C'était le plus beau des juillets flânés aux abords de leur mare. Marcel s'était défoncé à la creuser au lendemain du Mondial 90, tout en maudissant David Platt. Cailloux, plantes et petits poissons, Georgette y avait amené ensuite de quoi espérer en faire un coin de paradis, durant les dimanches de cette saison où Marcel plantait ses ultimes buts aux quatre coins de la province. Depuis lors, le temps avait fait son boulot, et le résultat refilait du bonheur. Entre la luxuriance des nénuphars, les tritons entrevus ou les loopings de libellules, Georgette euphorique ne savait plus où donner du regard : elle suivait les péripéties de sa mare avec des yeux ronds, comme Marcel les péripéties d'un match à la télé. Faut aussi préciser que le petit vin blanc, bu sous la tonnelle de circonstance, avait sa part de responsabilité dans l'euphorie : Georgette le sirotait facile, au moins autant q...

C'était le plus beau des juillets flânés aux abords de leur mare. Marcel s'était défoncé à la creuser au lendemain du Mondial 90, tout en maudissant David Platt. Cailloux, plantes et petits poissons, Georgette y avait amené ensuite de quoi espérer en faire un coin de paradis, durant les dimanches de cette saison où Marcel plantait ses ultimes buts aux quatre coins de la province. Depuis lors, le temps avait fait son boulot, et le résultat refilait du bonheur. Entre la luxuriance des nénuphars, les tritons entrevus ou les loopings de libellules, Georgette euphorique ne savait plus où donner du regard : elle suivait les péripéties de sa mare avec des yeux ronds, comme Marcel les péripéties d'un match à la télé. Faut aussi préciser que le petit vin blanc, bu sous la tonnelle de circonstance, avait sa part de responsabilité dans l'euphorie : Georgette le sirotait facile, au moins autant que Marcel assis à côté d'elle, plongé dans les pages sportives du journal. Marcel qui ne plantait plus de buts et avait pris 18 kg depuis 1990, le boulot du temps n'épargnait personne... " Quel con, ce Zinédine Zidane ! ", lâcha Marcel lisant les derniers rebondissements du coup de boule de Berlin. " Si Eric Abidal ou William Gallas avaient ainsi déliré en finale du Mondial, ils se faisaient descendre par la presse française et même suspendre - à juste titre - par leur propre fédération ! Au lieu de ça, on excuse la star sous prétexte qu'il n'est pas un Dieu : c'est surtout pas un homme,... plutôt un gamin trop gâté ! " " Marcel ! Tu connais quand même la gravité des injures proférées par ce Marco Materazzi ? ! ", se scandalisa Georgette qui était zizouphile. " Tu veux que je te dise ? A pareil moment du match, rapport à Materazzi, cet âne de Zidane aurait dû nager dans le bonheur ! Parce qu'il n'avait eu à subir QUE des attaques verbales ! Parce qu'il allait terminer la rencontre sans s'être fait déchiqueter par le plus grand déchiqueteur du foot contemporain ! Chaque attaquant qui entame un match face au Boucher du Calcio sait pertinemment qu'il risque fracture, civière et coma ! ". Pour faire de son nez, et parce qu'elle avait vu sur Internet un best of des saloperies de Materazzi, Georgette dit : " Il serait temps de recourir à la vidéo pour éradiquer la violence ", " Ouais. Sauf que s'il y a bien un truc que la vidéo ne résoudra pas, ce sont les provocs verbales... à moins d'ajouter pour chaque match 22 caméras et 22 spécialistes en lecture labiale ! Franchement, si demain les seuls criminels sur les terrains l'étaient via leur grande gueule, et non plus par leurs interventions physiques, le foot deviendrait quasi chouette... ", footosopha Marcel en remplissant les verres. " Dire ça, c'est cautionner le racisme et l'ensemble des dérives verbales. C'est protéger les vipères qui insultent les gentils ! ", cria presque Georgette offusquée. " Chou, faut que tu saches que ton Zizou gentil est un péteur de plomb régulier : ça fait 15 ans qu'il se ramasse son exclusion annuelle parce que son p'tit c£ur ne supporte pas l'injustice ", ricana Marcel sans se rendre compte du danger qu'il courait. " Et sa première rouge en 1993, tu sais pourquoi c'était ? Pour un gnon à Marcel Desailly qui l'avait insulté ! Desailly : black, french et pote depuis lors ! Comique, hein ? " " C'est la faute de ce Raymond Domenech ", maugréa Georgette après un cul blanc de vin blanc. " Il a mal préparé Zizou à subir les provocations... " " Y'a qu'un truc pour ça, je l'ai fait un jour à Noiseux-sur-Berwette. Tu te rappelles Carlo Allatarto, qui cognait dès la moindre allusion à sa femme ou sa mère ? Tout le temps du dernier entraînement avant un match capital, j'ai fait deux équipes et j'ai ordonné aux adversaires de Carlo de l'injurier sans cesse, lui et ses femmes, sérieusement et du mieux qu'ils pouvaient ! Carlo a ri jaune le jeudi, mais il s'est tenu coi le dimanche... et il a marqué l'unique but du match ! ", se souvint Marcel en riant aux larmes. " Tu as fait ça, coach lamentable ? ! ", questionna Georgette pompette en se levant. Marcel se leva à son tour pour tenter de calmer l'incalmable : " Chou... Moi, centre-avant de province durant 20 ans, si tu savais le nombre de fois où mon adversaire m'a dit que j'étais cocu, qu'il t'avait b... ou que tu étais une p... ! " " Et tu n'as jamais réagi ? ! ", hurla-t-elle. " JAMAIS ! L'équipe d'abord ! ", clama-t-il fièrement. Marcel ne vit pas venir le coup de boule en pleine poitrine. Il se sentit perdre pied, s'étala dans la mare avec un grand plouf. Seuls émergeaient la tête et le bedon tout nu. " Gros misérable. Zizou, lui, aurait défendu mon honneur ". Et Georgette déserta la mare. Non sans avoir vidé, sur le bide marital, le contenu d'un verre encore à moitié plein.bernard jeunejean