" La carrière d'un joueur n'est pas complète s'il n'a pas eu l'occasion de se mesurer au Brésil. En 1963, Constant Vanden Stock, sélectionneur des Diables Rouges, m'annonça qu'il ne me retiendrait pas pour le match amical contre le Brésil. J'étais vert de rage. VDS m'expliqua qu'il devait tenir compte de la pression du Standard. C'était clair : Jef Vliers devait jouer. Je n'étais même pas sur le banc. Quelle déception. Le 24 avril 1963, la Belgique atomisa le B...

" La carrière d'un joueur n'est pas complète s'il n'a pas eu l'occasion de se mesurer au Brésil. En 1963, Constant Vanden Stock, sélectionneur des Diables Rouges, m'annonça qu'il ne me retiendrait pas pour le match amical contre le Brésil. J'étais vert de rage. VDS m'expliqua qu'il devait tenir compte de la pression du Standard. C'était clair : Jef Vliers devait jouer. Je n'étais même pas sur le banc. Quelle déception. Le 24 avril 1963, la Belgique atomisa le Brésil (5-1), privé de Pelé et de Garrincha, entre autres. Un an plus tard, le 2 juin 1965, j'étais là pour le retour au Maracana de Rio de Janeiro. Pelé et Garrincha étaient là aussi. Ce fut un beau voyage. La veille du match, nous avons fait le tour de la ville. Roger Claessen décida de visiter une favela avec un équipier. Nous les avons retrouvés un peu plus tard, dévalant une rue comme s'ils avaient la mort aux trousses : dieu seul sait ce qu'ils firent comme gamineries pour être effrayés à ce point-là. Sur le terrain, et devant 110.000 supporters, la Belgique n'a eu peur de rien en première mi-temps (0-0 au repos) puis le ciel nous est tombé sur la tête : 49', 64', 70', trois fois Pelé (3-0) avant que Flavio (75') et Rinaldo (80') fassent 4-0 et 5-0, score final. Le Brésil était repu. Il y eut deux hommes du match : Pelé et l'incroyable Garrincha, le dieu de Botafogo que j'avais appris à connaître au fameux Tournoi de Paris en 1963. Il était vraiment spécial. Garrincha est né infirme : jambe gauche désaxée, la droite plus courte de six centimètres. Il marchait en boitant. Mais sur le terrain, la galère, c'était pour son opposant. Personne ne savait où cet extérieur droit allait passer. Il démarrait comme une fusée, s'arrêtait pile en plein effort, repartait dans une autre direction. Garrincha a été champion du monde en 1958 et en 1962. Il a hélas brûlé la chandelle par les deux bouts. Ce génie a multiplié les aventures amoureuses et a sombré dans l'alcool au point de renverser son père en voiture. La boisson lui a finalement coûté la vie. Il est mort sans le sou à 49 ans. En tant que coach, j'ai côtoyé pas mal de joueurs brésiliens. Ils n'ont jamais vu jouer Garrincha et en parlaient pourtant comme s'il était leur grand frère. Plus que Pelé, il me semble, malgré son immense gloire, il était resté l'homme du peuple, Garrincha (l'oiseau chanteur en portugais de là-bas), le fils des favelas : c'est peut-être lui qui a poursuivi Claessen la veille de Brésil-Belgique. Sait-on jamais. Plus sérieusement : Pelé serait-il devenu Pelé sans Garrincha dont le nom est synonyme de football ?"PIERRE BILIC