Nous sommes en 2006. Les U12 de Willem II prennent part à un tournoi de football en salle à Rotterdam. Entre les matches, les jeunes joueurs peuvent participer à un concours de penalties et une des têtes blondes de Tilburg, âgée de huit ans, se qualifie pour la finale. Les tribunes sont archi-combles. Le gardien de but joue en U18 à Feyenoord. Il est tellement grand qu'on dirait qu'il prend toute la place dans le but. Le petit joueur de Willem II prend son élan et fait une pichenette.

" On aurait entendu voler une mouche ", dit Robby Hendriks, toujours entraîneur des jeunes de Willem II à l'heure actuelle. Treize ans plus tard, il n'a rien oublié de ce moment. " Il y avait environ deux mille personnes dans la salle. Personne n'en revenait. Il avait fait une pichenette ! Personne ne le lui avait dit, c'était son idée. Nous savions que Frenkie était spécial mais cela, je ne l'oublierai jamais. "

Frenkie, c'est Frenkie de Jong, toujours à l'Ajax et bientôt au FC Barcelone. L'entraîneur qui a tout vu l'a eu sous ses ordres à Willem II lorsqu'il était petit. " Ah, Frenkie ", dit Hendriks, à la fois ému et enthousiaste. " Il y a des joueurs à qui il faut tout expliquer mais, à cet âge-là déjà, Frenkie savait comment on jouait au football.

Il était plutôt têtu mais dans le sens positif du terme. Quand on lui disait quelque chose, il réfléchissait puis regardait avec sa tête blonde et disait : Il doit y avoir moyen de faire autrement. Et après le match, il revenait en disant : Vous voyez ! Il y a des joueurs qu'il faut juste laisser faire."

Voici ce qu'en dit Frenkie de Jong dans Voetbal International : " Je n'aimais pas qu'on m'impose des choses, je jouais le plus possible à l'intuition. J'aime le risque, je veux jouer vers l'avant, partir à l'aventure. "

En hommage à Frankie

C'est à Arkel, tout au sud des Pays-Bas, à hauteur de Rotterdam et aux confins de la province du Nord-Brabant, que tout a commencé pour De Jong. La rivière Linge et le Merwedekanaal font de ce petit village de trois mille habitants un endroit isolé, entre l'eau et les prairies. Le calme et la convivialité y règnent en maîtres. Tout le monde se connaît et les habitants forment une véritable communauté dans laquelle on peut compter sur le voisin.

De Jong aime y retourner. Trois fois par semaine, il parcourt les 70 km qui séparent Amsterdam de son village natal pour y retrouver ses amis et son frère, pour y manger les boulettes de sa mamy et parce qu'il a besoin de se sentir protégé par ses parents, même si ceux-ci sont désormais séparés.

John de Jong relève les horodateurs à Delft, Marjon Schuchhard travaille dans le secteur des soins de santé. Frenkie et son jeune frère Youri ont grandi à la Prinses Beatrixstraat, une maison trois façades dans un quartier tout ce qu'il y a de plus normal, composé de maisons mitoyennes.

Sa mère avait convenu avec son mari que, si c'était un garçon, ce serait elle qui choisirait le prénom. A l'époque, le groupe anglais Frankie Goes To Hollywood était très populaire. Marjon a remplacé le a par un e car elle ne connaissait personne qui portait ce prénom. Son père l'admet, c'est un prénom qui va très bien à son fils. Il est joyeux, mignon et différent.

A onze mois déjà, Frenkie shootait dans un ballon. C'était un bébé très agité, sauf si on lui mettait quelque chose de rond dans son parc. Ses pieds ne pouvaient donc que rencontrer le ballon, comme si c'était écrit. Plus tard, il shootait dans tout ce qui roulait : ballon en plastic ou en cuir, balle de tennis, ballon de plage... Il n'avait pas d'autre jouet.

Les études d'abord

A l'âge de quatre ans, son grand-père maternel, Jan de Bruijn, l'emmenait à la journée portes ouvertes de l'ASV Arkel, le club de football local. Il n'en croyait pas ses yeux : Frenkie dribblait des gamins de huit, neuf ans. Ses (grands-)parents comprenaient que le gamin avait du talent mais ils ne le poussaient pas. A la maison, les règles étaient d'ailleurs claires : le football, c'était bien mais les études, c'était aussi très important.

Frenkie fréquentait l'école primaire Brede School Lingewaard à Arkel. C'était un beau petit gamin dont les yeux bleus azur contrastaient avec une grosse voix. Il était déjà fanatique et, dès la fin de l'examen, il allait trouver la maîtresse : Vous avez déjà corrigé ? C'est quoi, mes points ? Mais elle n'avait pas encore regardé son travail.

Frenkie était déjà un compétiteur et, évidemment, c'était surtout au football que ça se voyait. Mais ses parents ne l'autorisaient pas à quitter l'école tant qu'il n'avait pas obtenu son diplôme de l'enseignement secondaire supérieur. Dès qu'il décrochait celui-ci, il se concentrait à fond sur le football.

Pour le trouver, il suffisait de se rendre près du mur qui jouxtait sa maison, dans les rues d'Arkel ou au club de football du village. Là, il n'y avait pas de terrain synthétique ni d'agora pour travailler sa technique et ses dribbles. Juste une rue dont les pavés se détachaient ou ressortaient.

Pour les jeunes, c'était des obstacles de plus à dribbler. Des pierres ou des vestes leur servaient de buts avant qu'ils n'utilisent leur argent de poche pour acheter des mini-buts à monter soi-même. " C'était du vrai football ", dit De Jong dans Voetbal International. " A un certain moment, avec des amis, nous avons lu une déclaration de Johan Cruijff qui disait que jouer avec une plus petite balle favorisait la technique. Alors, pendant tout un temps, nous n'avons fait que ça. J'adorais jouer en rue, faire des actions, provoquer l'adversaire, créer. "

Les pieds sur terre

Pendant très longtemps, De Jong est resté petit et frêle. Son short, trop grand pour ses petites jambes, tombait sur ses genoux. Les manches courtes de son maillot lui arrivaient plus bas que les coudes. " Comme j'étais petit, je devais être créatif, me débarrasser des adversaires, trouver des solutions avec le ballon car, physiquement, je souffrais. J'y parvenais et je jouais mon jeu. "

Dès l'âge de 6 ans, il intéressait le RKC Waalwijk mais ses parents estimaient qu'il était trop jeune pour quitter son environnement. L'intérêt pour le petit blond ne diminuait pas pour autant. Chaque semaine, des scouts débarquaient à l'ASV Arkel. A sept ans, il passait deux tests : un à Willem II et un à Feyenoord, le club dont ses deux grands-pères étaient fans.

Il voulait opter pour ce club car ce n'était pas trop loin de chez lui mais sa mère lui disait que ce n'était pas un critère de choix : il devait aller là où il en avait envie. Alors, il optait pour Willem II. Frenkie est un garçon sociable, sensible aussi : il a besoin de se sentir à l'aise dans son environnement. A Tilburg, il se sentait protégé comme à Arkel.

Il effectuait les 60 km avec un chauffeur privé ou un minibus du club qui venait chercher les joueurs à des endroits bien précis mais il arrivait aussi très souvent que Jan, son grand-père, le conduise. Ses deux parents travaillaient, Jan venait de prendre sa pension et il adorait voir jouer son petit-fils. Il constatait cependant que tous ces changements n'avaient aucun influence sur Frenkie.

Celui-ci gardait les pieds sur terre et continuait à faire ce qu'il aimait faire par-dessus tout : jouer au football. Dès l'âge de sept ans, il prenait de bonnes habitudes : il s'obligeait à aller dormir tôt, à bien s'alimenter : pas trop de friandises et jamais une goutte d'alcool. Son père dit même qu'il n'est jamais sorti mais il n'a jamais ressenti cela comme un sacrifice. Pour lui, il est tout à fait normal de vivre comme il vit actuellement.

Le troisième fils

Papa John et papy Jan assistaient à chaque match. Un jour, un Turc est venu les voir. Son fils jouait en U12 et, de loin, il avait vu un petit blond portant le numéro 10 en U14. Il le décrivait comme " pas normal. "

Le gardien avait dégagé et le gamin s'était retourné puis avait contrôlé le ballon avant même qu'il ne touche le sol. Par la suite, il avait fait une Zidane, délivrant une formidable passe en profondeur du pied gauche. L'homme avait dit à sa femme de rentrer à la maison avec son fils car lui voulait rester pour voir jouer le gamin un peu plus longtemps. Son nom ? Frenkie !

L'homme avait demandé à tout le monde qui était ce gamin et on lui avait indiqué son père et son grand-père. Le Turc de Breda est allé les trouver en leur disant qu'il s'appelait Ali Dursun et qu'il était agent de joueurs. Il leur avait demandé un rendez-vous en compagnie de Frenkie.

Dans un premier temps, plutôt surpris, John et Jan avaient refusé. Frenkie n'avait que quatorze, quinze ans, il jouait surtout pour le plaisir. Mais Dursun était parvenu à les convaincre et, quelques semaines plus tard, ils s'étaient retrouvés autour d'une table.

Ils s'étaient immédiatement entendus et, aujourd'hui encore, Dursun est l'homme de confiance de Frenkie. A une époque où l'avenir de Frenkie était encore incertain, le Turc s'est toujours comporté en amateur de football. Il a investi beaucoup de temps dans le gamin, il l'a guidé dans les dédales de la politique du football de façon à ce que ses parents ne doivent se concentrer que sur leur rôle de parents et ne le mettent pas sur un piédestal.

Il ne s'est pas seulement occupé de ses affaires, il l'a également accompagné en dehors du terrain. Frenkie préfère dire de lui qu'il est un ami plutôt que son agent. Et lui considère Frenkie comme " son troisième fils. "

Deux amours de jeunesse

A l'époque, Frenkie allait à l'école à Tilburg. Au Koning Willem II College, il était dans une classe de sportifs de haut niveau avec Mikky Kiemeney, une joueuse très talentueuse du HC Den Bosch, un des deux plus grands clubs de hockey des Pays-Bas.

Pour Mikky, Frenkie n'était qu'un footballeur parmi tant d'autres mais quand elle voyait une photo de l'équipe de Willem II, elle le montrait du doigt et disait " qu'il avait l'air chouette. " Un garçon de la classe entendait cela, se précipitait vers Frenkie et lui disait à l'oreille que " la blonde le trouvait mignon. " Peu après, elle recevait un message sur les réseaux sociaux : " C'est quoi ton numéro ? " Ça, c'est typiquement Frenkie : cool, sobre et direct.

Les deux jeunes gens s'envoyaient quelques messages sur WhatsApp avant de se donner rendez-vous. Pas chez Mikky car ses deux frères adoraient le foot et elle ne voulait pas qu'ils sachent qu'elle sortait avec un jeune espoir. Mais le premier rendez-vous se passait si bien qu'un deuxième suivait et qu'un peu plus tard, Mikky allait voir jouer Willem II.

Elle lui demandait : " Tu joues bien, au moins ? Car je ne me déplace pas pour rien. " Frenkie répondait qu'il était " juste bon mais pas plus que les autres. " Il marquait deux buts et Mikky constatait qu'il était tout de même différent des autres.

Ils finissaient par sortir ensemble et passaient leurs meilleures vacances à... Barcelone. Evidemment, ils allaient voir un match du Barça. Frenkie voyait ainsi son joueur préféré en action pour la première fois. " Regarde bien Messi de près ", disait-il à sa copine, les yeux pleins d'admiration et un large sourire sur le visage.

A l'époque, déjà, il rêvait de Barcelone, son deuxième amour de jeunesse. Quand il avait commencé à suivre des matches à la télévision, l'équipe de Pep Guardiola régnait sur l'Espagne et sur l'Europe. Il adorait Ronaldinho. Il n'avait donc eu aucune difficulté à choisir sa première destination de vacances en amoureux.

La plus petite Mercedes

C'était il y a trois ans et demi et Frenkie et Mikky sont toujours ensemble. Son amour pour Barcelone ne s'est jamais estompé non plus. On a longtemps cru qu'il partirait au PSG mais lorsque le Barça s'est manifesté, il a vite fait son choix. Le club va verser 75 millions à l'Ajax, un montant qui fait froncer les sourcils de ses parents. Ils disent que c'est " absurde " et " dérangeant. "

Ce montant ne pèse pas sur les épaules de Frenkie, au contraire : il ne se tracasse pour rien. Même la comparaison avec Johan Cruijff le fait sourire. " Allons, ça ne ressemble à rien ", dit-il dans Voetbal International. " C'est le seul moment où je me suis dit qu'on allait trop loin, qu'il n'était pas nécessaire d'en faire autant. Cruijff est le roi des footballeurs. Les comparaisons ont déjà rarement du sens mais encore moins avec lui. Laissez-moi être Frenkie. "

Et pourtant... les symboles sont parlants. Le 26 mars 2016, jour du décès de Johan Cruijff, Frenkie effectuait ses débuts en équipe nationale U19 avec le numéro... 14 sur le dos. On ne sait pas encore quel numéro il portera à Barcelone. Nike lui a juste dit que ce serait bien qu'on écrive " Frenkie " sur son dos. Il y a peu, De Jong avait dit qu'il jouerait sans doute avec son nom de famille sur le maillot et ça correspond à son caractère : il n'aime pas les folies. La seule façon dont il veut se faire remarquer, c'est balle au pied.

Vous ne verrez jamais Frenkie porter des vêtements hors de prix ou rouler dans un bolide. Il n'a pas non plus de tatouage. Il préfère s'habiller chez H&M et quand il a pu choisir sa première voiture à l'Ajax, il a opté pour la Mercedes qui était à la fois la moins chère et la plus petite. Quand il est rentré chez lui, son frère lui a demandé pourquoi il n'en avait pas pris une plus grosse. Il a haussé les épaules, disant qu'il préférait acheter davantage de tickets d'entrée pour ses parents, ses grands-parents et son frère.

Un défilé de scouts

C'est la même chose lorsqu'il va chez Nike, son sponsor, pour y choisir quelques vêtements : son frère et ses amis peuvent toujours compter sur un petit cadeau. Frenkie est toujours le premier à penser aux autres, à les faire passer avant lui. Après la séparation de ses parents, sa mère s'est retrouvée sans travail pendant un certain temps et elle a dû faire très attention à ses dépenses. Quand elle a failli perdre ses allocations de loyer, Frenkie, qui était encore adolescent, a pris ses responsabilités : pour éviter cela, il est allé habiter chez les parents de Mikky, à Hilvarenbeek.

Ce village est proche de Tilburg, où Frenkie jouait encore. Les scouts défilaient pour le voir jouer. Dans un premier temps, il semblait devoir passer au PSV mais, lorsque l'Ajax se manifestait, il optait pour Amsterdam. Il offrait un maillot à Mikky dont les frères lui disaient qu'elle ferait mieux de ne le porter à la maison : tous deux étaient en effet fans du PSV. Lorsque les deux clubs s'affrontaient, ils espéraient que le PSV gagne mais que Frenkie marque.

En le voyant jouer aujourd'hui, on se demande comment il n'a jamais percé à Willem II mais l'équipe de Tilburg luttait pour le maintien et l'entraîneur estimais que Frenkie prenait trop de risques.

Pourtant, tout le monde savait qu'il avait un talent exceptionnel. " A l'entraînement et à l'échauffement, nous faisions beaucoup de jeux basés sur le placement ", dit Jos Bogers, ex-entraîneur du centre de formation régional Willem II/RKC Waalwijk. " Frenkie adorait cela. Celui qui voyait le ballon passer entre ses jambes devait rester encore un peu au milieu. Pareil si les autres touchaient vingt fois le ballon. Avec Frenkie, c'était parfois cent fois. Et il prenait son pied, hein. Parfois, je devais intervenir, sans quoi les gars au milieu seraient toujours en train de tourner. "

Frenkie de Jong à ses débuts en classes d'âge de Willem II., VI IMAGES
Frenkie de Jong à ses débuts en classes d'âge de Willem II. © VI IMAGES

Inspecteur Gadget

On disait qu'il était pratiquement impossible de défendre face à De Jong. Que ce soit contre l'Ajax, le PSV ou Feyenoord, il évitait les duels. Il savait exactement quand il devait accélérer, se retourner, temporiser... Il jouait toujours de la même façon, que ce soit à Willem II, en Espoirs avec l'Ajax, à l'Ajax, en équipe nationale ou en Ligue des Champions.

Il prenait le ballon dans son propre rectangle et se débarrassait aisément du pressing haut de l'adversaire. Actuellement, il est aussi très fort défensivement, ses tackles sont parfaits. " Je l'appelais parfois Inspecteur Gadget ", dit Robby Hendriks. " Il était tellement souple que, même après un tackle, il était tout de suite debout. "

Bogers ajoute : " Frenkie a autant de caractère que de classe. Il a toujours été imperturbable. On dirait que rien ne l'atteint. S'il échoue, tant pis : il fera mieux la prochaine fois. Rien ne l'ébranle. "

Après son transfert à l'Ajax, Frenkie a encore été loué durant un an à Willem II., VI IMAGES
Après son transfert à l'Ajax, Frenkie a encore été loué durant un an à Willem II. © VI IMAGES

" Tout le monde se demandait qui était ce type "

Robby Hendriks, entraîneur des équipes d'âge de Willem II : " Il n'y a rien de tel qu'un joueur pour reconnaître le talent. Quand nous accueillons un joueur en stage, je regarde toujours comment les autres lui donnent le ballon. Ça en dit long. Et Frenkie, il recevait toujours le ballon. "

Jos Bogers, entraîneur des équipes d'âge de Willem II : " Quand il a débuté en équipe nationale, j'ai vu que toutes les stars lui donnaient directement le ballon. Je me suis dit : qu'est-ce qu'il se passe ici ? Tout passait par lui. En équipe nationale ! Ça témoigne de la confiance que ses équipiers placent en lui et il en a toujours été ainsi. C'est pourquoi je disais qu'il était le Mister de l'équipe. "

En compagnie du coach de Willem II, Jurgen Streppel., VI IMAGES
En compagnie du coach de Willem II, Jurgen Streppel. © VI IMAGES

Jordens Peters, capitaine de Willem II : " En principe, lorsque les U18 s'entraînent avec l'équipe première, ils ont besoin d'un temps d'adaptation. Frenkie n'a éprouvé aucune difficulté. Il n'a pas perdu un seul ballon. Certains les perdaient tous. Nous nous regardions et nous nous demandions pourquoi on les amenait en équipe première. Avec Frenkie, tout le monde se demandait qui était ce type. "

Robert Braber a formé le coeur de l'entrejeu de Willem II avec De Jong : " Qu'est-ce qu'on s'amusait ! Au cours d'un de ses premiers entraînements, il est allé chercher le ballon derrière et a provoqué puis feinté cinq hommes. Il était tout simplement insaisissable. Secrètement, nous trouvions ça beau. Le seul à qui ça ne plaisait pas trop, c'était l'entraîneur, JurgenStreppel. Il disait toujours, Lâche ta balle mais Frenk continuait à dribbler. Quand même Antoine Griezmann affirme que Frenkie a été l'adversaire le plus difficile qu'il ait affronté parce qu'il ne parvenait pas à le mettre sous pression, je comprends exactement ce qu'il veut dire. "

Frenkie de Jong à ses débuts en classes d'âge de Willem II., VI IMAGES
Frenkie de Jong à ses débuts en classes d'âge de Willem II. © VI IMAGES
En août 2015, il se lie à l'Ajax., VI IMAGES
En août 2015, il se lie à l'Ajax. © VI IMAGES
Avec sa copine Mikky en visite au Camp Nou en 2015., VI IMAGES
Avec sa copine Mikky en visite au Camp Nou en 2015. © VI IMAGES
Tout en élégance sous le maillot ajacide., VI IMAGES
Tout en élégance sous le maillot ajacide. © VI IMAGES
Frenkie et Mikky dans leur nouveau cadre de vie à Barcelone., VI IMAGES
Frenkie et Mikky dans leur nouveau cadre de vie à Barcelone. © VI IMAGES
Nous sommes en 2006. Les U12 de Willem II prennent part à un tournoi de football en salle à Rotterdam. Entre les matches, les jeunes joueurs peuvent participer à un concours de penalties et une des têtes blondes de Tilburg, âgée de huit ans, se qualifie pour la finale. Les tribunes sont archi-combles. Le gardien de but joue en U18 à Feyenoord. Il est tellement grand qu'on dirait qu'il prend toute la place dans le but. Le petit joueur de Willem II prend son élan et fait une pichenette. " On aurait entendu voler une mouche ", dit Robby Hendriks, toujours entraîneur des jeunes de Willem II à l'heure actuelle. Treize ans plus tard, il n'a rien oublié de ce moment. " Il y avait environ deux mille personnes dans la salle. Personne n'en revenait. Il avait fait une pichenette ! Personne ne le lui avait dit, c'était son idée. Nous savions que Frenkie était spécial mais cela, je ne l'oublierai jamais. " Frenkie, c'est Frenkie de Jong, toujours à l'Ajax et bientôt au FC Barcelone. L'entraîneur qui a tout vu l'a eu sous ses ordres à Willem II lorsqu'il était petit. " Ah, Frenkie ", dit Hendriks, à la fois ému et enthousiaste. " Il y a des joueurs à qui il faut tout expliquer mais, à cet âge-là déjà, Frenkie savait comment on jouait au football. Il était plutôt têtu mais dans le sens positif du terme. Quand on lui disait quelque chose, il réfléchissait puis regardait avec sa tête blonde et disait : Il doit y avoir moyen de faire autrement. Et après le match, il revenait en disant : Vous voyez ! Il y a des joueurs qu'il faut juste laisser faire." Voici ce qu'en dit Frenkie de Jong dans Voetbal International : " Je n'aimais pas qu'on m'impose des choses, je jouais le plus possible à l'intuition. J'aime le risque, je veux jouer vers l'avant, partir à l'aventure. " C'est à Arkel, tout au sud des Pays-Bas, à hauteur de Rotterdam et aux confins de la province du Nord-Brabant, que tout a commencé pour De Jong. La rivière Linge et le Merwedekanaal font de ce petit village de trois mille habitants un endroit isolé, entre l'eau et les prairies. Le calme et la convivialité y règnent en maîtres. Tout le monde se connaît et les habitants forment une véritable communauté dans laquelle on peut compter sur le voisin. De Jong aime y retourner. Trois fois par semaine, il parcourt les 70 km qui séparent Amsterdam de son village natal pour y retrouver ses amis et son frère, pour y manger les boulettes de sa mamy et parce qu'il a besoin de se sentir protégé par ses parents, même si ceux-ci sont désormais séparés. John de Jong relève les horodateurs à Delft, Marjon Schuchhard travaille dans le secteur des soins de santé. Frenkie et son jeune frère Youri ont grandi à la Prinses Beatrixstraat, une maison trois façades dans un quartier tout ce qu'il y a de plus normal, composé de maisons mitoyennes. Sa mère avait convenu avec son mari que, si c'était un garçon, ce serait elle qui choisirait le prénom. A l'époque, le groupe anglais Frankie Goes To Hollywood était très populaire. Marjon a remplacé le a par un e car elle ne connaissait personne qui portait ce prénom. Son père l'admet, c'est un prénom qui va très bien à son fils. Il est joyeux, mignon et différent. A onze mois déjà, Frenkie shootait dans un ballon. C'était un bébé très agité, sauf si on lui mettait quelque chose de rond dans son parc. Ses pieds ne pouvaient donc que rencontrer le ballon, comme si c'était écrit. Plus tard, il shootait dans tout ce qui roulait : ballon en plastic ou en cuir, balle de tennis, ballon de plage... Il n'avait pas d'autre jouet. A l'âge de quatre ans, son grand-père maternel, Jan de Bruijn, l'emmenait à la journée portes ouvertes de l'ASV Arkel, le club de football local. Il n'en croyait pas ses yeux : Frenkie dribblait des gamins de huit, neuf ans. Ses (grands-)parents comprenaient que le gamin avait du talent mais ils ne le poussaient pas. A la maison, les règles étaient d'ailleurs claires : le football, c'était bien mais les études, c'était aussi très important. Frenkie fréquentait l'école primaire Brede School Lingewaard à Arkel. C'était un beau petit gamin dont les yeux bleus azur contrastaient avec une grosse voix. Il était déjà fanatique et, dès la fin de l'examen, il allait trouver la maîtresse : Vous avez déjà corrigé ? C'est quoi, mes points ? Mais elle n'avait pas encore regardé son travail. Frenkie était déjà un compétiteur et, évidemment, c'était surtout au football que ça se voyait. Mais ses parents ne l'autorisaient pas à quitter l'école tant qu'il n'avait pas obtenu son diplôme de l'enseignement secondaire supérieur. Dès qu'il décrochait celui-ci, il se concentrait à fond sur le football. Pour le trouver, il suffisait de se rendre près du mur qui jouxtait sa maison, dans les rues d'Arkel ou au club de football du village. Là, il n'y avait pas de terrain synthétique ni d'agora pour travailler sa technique et ses dribbles. Juste une rue dont les pavés se détachaient ou ressortaient. Pour les jeunes, c'était des obstacles de plus à dribbler. Des pierres ou des vestes leur servaient de buts avant qu'ils n'utilisent leur argent de poche pour acheter des mini-buts à monter soi-même. " C'était du vrai football ", dit De Jong dans Voetbal International. " A un certain moment, avec des amis, nous avons lu une déclaration de Johan Cruijff qui disait que jouer avec une plus petite balle favorisait la technique. Alors, pendant tout un temps, nous n'avons fait que ça. J'adorais jouer en rue, faire des actions, provoquer l'adversaire, créer. " Pendant très longtemps, De Jong est resté petit et frêle. Son short, trop grand pour ses petites jambes, tombait sur ses genoux. Les manches courtes de son maillot lui arrivaient plus bas que les coudes. " Comme j'étais petit, je devais être créatif, me débarrasser des adversaires, trouver des solutions avec le ballon car, physiquement, je souffrais. J'y parvenais et je jouais mon jeu. " Dès l'âge de 6 ans, il intéressait le RKC Waalwijk mais ses parents estimaient qu'il était trop jeune pour quitter son environnement. L'intérêt pour le petit blond ne diminuait pas pour autant. Chaque semaine, des scouts débarquaient à l'ASV Arkel. A sept ans, il passait deux tests : un à Willem II et un à Feyenoord, le club dont ses deux grands-pères étaient fans. Il voulait opter pour ce club car ce n'était pas trop loin de chez lui mais sa mère lui disait que ce n'était pas un critère de choix : il devait aller là où il en avait envie. Alors, il optait pour Willem II. Frenkie est un garçon sociable, sensible aussi : il a besoin de se sentir à l'aise dans son environnement. A Tilburg, il se sentait protégé comme à Arkel. Il effectuait les 60 km avec un chauffeur privé ou un minibus du club qui venait chercher les joueurs à des endroits bien précis mais il arrivait aussi très souvent que Jan, son grand-père, le conduise. Ses deux parents travaillaient, Jan venait de prendre sa pension et il adorait voir jouer son petit-fils. Il constatait cependant que tous ces changements n'avaient aucun influence sur Frenkie. Celui-ci gardait les pieds sur terre et continuait à faire ce qu'il aimait faire par-dessus tout : jouer au football. Dès l'âge de sept ans, il prenait de bonnes habitudes : il s'obligeait à aller dormir tôt, à bien s'alimenter : pas trop de friandises et jamais une goutte d'alcool. Son père dit même qu'il n'est jamais sorti mais il n'a jamais ressenti cela comme un sacrifice. Pour lui, il est tout à fait normal de vivre comme il vit actuellement. Papa John et papy Jan assistaient à chaque match. Un jour, un Turc est venu les voir. Son fils jouait en U12 et, de loin, il avait vu un petit blond portant le numéro 10 en U14. Il le décrivait comme " pas normal. " Le gardien avait dégagé et le gamin s'était retourné puis avait contrôlé le ballon avant même qu'il ne touche le sol. Par la suite, il avait fait une Zidane, délivrant une formidable passe en profondeur du pied gauche. L'homme avait dit à sa femme de rentrer à la maison avec son fils car lui voulait rester pour voir jouer le gamin un peu plus longtemps. Son nom ? Frenkie ! L'homme avait demandé à tout le monde qui était ce gamin et on lui avait indiqué son père et son grand-père. Le Turc de Breda est allé les trouver en leur disant qu'il s'appelait Ali Dursun et qu'il était agent de joueurs. Il leur avait demandé un rendez-vous en compagnie de Frenkie. Dans un premier temps, plutôt surpris, John et Jan avaient refusé. Frenkie n'avait que quatorze, quinze ans, il jouait surtout pour le plaisir. Mais Dursun était parvenu à les convaincre et, quelques semaines plus tard, ils s'étaient retrouvés autour d'une table. Ils s'étaient immédiatement entendus et, aujourd'hui encore, Dursun est l'homme de confiance de Frenkie. A une époque où l'avenir de Frenkie était encore incertain, le Turc s'est toujours comporté en amateur de football. Il a investi beaucoup de temps dans le gamin, il l'a guidé dans les dédales de la politique du football de façon à ce que ses parents ne doivent se concentrer que sur leur rôle de parents et ne le mettent pas sur un piédestal. Il ne s'est pas seulement occupé de ses affaires, il l'a également accompagné en dehors du terrain. Frenkie préfère dire de lui qu'il est un ami plutôt que son agent. Et lui considère Frenkie comme " son troisième fils. " A l'époque, Frenkie allait à l'école à Tilburg. Au Koning Willem II College, il était dans une classe de sportifs de haut niveau avec Mikky Kiemeney, une joueuse très talentueuse du HC Den Bosch, un des deux plus grands clubs de hockey des Pays-Bas. Pour Mikky, Frenkie n'était qu'un footballeur parmi tant d'autres mais quand elle voyait une photo de l'équipe de Willem II, elle le montrait du doigt et disait " qu'il avait l'air chouette. " Un garçon de la classe entendait cela, se précipitait vers Frenkie et lui disait à l'oreille que " la blonde le trouvait mignon. " Peu après, elle recevait un message sur les réseaux sociaux : " C'est quoi ton numéro ? " Ça, c'est typiquement Frenkie : cool, sobre et direct. Les deux jeunes gens s'envoyaient quelques messages sur WhatsApp avant de se donner rendez-vous. Pas chez Mikky car ses deux frères adoraient le foot et elle ne voulait pas qu'ils sachent qu'elle sortait avec un jeune espoir. Mais le premier rendez-vous se passait si bien qu'un deuxième suivait et qu'un peu plus tard, Mikky allait voir jouer Willem II. Elle lui demandait : " Tu joues bien, au moins ? Car je ne me déplace pas pour rien. " Frenkie répondait qu'il était " juste bon mais pas plus que les autres. " Il marquait deux buts et Mikky constatait qu'il était tout de même différent des autres. Ils finissaient par sortir ensemble et passaient leurs meilleures vacances à... Barcelone. Evidemment, ils allaient voir un match du Barça. Frenkie voyait ainsi son joueur préféré en action pour la première fois. " Regarde bien Messi de près ", disait-il à sa copine, les yeux pleins d'admiration et un large sourire sur le visage. A l'époque, déjà, il rêvait de Barcelone, son deuxième amour de jeunesse. Quand il avait commencé à suivre des matches à la télévision, l'équipe de Pep Guardiola régnait sur l'Espagne et sur l'Europe. Il adorait Ronaldinho. Il n'avait donc eu aucune difficulté à choisir sa première destination de vacances en amoureux. C'était il y a trois ans et demi et Frenkie et Mikky sont toujours ensemble. Son amour pour Barcelone ne s'est jamais estompé non plus. On a longtemps cru qu'il partirait au PSG mais lorsque le Barça s'est manifesté, il a vite fait son choix. Le club va verser 75 millions à l'Ajax, un montant qui fait froncer les sourcils de ses parents. Ils disent que c'est " absurde " et " dérangeant. " Ce montant ne pèse pas sur les épaules de Frenkie, au contraire : il ne se tracasse pour rien. Même la comparaison avec Johan Cruijff le fait sourire. " Allons, ça ne ressemble à rien ", dit-il dans Voetbal International. " C'est le seul moment où je me suis dit qu'on allait trop loin, qu'il n'était pas nécessaire d'en faire autant. Cruijff est le roi des footballeurs. Les comparaisons ont déjà rarement du sens mais encore moins avec lui. Laissez-moi être Frenkie. " Et pourtant... les symboles sont parlants. Le 26 mars 2016, jour du décès de Johan Cruijff, Frenkie effectuait ses débuts en équipe nationale U19 avec le numéro... 14 sur le dos. On ne sait pas encore quel numéro il portera à Barcelone. Nike lui a juste dit que ce serait bien qu'on écrive " Frenkie " sur son dos. Il y a peu, De Jong avait dit qu'il jouerait sans doute avec son nom de famille sur le maillot et ça correspond à son caractère : il n'aime pas les folies. La seule façon dont il veut se faire remarquer, c'est balle au pied. Vous ne verrez jamais Frenkie porter des vêtements hors de prix ou rouler dans un bolide. Il n'a pas non plus de tatouage. Il préfère s'habiller chez H&M et quand il a pu choisir sa première voiture à l'Ajax, il a opté pour la Mercedes qui était à la fois la moins chère et la plus petite. Quand il est rentré chez lui, son frère lui a demandé pourquoi il n'en avait pas pris une plus grosse. Il a haussé les épaules, disant qu'il préférait acheter davantage de tickets d'entrée pour ses parents, ses grands-parents et son frère. C'est la même chose lorsqu'il va chez Nike, son sponsor, pour y choisir quelques vêtements : son frère et ses amis peuvent toujours compter sur un petit cadeau. Frenkie est toujours le premier à penser aux autres, à les faire passer avant lui. Après la séparation de ses parents, sa mère s'est retrouvée sans travail pendant un certain temps et elle a dû faire très attention à ses dépenses. Quand elle a failli perdre ses allocations de loyer, Frenkie, qui était encore adolescent, a pris ses responsabilités : pour éviter cela, il est allé habiter chez les parents de Mikky, à Hilvarenbeek. Ce village est proche de Tilburg, où Frenkie jouait encore. Les scouts défilaient pour le voir jouer. Dans un premier temps, il semblait devoir passer au PSV mais, lorsque l'Ajax se manifestait, il optait pour Amsterdam. Il offrait un maillot à Mikky dont les frères lui disaient qu'elle ferait mieux de ne le porter à la maison : tous deux étaient en effet fans du PSV. Lorsque les deux clubs s'affrontaient, ils espéraient que le PSV gagne mais que Frenkie marque. En le voyant jouer aujourd'hui, on se demande comment il n'a jamais percé à Willem II mais l'équipe de Tilburg luttait pour le maintien et l'entraîneur estimais que Frenkie prenait trop de risques. Pourtant, tout le monde savait qu'il avait un talent exceptionnel. " A l'entraînement et à l'échauffement, nous faisions beaucoup de jeux basés sur le placement ", dit Jos Bogers, ex-entraîneur du centre de formation régional Willem II/RKC Waalwijk. " Frenkie adorait cela. Celui qui voyait le ballon passer entre ses jambes devait rester encore un peu au milieu. Pareil si les autres touchaient vingt fois le ballon. Avec Frenkie, c'était parfois cent fois. Et il prenait son pied, hein. Parfois, je devais intervenir, sans quoi les gars au milieu seraient toujours en train de tourner. " On disait qu'il était pratiquement impossible de défendre face à De Jong. Que ce soit contre l'Ajax, le PSV ou Feyenoord, il évitait les duels. Il savait exactement quand il devait accélérer, se retourner, temporiser... Il jouait toujours de la même façon, que ce soit à Willem II, en Espoirs avec l'Ajax, à l'Ajax, en équipe nationale ou en Ligue des Champions. Il prenait le ballon dans son propre rectangle et se débarrassait aisément du pressing haut de l'adversaire. Actuellement, il est aussi très fort défensivement, ses tackles sont parfaits. " Je l'appelais parfois Inspecteur Gadget ", dit Robby Hendriks. " Il était tellement souple que, même après un tackle, il était tout de suite debout. " Bogers ajoute : " Frenkie a autant de caractère que de classe. Il a toujours été imperturbable. On dirait que rien ne l'atteint. S'il échoue, tant pis : il fera mieux la prochaine fois. Rien ne l'ébranle. "