque sur lequel étaient inscrits les noms de victimes noires de violences raciales et policières. " To make people start talking", pour reprendre ses propres mots. Certains lui ont reproché de mêler sport et politique et ça a été pour elle une nouvelle source d'inspiration. Elle a tweeté: "Croyez bien que je vais tout faire pour passer le plus longtemps possible sur vos écrans télé." Née d'un père haïtien noir, elle sait qu'elle a un rôle XXL à jouer dans ce combat. Entre-temps, la tenniswoman japonaise a souvent utilisé ses médias sociaux pour mettre la lutte contre le racisme en avant. Ce que Venus et Serena Williams ont fréquemment fait tout au long de leur carrière. En WNBA, Natasha Cloud, joueuse des Washington Mystics qui a été championne avec Emma Meesseman en 2019, et Maya Moore, ex-MVP et quatre fois championne, sont allées encore plus loin. En 2020, Cloud a abandonné la saison de WNBA et son salaire colossal pour se concentrer sur la lutte pour les égalités sociales. "C'est bien plus important que le basket", a-t-elle lancé à l'époque. Moore avait arrêté un an plus tôt, avec le même objectif. Notamment pour faire libérer Jonathan Irons, un homme noir accusé de vol à main armée et condamné à cinquante ans de prison. Avec succès, et un mariage avec Irons comme cerise sur le gâteau. D'autres basketteuses de WNBA ont mené des combats avec succès. Comme des joueuses d'Atlanta qui ont pris pour cible Lelly Loeffler, co-propriétaire du club. Elle était aussi sénatrice républicaine et rejetait le mouvement Black Lives Matter ainsi que les campagnes menées par la WNBA sur ce thème. Lors des élections pour un siège de sénateur dans l'État de Géorgie, les basketteuses ont fait campagne pour le candidat démocrate noir Raphael Warnock. Il a été élu puis la WNBA a obligé Loeffler à céder ses 49% de parts dans le club à un groupe d'investissement rassemblé autour d'une joueuse d'Atlanta, Renee Montgomery. Une issue applaudie sur Twitter par LeBron James. Gwen Berry, une lanceuse de marteau, a elle aussi fait bouger les lignes sur le thème des BLM. Elle s'est imposée aux Pan American Games en 2019, et sur le podium, elle a brandi le poing à la manière de John Carlos et Tommie Smith aux Jeux Olympiques de 1968. Le comité olympique US l'a sanctionnée d'une suspension avec sursis de douze mois, ce qui a privé l'athlète de quelques contrats de sponsoring et l'a rendue furieuse. Une fois que le mouvement BLM s'est amplifié, elle a reçu des excuses publiques de Sarah Hirshland, CEO de ce comité. De nouvelles directives ont été édictées, autorisant les sportifs américains à protester de manière pacifique pour l'égalité sociale et raciale. Berry a perdu de l'argent dans l'aventure, mais cette avancée l'a réjouie: "Je me sens maintenant plus fière parce que je constate que de plus en plus de femmes osent élever la voix." Un exemple suivi l'année passée par Emma Meesseman. Dans une interview accordée à notre magazine, elle a évoqué de façon approfondie sa lutte contre les inégalités et le racisme. Elle est convaincue que les sportives aussi doivent parler. "Ce serait dingue qu'on doive continuer à se taire, qu'on ne puisse évoquer que des sujets purement sportifs sous prétexte que certaines personnes ne veulent pas nous entendre parler d'autres choses. On n'est pas là simplement pour donner du plaisir aux gens, on fait aussi partie de cette société." Un discours puissant qui résume bien l'évolution des mentalités. Un discours bien construit qui bouscule les codes. En 2022 plus que jamais.