Enfant de judokas, lui-même prodige des tatamis avant de se diriger définitivement vers le ballon rond, Youri Tielemans le sait mieux que personne: l'important, pour éviter les douleurs démesurées, c'est d'apprendre à bien tomber. Ce n'est donc peut-être pas un hasard si c'est le top model de Neerpede qui, brassard ceinturé autour du bras, emmène les Diables sur la pelouse de la tribune de l'Aviva Stadium de Dublin le 26 mars dernier. Dans l'impressionnante clameur irlandaise, Roberto Martínez profite une nouvelle fois d'un match amical pour jouer les "chimistes", comme l'avait un jour qualifié Mehdi Bayat pour définir son approche des matches amicaux.
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Enfant de judokas, lui-même prodige des tatamis avant de se diriger définitivement vers le ballon rond, Youri Tielemans le sait mieux que personne: l'important, pour éviter les douleurs démesurées, c'est d'apprendre à bien tomber. Ce n'est donc peut-être pas un hasard si c'est le top model de Neerpede qui, brassard ceinturé autour du bras, emmène les Diables sur la pelouse de la tribune de l'Aviva Stadium de Dublin le 26 mars dernier. Dans l'impressionnante clameur irlandaise, Roberto Martínez profite une nouvelle fois d'un match amical pour jouer les "chimistes", comme l'avait un jour qualifié Mehdi Bayat pour définir son approche des matches amicaux. Malgré la multiplication des rencontres internationales à enjeu au calendrier, le sélectionneur tient à ces joutes amicales, quand une rare opportunité se présente. À l'automne 2020, à quelques mois de l'EURO et en marge de la route vers le Final Four de la Ligue des Nations, des duels contre la Suisse et la Côte d'Ivoire avaient ainsi permis à Zinho Vanheusden, Jérémy Doku, Joris Kayembe, Sebastiaan Bornauw ou Dodi Lukebakio d'enfiler le maillot des Diables. "Contre la Côte d'Ivoire, on a vu sept joueurs issus du championnat belge sur le terrain", se félicitait même Mehdi Bayat, alors encore président fédéral, à l'heure de justifier ces matches ajoutés à des fenêtres internationales déjà copieuses. "Sportivement, il y avait une volonté du Roberto directeur technique de poursuivre son travail de détection. Il ne prépare pas que l'EURO, mais aussi le Mondial 2022, et même plus loin." Entre les murs de la Fédaration, au centre national de Tubize, on qualifie les Diables de demain de Génération 2026. Celle qui devra prendre la relève de ses glorieux aînés dans les années à venir. C'est essentiellement elle qui se retrouve sur la pelouse de l'Aviva Stadium, pour un rendez-vous que le sélectionneur a limité aux joueurs n'ayant pas franchi la barre des cinquante caps. Autour des trentenaires Dedryck Boyata et Simon Mignolet, on retrouve ainsi les jeunes Charles De Ketelaere, Alexis Saelemaekers ou Arthur Theate. Dans une posture d'observateur, plus intéressé par les événements que le résultat, Roberto Martínez se réjouit de voir les Irlandais faire le forcing en fin de match, poussés à se sublimer par un public qui donne de la voix. Le genre de circonstances et d'atmosphère hostiles dans lesquelles le maître à penser des Diables rouges peut constater, dans une véritable expérience en immersion, qui est noyé par les vagues adverses et qui parvient à maintenir le cap. La Belgique retraverse la Manche avec un match nul au marquoir, mais riche en enseignements. En revenant de Russie avec une médaille de bronze autour du cou, le Diable profite du présent sans oublier de baliser son avenir. "Nous avons ajouté une vision et une structure à un succès qui existait déjà", résumait Bart Verhaeghe, alors membre du comité technique, quelques heures avant de voir Kevin De Bruyne et Eden Hazard faire valser le Brésil. Consciente de vivre en surrégime grâce à une coïncidence générationnelle hors du commun, la Belgique se met alors à préparer minutieusement son retour progressif à la réalité. "Nous connaîtrons plus de hauts et de bas que l'Allemagne ou la France, à cause de nos limites démographiques", concède Chris Van Puyvelde, directeur technique fédéral de l'époque, tout en affirmant que les objectifs sont clairement de maintenir la Belgique dans l'antichambre de l'élite mondiale. Un peu plus de trois ans plus tard, son successeur dans le costume de DT, Roberto Martínez himself, se veut même plus précis depuis le lobby du Martin's Hotel du centre national de Tubize, où il prépare le Final Four de la Ligue des Nations: "Je suis convaincu, de par cette double fonction et de par l'étude qu'elle m'a amené à faire sur nos talents, que nous avons les armes pour nous maintenir dans le futur parmi les six meilleures sélections du monde quand notre génération actuelle ne sera plus là." Plus loin du ballon, le futur de la génération dorée ne s'envisage pourtant pas trop loin du terrain. Après Vincent Kompany, devenu coach d'Anderlecht, c'est Thomas Vermaelen qui s'est lancé de l'autre côté de la ligne de touche en devenant adjoint de Roberto Martínez. Un futur que la Fédération s'est attelée à préparer en permettant aux Diables qui le souhaitaient de suivre les cours d'entraîneur de l'Union Belge, souvent en marge de leurs rassemblements internationaux. "Ces joueurs seront toujours importants pour le football belge", poursuit Martínez. "On est en train de les aider en ce sens, pour que les retombées de la génération dorée sur le football belge durent encore de longues années après qu'ils ont raccroché les crampons." Dotés d'une expertise internationale grâce à un parcours qui leur aura fait fouler certaines des pelouses les plus prestigieuses du football mondial, les Axel Witsel, Jan Vertonghen ou Toby Alderweireld pourraient, à court ou moyen terme, faire profiter le football belge de leurs apprentissages en se basant sur les workshops distillés à Tubize. C'est une sorte de théorie du ruissellement. Celle qui veut que les exemples d'hier seront les mentors de demain, pour permettre au football belge de ne pas vivre une chute aussi douloureuse que celle qui avait sanctionné le tournant du millénaire. Une certaine façon de préparer le terrain à long terme, sans oublier que les amortisseurs seront déjà mis à rude épreuve à des échéances bien plus brèves. Là, c'est Roberto Martínez qui s'en occupe, en préparant progressivement la relève à prendre le relais d'ici moins de cinq ans. Au bout du printemps 2018, le Catalan offusque une bonne partie de la Belgique en laissant à la maison Radja Nainggolan, idole du public, pour intégrer à sa liste de 23 Youri Tielemans, pourtant sorti d'une première saison décevante à Monaco (seulement un but et deux passes décisives). Sur la route de la deuxième Ligue des Nations, alors que Tielemans joue les premiers rôles vers le Final Four en compagnie de Kevin De Bruyne et Romelu Lukaku, c'est un autre nom qui semble sortir prématurément du chapeau de Roberto Martinez. Le 5 septembre 2020, avec seulement 34 apparitions chez les professionnels dans les jambes, Jérémy Doku fait ses premiers pas sous le maillot des Diables. Moins d'un an après des débuts qui, au premier abord, semblaient surtout destinés à "verrouiller" un joueur également susceptible d'être convoqué par le Ghana, le dynamiteur était l'homme le plus en vue des offensives belges en quart de finale de l'EURO contre l'Italie. Souvent considéré comme frileux et conservateur, le sélectionneur aurait-il en fait déjà placé les pions majeurs de la relève? "Au cours de ces trois dernières années, j'ai pu me concentrer énormément sur les parcours individuels de chaque joueur et la façon dont on peut les amener d'un potentiel à la réalité du terrain", racontait à la fin de l'année dernière l'Espagnol pour esquisser les contours de son rôle de directeur technique. "On l'a vu avec Jérémy Doku, qu'on a progressivement préparé à débuter ce match contre l'Italie, mais c'est pareil avec Alexis Saelemaekers ou Charles De Ketelaere. Parfois, les gens s'étonnent que des joueurs soient sélectionnés sans être dans leur meilleure période en club, mais ils sont toujours en train de vivre une période d'évolution importante dans le projet de la prochaine génération, celle de 2026." En guise de dénominateur commun pour ces joueurs montés en grade ces dernières saisons dans la hiérarchie nationale, on recense presque systématiquement des débuts faits sur le sol belge. Depuis son entrée en fonction, Roberto Martínez insiste énormément sur cette formation aboutie jusqu'aux pelouses d'une Pro League qu'il a appris à connaître dans les moindres détails. Dans les travées de la Fédé, on se félicite ainsi de voir que Genk maintient sa confiance en Maarten Vandevoordt malgré des périodes plus difficiles, là où beaucoup ont tendance à confier la garde de leurs filets à des éléments plus chevronnés. À l'heure de voir de jeunes talents envisager la direction de l'étranger, les hommes forts de Tubize n'hésitent jamais non plus à brandir les mauvais exemples de cette génération 1996 à laquelle on promettait monts et merveilles, mais qui n'a pas offert les fruits escomptés. "Le chemin de ces joueurs qui décident de quitter la Belgique, on peut moins le contrôler", glisse-t-on à la Fédération, en évoquant les exemples de Zakaria Bakkali et Charly Musonda Junior, plus météorites que soleils dans l'histoire du football belge. Sur le sol national, le futur se soigne à différents échelons. Certains, souvent les éléments les plus offensifs, sont propulsés plus tôt dans le grand bain international des adultes, où ils peuvent plus facilement gratter quelques minutes au bout d'un match après avoir répété les gammes des mouvements collectifs lors des séances d'entraînement du rassemblement. D'autres, généralement plus bas sur le terrain, se préparent plutôt dans l'ombre, que ce soit en grignotant de l'expérience en côtoyant les Diables sans finalement fouler la pelouse ou en dévorant les matches de qualification nonante minutes durant chez les Diablotins. Une approche individualisée qui fait parfois grincer des dents, surtout pour ceux qui restent longtemps en salle d'attente, mais qui témoigne d'un suivi assidu réservé à une liste dépassant allégrement les cent joueurs, plus ou moins proches d'intégrer la sélection belge à court ou moyen terme. "Pour moi, être chez les U21, c'est faire partie des Diables", confie d'ailleurs Roberto Martínez à l'automne 2020, quand les sélections sortent de la crise sanitaire. C'est l'autre partie de la théorie du ruissellement. Les succès de la Belgique doivent irriguer la winning mentality, toujours serinée par le sélectionneur, jusqu'à ses catégories d'âge. "On s'est longtemps occupé de la formation, et peut-être pas assez de la victoire et de l'efficacité", reconnaissait au sortir du Mondial 2018 Chris Van Puyvelde. Un constat relevé par Roberto Martínez, qui observe que beaucoup entraînements au centre fédéral de Tubize se donnent entre les deux rectangles, sans prendre en compte les deux zones où les matches se décident pourtant le plus souvent. Une réalité qui pourrait expliquer le manque de relève au poste de numéro 9, l'un des grands points d'interrogation de l'avenir national. Pour affronter l'Espagne, épouvantail du groupe C de l'EURO U17 disputé en Israël, les jeunes Belges se sont ainsi alignés avec Cihan Canak en pointe, alors que le jeune talent rouche, lancé cette saison chez les pros, n'a pas grand-chose d'un attaquant destiné à vivre "entre les cornes du taureau". Aux confins de l'Europe, le tournoi a permis aux observateurs d'admirer une Belgique avec une défense à quatre, différente de ce qu'elle propose chez les pros et les U21 - qualifiés pour le prochain EURO. Là aussi, l'apparente confusion cache en fait un parcours bien rôdé. Chez les U15 et les U17, le 4-3-3 reste la norme, pour conserver une base tactique articulée autour d'un module simple, qui multiplie les triangles et place les joueurs à distance équivalente les uns des autres. Dès les U18, le système de jeu devient flexible avec un 4-3-3 sans ballon qui se transforme automatiquement en 3-4-3 une fois l'équipe passée en possession. Ce dernier module devient la référence à partir des U19. "On a besoin d'une structure pour le développement, puis de joueurs qui s'épanouissent en étant flexibles", explique Roberto Martínez, à la base de cette nouvelle graduation tactique dans les équipes d'âge de la sélection. Concentrée sur la participation au plus grand nombre possible de tournois, pour augmenter le volume et la qualité de ses expériences internationales et rendre moins brutal le passage vers les Diables, la post-formation belge se prépare donc méticuleusement à prendre la relève. L'histoire ne dit pas si, au menu de leur écolage vers la cour des grands, la Fédération a également prévu des leçons de judo.