Après l'Irak, la Somalie et Haïti, le soldat George Evans (30 ans) a atterri à New York, The Big Apple. Toujours un espoir de la NBA? Pas trop vieux? Le vétéran, endurci par la vie, n'a pas baissé les bras.
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Après l'Irak, la Somalie et Haïti, le soldat George Evans (30 ans) a atterri à New York, The Big Apple. Toujours un espoir de la NBA? Pas trop vieux? Le vétéran, endurci par la vie, n'a pas baissé les bras. Il a participé à différents work-outs -des périodes de tests obligatoires avant de rejoindre la NBA- d'Orlando Magic, Vancouver Grizzlies et New York Knicks. Cette équipe l'a emmené en stage d'été, ce qui était un bon présage. A trente ans, George Evans allait enfin réaliser son rêve: le gamin des quartiers pauvres de Portsmouth, Virginie, allait accéder à la NBA. Mais finalement, l'équipe de Jeff Van Gundy a préféré un joueur plus grand et surtout plus jeune. Le rêve s'envolait. Et ses ambitions avec lui? Non. Pas George Evans. Il en a trop vu dans la vie pour ça: "Vous pouvez supporter beaucoup de choses quand vous vous êtes levé chaque matin en vous demandant si vous serez toujours en vie le soir". L'entretien est parsemé de silences. Une chose est claire: l'homme connaît les vraies valeurs de la vie. Pourtant, le début de son récit est plutôt stéréotypé: "Nous habitions à quatre dans un quartier miséreux de Portsmouth. Mon père avait abandonné sa famille quand j'avais sept ans. Depuis, je ne l'ai plus jamais revu. Après la high-school, j'ai donc dû ramener de l'argent à la maison. J'ai vécu des moments pénibles. Ma mère combinait deux boulots mais trouvait quand même le temps d'assister à mes matches de basket. Ne me demandez pas comment elle faisait. Je lui serai éternellement reconnaissant de nous avoir tenus à l'écart de la rue et de notre mauvais entourage, mes deux frères et moi. Elle nous a inculqué discipline et respect de tout et de tous. A 18 ans, j'ai quitté l'école et j'ai choisi l'armée. A cette époque, une carrière en basket était trop aléatoire. A l'armée, j'étais sûr de toucher ma paie mensuelle. Je pouvais ainsi soutenir ma famille et mettre un peu d'argent de côté pour suivre des études après mon service militaire". George Evans s'est envolé vers l'Allemagne. C'est là-bas que les nouvelles recrues apprennent leur affectation en Europe. Evans a été envoyé en Belgique. Il est resté chez nous pendant quatre ans. Il travaillait dans une tour de transmission, à décoder des renseignements et à les envoyer.Belle vie en Allemagne"C'était quand même la belle vie. Nous avions des entraînements en parachute dans les bois et nous pouvions essayer toutes les nouvelles armes. Evidemment, pour un jeune, il n'y a rien de plus amusant que de tirer", admet-il. Las, sa vie a ensuite pris une autre tournure. En 1993, le jeune basketteur a été réquisitionné pour la guerre du Golfe. Il y est resté huit mois. Une fois, il a bien cru que c'en était fini. Une unité irakienne a pris sous son feu sa voiture de patrouille et elle aurait pu facilement liquider les Américains. Heureusement pour George Evans et sa compagnie, les Irakiens voulaient se rendre. Le soir, ils ont pu dormir dans leur lit. Evans est manifestement touché au moment où il évoque ce sujet. Il tente d'ailleurs de changer de thème mais il fournit quand même une explication: "Dans de telles situations, votre seul souci est de rester en vie. Parfois, ma famille restait dans l'expectative pendant des jours, sans savoir si j'étais toujours sain et sauf. J'essayais de la contacter le plus souvent possible mais quand même... Nous étions en proie au stress chaque jour, chaque nuit, en espérant s'éveiller le lendemain. On ne peut comparer ce stress à celui d'un match de basket". Un brin énervé, il ajoute: "Je ne veux pas parler de cet épisode de ma vie. Pour moi, le chapitre est clos. Je veux l'oublier. J'ai perdu de bons camarades, là-bas. Le seul souvenir que je conserve d'eux, ce sont des pierres tombales au cimetière, quelques pierres parmi des milliers d'autres. Voilà toute leur récompense. Ce n'est pas juste... Ils ont donné leur vie, je n'ai fait que risquer la mienne. Pourquoi m'interviewe-t-on tout le temps? Je suis en vie, donc je n'ai rien fait de particulier!"Démobilisé, il retourne aux USA pour étudierPourtant, Evans est apprécié par les médias. Juste avant qu'il ne rejoigne la George Mason University, où il a obtenu un diplôme en télécommunications, des équipes d' ESPN et de CNN ainsi que des journalistes du Washington Post et d' USA Today lui ont rendu visite. Mais ils ne voulaient que le récit de sa vie. Il ne le comprend vraiment pas. "Mon histoire ne vaut pas plus qu'une autre. Tout le monde a son histoire. Chacun aide les autres, chacun a sa fonction dans la société. Je ne suis entré à l'armée que pour avoir un revenu garanti. C'était la volonté de Dieu, je me suis contenté de l'exécuter, sans me poser de questions. Je n'ai jamais remis mon destin en cause, même pas dans les moments les plus durs. On peut quand même difficilement remettre Dieu en question?" Après la guerre du Golfe, il a été transféré à la base d'Aberdeen, en Ecosse. Alors qu'il croyait être enfin en sécurité, Evans a reçu deux autres missions. Il a dû contribuer au maintien de la paix en Somalie quand la guerre civile y a éclaté, puis il s'est rendu à Haïti, dans le même but. "Ce que j'y ai vu est incroyable. Partout, des gens dormaient dans des boîtes de carton, dans les rues. Des parents risquaient leur vie pour trouver de la nourriture à leurs enfants. Des agents tabassaient des citoyens sans le moindre motif. Epouvantable... En Somalie, c'était pareil mais, en plus, notre propre sécurité était menacée. Au bout d'un moment, nous ne savions plus à qui faire confiance. Tout le monde devenait votre ennemi, même ceux qui avaient l'air de braves citoyens. Mais enfin, c'est une période de ma vie que j'essaie d'oublier, je le répète". Le vétéran a continué à jouer au basket. C'était son exutoire. L'occasion d'oublier un moment ses soucis. Pendant huit ans, Evans a joué pour l'équipe militaire. La dernière année, il a même réalisé une moyenne de 40 points et 18 rebonds par match. Un entraîneur devait bien finir par le remarquer. Paul Westhead l'a fait. Il a attiré Evans à la George Mason University, mieux connue sous le nom de GMU. Evans avait 26 ans, un fait déjà extraordinaire. Il n'est pas fréquent de voir un vétéran de la guerre de 26 ans entamer des études au milieu des jeunes. "J'ai toujours voulu aller à l'université"Il explique: "Avant même d'entrer à l'armée, je savais que j'étudierais un jour. C'est pour ça que j'ai économisé. Il est important d'avoir un projet pour l'avenir. Imaginez que je me brise la jambe ou quelque chose de ce genre, de quoi vivrais-je? Maintenant, grâce aux contacts noués pendant mes études, je pourrai au moins devenir commentateur pour une chaîne de news après ma carrière. Mon frère aîné, Isaac, a été victime du cancer. Je connais donc le prix de la vie. Il faut être prudent". Sportivement, Evans semblait avoir le vent en poupe. Sa carrière paraissait définitivement lancée. Durant ses quatre années d'études, il a été élu à trois reprises Joueur de l'Année en CAA, la Colonial Athletic Association. Avant lui, seul le célèbre David Robinson, des San Antonio Spurs, avait signé une telle performance. Il émarge également au cercle restreint des quatre joueurs qui ont atteint le cap des 200 tant en blocks qu'en assists et en steals. Mais George Evans est avant tout un spécialiste du rebond et un maqueur, s'il faut en croire Jim Larranaga, l'entraîneur de George à la GMU. "Beaucoup de gens sous-estiment ses aptitudes physiques. Malgré son âge, il a encore une large marge de progression", assure Larranaga. Mais alors, pourquoi Evans se produit-il pour l'Union Mons et non pour un grand club de la NBA? "Les scouts me trouvaient soit trop vieux soit trop petit pour l'élite. C'est leur opinion. Je n'ai pas eu l'occasion de jouer beaucoup de minutes lors de ces work-outs mais je sais que je suis aussi bon, si pas meilleur que les jeunes qui ont reçu leur chance. Mais je ne pouvais rester là à attendre, donc, j'ai demandé à mon manager de me trouver de l'embauche en Europe. Je n'avais pas envie de gagner 30.000 dollars bruts (1,4 million) par an dans une compétition annexe de la NBA. Non, je préférais jouer pour une équipe européenne ambitieuse. J'avais une opportunité en Italie mais mon manager m'a assuré que l'Union me convenait mieux. En plus, je connais déjà la Belgique et sa culture. D'où mon choix. J'espère disputer une brillante saison, gagner le titre ou la Coupe avec Mons avant de retenter ma chance en NBA. Je continuerai à essayer. Année après année, jusqu'à ce que j'y arrive" .Matthias Stockmans