Lundi 12 juin Le cirque des Togolais

Un entraînement du Togo, au Waldstadion de Francfort, n'est pas un événement majeur. Pourtant, cinq stewards nous arrêtent à l'entrée. Halt, Motor abstellen, aussteigen. Leurs injonctions sonnent durement, en allemand. L'auto est fouillée, le capot ouvert. Quel est le slogan de ce Mondial ? Ah oui : " Le monde invité chez des amis ". Les stewards présentent leurs excuses : " Ce sont les ordres de la FIFA, vous comprenez. Parfois, nous sommes testés : un membre de la FIFA prend place dans une voiture de presse et si nous ne faisons pas bien notre travail, meine Güte... "
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Un entraînement du Togo, au Waldstadion de Francfort, n'est pas un événement majeur. Pourtant, cinq stewards nous arrêtent à l'entrée. Halt, Motor abstellen, aussteigen. Leurs injonctions sonnent durement, en allemand. L'auto est fouillée, le capot ouvert. Quel est le slogan de ce Mondial ? Ah oui : " Le monde invité chez des amis ". Les stewards présentent leurs excuses : " Ce sont les ordres de la FIFA, vous comprenez. Parfois, nous sommes testés : un membre de la FIFA prend place dans une voiture de presse et si nous ne faisons pas bien notre travail, meine Güte... " La presse peut observer les Togolais un quart d'heure. Après l'échauffement, un homme accourt, en nage, deux ballons sous le bras : les Eperviers avaient pris les mauvais ballons. Le grotesque feuilleton Otto Pfister perturbe les esprits. La conférence de presse est avancée d'une demi-heure sans que quiconque soit prévenu : le car des joueurs part quand la presse arrive dans la salle. Flanqué de deux véhicules de la police et de quatre motards. L'Allemagne veut faire table rase du passé. Que fait Sepp Blatter, le président de la FIFA, après le match Brésil- Croatie à Berlin, quand un supporter croate file sur le terrain au nez et à la barbe des forces de l'ordre ? Il hausse les épaules : " Nous ne pouvons pas construire un mur. Surtout dans cette ville ". Quelques jours plus tard, Blatter insistera lourdement que l'organisation en Allemagne est de grande qualité. Pour se faire pardonner ? Quand on zappe sur les 30 chaînes allemandes, la moitié propose des sujets sur le Mondial. Les moindres faits et gestes de la Mannschaft sont décortiqués, analysés, les conférences retransmises en direct. Chacun apporte un plus : pas d'invités incompétents ni de femmes en quête de baisers des vedettes mais des programmes qui reflètent l'ambiance du football. L'euphorie atteint son comble quand l'Allemagne joue. C'est l'extase suite à sa victoire contre la Pologne mais depuis quatre jours, une question était sur toutes les lèvres : fallait-il continuer à jouer avec une défense en ligne ou pas ? L'Allemagne étant qualifiée pour les huitièmes de finale, la voie de la finale semble grande ouverte et on loue Jürgen Klinsmann après l'avoir conspué. A Dortmund, les éboueurs se sont inspirés du terme anglais clean et s'appellent désormais phonétiquement les Klinsmänner. A Westerburg, un garagiste auquel nous demandons le chemin de l'hôtel des Tchèques répond : " Ne trouvez-vous pas que nous avons bien joué ? " Il ne parle pas de l'Allemagne mais de la Tchéquie... Bad Kissingen, un lieu de cure, ne sait plus à quel saint se vouer. Il est assailli par les journalistes, le lendemain de la victoire de l'Equateur face au Costa Rica. Son football séduit, les joueurs savourent le moment et en profitent pour détourner l'attention de la triste réalité de leur pays : la moitié de ses 13 millions d'habitants vit sous le seuil de la pauvreté. Le football est un dérivatif. Les journalistes qui accompagnent l'équipe sont les plus fougueux. Accoudé à la barricade, l'entraîneur colombien de l'Equateur, Luis Suárez, converse : " Nous pouvons écrire une page d'histoire car nous sommes forts et mûrs, intelligents et solides ". Il explique qu'il établit sa tactique pendant ses footings. Franz Beckenbauer est omniprésent. Pas seulement aux matches ni aux multiples émissions sportives mais aussi dans les spots. Il accorde chaque jour une interview radio retransmise par 32 chaînes, écrit un éditorial quotidien dans Bild et va analyser 13 matches du tournoi pour le compte de la ZDF. En plus, il assiste à trois matches par jour aux côtés des personnalités les plus diverses et... Heidi Burmeister, qu'il épousera au terme du Mondial. Beckenbauer se déplace en hélicoptère. Il a déclaré à la population allemande qu'elle vivait dans un paradis : " Je ne peux que vous conseiller de découvrir le pays d'un hélicoptère, même si c'est évidemment coûteux ". De fait : une minute de vol dans un Agusta 109 Power E, sponsorisé par une société des Emirats, coûte 17,40 euros. Deux pilotes acheminent le Kaiser partout, à 300 km/h. A raison de six heures par jour et de 25 journées, cela fait 156.600 euros au total. Furieux, Ali Karimi, le médian iranien du Bayern, shoote dans un panneau publicitaire. Le Portugal vient de marquer et il a été sorti. Son geste reflète la frustration de toute une nation. L'Iran a esquissé de belles combinaisons mais on ne parle que des menaces proférées à l'encontre d'Israël et des revendications de ses dirigeants à l'usage du nucléaire. On n'a donc jamais parlé de la valeur footballistique de l'Iran pendant le tournoi. Pourtant, à Friedrichshafen, au bord du lac de Constance, où la sélection a établi ses quartiers, on entre et on sort librement. Les journalistes iraniens sont souvent entrés en conflit avec le sélectionneur croate, Branko Ivankovic, dont ils n'approuvent pas les choix. Lors de son deuxième match, l'Iran n'a pas manqué de soutien dans le stade de Francfort. Würzburg est une ville universitaire très attrayante, avec sa belle cathédrale et un impressionnant palais baroque. Ses 130.000 habitants y vivent en paix. La ville ne représente rien en football mais tout le monde se prépare à une grande fête. L'équipe nationale du Ghana, qui y réside, est ovationnée après sa spectaculaire victoire 0-2 contre la Tchéquie. La grand-place est noire de monde. Le bourgmestre prend la parole et hurle : " Black stars are Würzburg stars ". Une question : après le Mondial, comment ce pays va-t-il se replonger dans la réalité de tous les jours ? JACQUES SYS, ENVOYÉ SPÉCIAL EN ALLEMAGNE