C'est le genre de matches que l'on veut parfois oublier. Une sorte de catharsis. Oublier pour ne plus le revivre. " Vous savez, la famille a subi tellement de choses désagréables qu'on préfère ne plus en parler ", explique gentiment Thierry Witsel au téléphone.
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C'est le genre de matches que l'on veut parfois oublier. Une sorte de catharsis. Oublier pour ne plus le revivre. " Vous savez, la famille a subi tellement de choses désagréables qu'on préfère ne plus en parler ", explique gentiment Thierry Witsel au téléphone. " J'avais dit que je n'évoquerais plus cette rencontre ", continue l'arbitre Jérôme Nzolo avant de se rétracter quelques jours plus tard. " Il est difficile de parler posément de ce qu'on a vécu ce jour-là car le camp adverse peut mal prendre notre ressenti ", ajoute le préparateur des gardiens du Standard de l'époque, Jean-François Lecomte. Refus également du jeune quatrième arbitre, Kristof Virant. En ce 30 août 2009, un ressort s'est brisé au sein du football belge. Le sport, phagocyté par le business, atteignait là son cynisme le plus abouti, offrant son visage le moins reluisant. Comment expliquer qu'un fait malheureux mais divers (une fracture de la jambe dans une compétition sportive) conduise à de tels comportements ? Comment accepter les propos de certains joueurs, à la fin du match, davantage préoccupés par le fait de ne pas avoir perdu, que par la santé d'un collègue de travail, et déjà occupés à défendre l'indéfendable ? Comment qualifier le comportement de milliers d'amateurs de football, qui le match à peine fini, se déchiraient en faisant remonter à la surface la mauvaise foi partisane ? Comment décrire enfin l'acharnement que certains ont mis à détruire ou à excuser l'auteur de la faute ? Sans doute par la place que le football en général et un Anderlecht-Standard en particulier occupent dans notre société. Ce jour-là, il faisait chaud. Une chaleur d'été finissant. On avait pu venir au stade en manches courtes pour fêter un des derniers événements de cette période estivale. Deux jours plus tard, la rentrée des classes mettrait fin à cette insouciance. Et avec elle, le retour des embouteillages marquerait le retour à la réalité. Pourtant, l'affiche ne ressemblait en rien à une kermesse de village et générait, à chaque fois, une certaine tension, " de celle qu'on veut vivre ", dit Vincenzo Ciuro, journaliste pour Belgacom TV, présent en bord de terrain. " Il y avait plus de flics qu'à l'accoutumée. La police montée était présente et les chants anti-Standard fusaient aux grilles d'entrée mais cela demeurait bon enfant ", raconte Nicolas Gilson, abonné à Anderlecht. " Contrairement à ce qu'on a dit après, je n'avais pas eu le sentiment d'un climat malsain ", affirme Marc Delire aux commentaires de ce match en duo avec Bertrand Crasson. " J'étais plus excité à couvrir cette rencontre que craintif. " En coulisses, de l'huile avait été jetée savamment sur le feu par les dirigeants et la presse. Le test-match et la boucherie du second acte restaient présents dans les mémoires. L'affaire JelleVan Damme n'avait rien arrangé. La veille du lancement européen face à Sivasspor, le défenseur anderlechtois avait refusé de s'aligner dans une rencontre européenne " parce qu'il était courtisé par un club disputant la Ligue des Champions ". Les dirigeants bruxellois y avaient vu planer l'ombre du Standard. " Ce match n'avait pas d'enjeu sportif ", continue Gilson. " Mais on avait une envie de revanche après les test-matches, l'affaire du gardien du Standard, SinanBolat, qui avait fracturé la mâchoire de Mbark Boussoufa lors du deuxième test-match, et l'histoire Van Damme. Il fallait gagner pour faire taire le Standard après ses deux titres et reprendre la suprématie sur le football belge. " De plus, les champions en titre avaient manqué leur entrée en matière dans ce championnat 2009-2010. Six points en quatre matches. Pas de défaites mais trois partages. De l'autre côté, les Mauves avaient fait le plein de points : 12 sur 12. Sans toutefois avoir le moral au beau fixe. Quatre jours plus tôt, ils s'étaient fait rosser par Lyon en Ligue des Champions. " La presse avait mis beaucoup de pression sur cette rencontre. La cocotte risquait d'exploser ", avoue Lecomte. Le jeu léché du Standard avait disparu. Place aux fondamentaux. S'arracher pour gagner. Le souvenir du jeu physique des Anderlechtois lors des test-matches restaient encore dans les esprits rouches. " Quand on n'est pas bien, il vaut toujours mieux rester humble et remplacer la technique par le travail ", avait d'ailleurs affirmé Steven Defour avant la rencontre. Le décor était planté, le tifo bruxellois digne de l'événement. " Le stade était plein et le public réceptif. Il y avait des calicots partout ", se souvient Gilson. Le match pouvait débuter. Un signe : le toss est contesté par le capitaine Olivier De-schacht. Nzolo relance, avec le sourire, sa pièce. Anderlecht perd la mise en jeu. Dès le début, l'âpreté des duels frappe. La première faute est anderlechtoise. Deschacht et Jan Polak cisaillent Dieumerci Mbokani. Puis, c'est Roland Juhasz qui sèche Igor de Camargo. Le ton est donné. Mais la première agression est liégeoise. Cédric Collet laisse traîner ses coudes sur le visage de Thomas Chatelle. On ne joue pas depuis dix minutes que Nzolo donne le premier carton jaune à de Camargo, qui a balayé Polak. Aux commentaires, Crasson s'emballe. " Cela pourrait être rouge ! " Delire tempère. " Je vais me faire l'avocat du diable. De Camargo s'est fait avoir par le déplacement tardif du pied de Polak. " Dix minutes plus tard, le Tchèque doit demander son remplacement. Le Standard est enfoncé ; Marcin Wasilewski tient à sa réputation : carton jaune au quart d'heure. Le match est tendu, nerveux. Le Standard est en manque d'oxygène. " Cela devient un combat de rue. Il y a beaucoup de fautes, beaucoup d'énervement et le public s'y met aussi ", prévient Delire. Le match ne dénote pourtant pas et ressemble à s'y méprendre aux derniers Clasicos. Le fil est tendu. Une étincelle et le brasier s'enflamme. Tout bascule à la 27e minute. A jamais gravée dans les mémoires. " Des tribunes, on voit juste un tackle. Sur le moment même, on ne sait pas savoir qu'il y a fracture ", explique Geoffrey des Ultras Infernodu Standard. Il a fait le voyage et est placé à l'autre bout du terrain, sur le côté du but occupé en première période par Bolat. " Le dug-out nous cachait la totalité de la phase ", ajoute l'agent de joueurs Cvijan Milosevic, présent en tribune centrale aux côtés de Dominique D'Onofrio, une rangée devant le directeur général du Standard Pierre François. " On a vu Wasilewski se lancer dans un tackle. Mais d' Axel Witsel, on ne percevait que la tête. " " On ne se rend pas compte sur le moment ", explique Gilson. " On siffle car un des nôtres est à terre. Puis, on sent une effervescence dans le kop. Les brancardiers arrivent et les joueurs se tiennent la tête. "" On n'a pas entendu la fracture ", relate Ciuro. " Juste le contact. Puis, il y a une espèce de clameur et une atmosphère qui ressemble à un bourdonnement malsain. "Au commentaire, Marc Delire croit que l'arbitre est revenu à la faute précédente sur Defour : " On revient à la faute. C'est juste ", avant de se reprendre instantanément, " Mais ou-là, il va dans sa poche arrière ; c'est là où il met les rouges. " Exclusion de Witsel. Tout s'accélère. Le banc d'Anderlecht s'est levé comme un seul homme ; celui du Standard aussi. " Sur le banc d'Anderlecht, les traits étaient tirés ", se rappelle Ciuro. " Ariel Jacobs essayait de rester serein mais on sentait qu'il luttait. Sur l'autre banc, je sentais de l'énervement et de l'injustice. " " On était loin de la phase ", précise Lecomte. " On a juste vu la carte rouge et le banc d'Anderlecht qui s'est levé. On a vu le départ de la phase, pas la fin. C'est l'incompréhension. C'est pour cette raison qu'on crie à l'injustice. On ne disposait pas de tous les éléments. "Sur la pelouse, les joueurs ont constaté les dégâts. Boussoufa va tancer Witsel, retenu par un coéquipier. " La première image qui me revient, c'est la tête de Boussoufa quand il voit la jambe de Wasilewski. Il reste figé, bouche ouverte pendant quelques secondes qui paraissent interminables ", se remémore Ciuro. " La deuxième image, c'est la réaction de certains joueurs du Standard qui ne se rendent pas compte et qui narguent le public anderlechtois. Comme pour le chauffer. "Le premier ralenti passe à la télévision. " Oh, s'il vous plaît ", lâche Delire avant de rester muet de longues secondes. " C'est horrible, c'est terrible, cela fait froid dans le dos ", dit Crasson. Certains joueurs plus expérimentés ont compris. " J'ai tout de suite saisi l'importance de la blessure ", se souvient Benjamin Nicaise, présent sur le banc et entré en cours de deuxième mi-temps. " J'étais un peu loin mais pilepoil dans l'axe. Personne ne l'a vu mais ma première réaction fut d'aller voir les supporters du Standard qui avaient lancé des - Pin-pon, pin-pon. Je leur ai demandé de se calmer. On s'est très rapidement rendu compte qu'on allait au-delà du simple contact. Seuls trois ou quatre joueurs étaient conscients de ce qui se passait. Les autres manquaient de maturité mais tu ne peux pas en vouloir aux jeunes. Ils étaient dans un match hautement tendu et ils ne voulaient pas perdre leur concentration. Milan Jovanovic, lui, a compris la gravité de la situation. " Le Serbe paraît dégoûté et des yeux, il cherche son agent. " Il m'a fait signe que la jambe était cassée ", raconte Milosevic. " J'ai transmis l'info aux dirigeants du Standard. Mais on ne savait pas quelle jambe. Celle de Wasyl ou celle de Witsel. C'est seulement quand on a vu Witsel debout et la carte rouge qu'on a compris. "Wasilewski est placé sur une civière. Le ralenti est éloquent et Belgacom TV décide de ne pas en user. " Mon réalisateur Serge Bergli me lance - Les images sont terribles ", explique Delire. " En concertation avec lui et en quelques secondes, on décide de ne pas les montrer tout de suite. Il a fallu prendre la décision instantanément. C'est difficile car si on ne les montre pas, on nous reproche de cacher des images et si on les montre, on nous taxe de vendeur de sang. " Wasyl est évacué. " Il a été pris en charge immédiatement ", relate Louis Kinnen, à l'époque, médecin en chef d'Anderlecht. " Comme s'il s'agissait d'un accidenté de la route. Sur place, les réactions différaient. Certains étaient pris de panique. A ce moment-là, chaque médecin - on était trois - a fait le vide autour de lui. Je ne saurais pas vous dire quel était le climat dans les tribunes, ni sur le terrain. J'étais comme dans une bulle, préoccupé uniquement par les soins qu'il fallait donner à la victime. On a cherché à stabiliser la fracture et on a donné des antidouleurs au joueur pour faire en sorte qu'il ne soit pas choqué. Dans un tel cas, le principe premier en traumatologie consiste à stabiliser et arrêter l'hémorragie s'il y en a une. Ce n'est pas la rapidité du transfert qui compte. Il faut mettre la victime dans de bonnes conditions de transfert. " Le match est terminé. Pas au sens premier du terme. Les joueurs vont reprendre et il y aura même deux buts. Mais cela ressemble à une mascarade. " Il restait une heure de match ", dit l'arbitre Nzolo, " Il fallait garder l'église au milieu du village. Quand un événement comme celui-là arrive, il faut être très fort mentalement car c'est impossible d'oublier ce qui vient de se passer. Si les lois du jeu permettaient, après une grave blessure, de stopper la rencontre, je l'aurais fait. Mais le règlement ne prévoit rien de tel. L'heure qui suit semble longue mais le match devait continuer. Vous savez, vous n'avez qu'une seule envie : rentrer chez vous. A la mi-temps, tout le monde semblait marqué. "" On n'arrive pas à se détacher de la phase ", renchérit Ciuro. " Naturellement, toutes les questions avaient trait à l'incident. " A la mi-temps, les ralentis tournent sur les écrans des loges. En salle de presse également. Dans le tunnel menant au vestiaire, l'adrénaline toujours très forte, retombe un petit peu. " Des regards lourds s'échangent mais tout le monde a réagi en adulte ", explique Lecomte. Certains membres du staff liégeois prennent des nouvelles de Wasyl. " On prend des infos mais on entend un peu de tout ", se souvient Lecomte, " Personne ne veut se prononcer. Il n'y a rien de concret. D'un côté, on soutient Witsel, on se montre solidaire de son coéquipier qui va être soumis à pas mal de choses car je savais qu'on n'allait pas l'épargner. D'un autre côté, on retombe les pieds sur terre. On est tous des hommes et on s'enquiert de l'état de santé du Polonais. "" Avant de voir quelle est sa couleur de maillot, on voit le mec blessé ", lâche Nicaise. " Lui, le soir, il retourne, seul, chez lui, avec la jambe cassée. "La seconde période s'étire. Moins physique. Sauf à la fin lorsque Defour sèche Boussoufa. Gilson : " Plus que la faute, on est frappé par le fait qu'il va taper dans la main d'un de ses coéquipiers, l'air de dire - On l'a eu. " Les chants à la gloire de Wasyl fleurissent. Les supporters rouches font bloc autour de Witsel. " Comme tout le monde le flinguait, on a voulu le défendre ", justifie Geoffrey. Les spectateurs neutres éteignent leur poste, certains quittent le stade. Les journalistes ne peuvent pas. " J'avais l'impression d'assister à un enterrement ", avance Delire. " Ce n'était pas mon boulot de commenter cela. J'étais devant un événement qui me dépassait. Je savais que quel que soit mon discours, il serait mal pris par l'un ou l'autre camp. La suite du match s'est déroulée comme si on était groggy. Cela m'a demandé un effort intellectuel terrible. C'est la seule fois où j'ai terminé la rencontre avec une migraine. J'étais vidé, hagard. "" Quand vous avez autant puisé sur le plan mental, vous êtes épuisé comme si vous sortiez d'un marathon ", lâche Nzolo. Le match terminé, les propos des joueurs du Standard, appelés à l'interview, vont choquer. " Ecoute, avant la phase, il y a deux fautes sur moi. Si l'arbitre siffle là, cela ne se serait jamais passé ", raconte Defour. " On a joué le jeu ", renchérit Momo Sarr, " Dommage pour les joueurs blessés mais c'est le foot. Cela arrive. J'espère qu'ils vont vite retrouver le terrain. On n'avait pas envie de retirer le pied car eux étaient prêts pour la bagarre. On a répondu présent. " Cynisme à l'état pur. Non. Des joueurs enfermés dans leur bulle, emprisonnés par leur match. " Quand tu joues à ce niveau-là, tu penses à toi, à l'enjeu ", explique Delire. " Tu restes focalisé sur ton but. Les problèmes des autres n'existent pas. " " Si vous leur posez la question aujourd'hui, je suis certain qu'ils n'auraient pas la même réponse ", les défend Lecomte. " A la fin d'un match, on n'est pas toujours lucide. On pense plus à son club. On a toujours peur de vexer et de dire quelque chose à l'encontre de son employeur. Les joueurs ont mal réagi mais on a voulu opposer les deux camps, même dans la souffrance. Or, on oublie que derrière le fait, il y a deux acteurs meurtris. L'un dans sa chair. Il va devoir subir une longue revalidation et affronter les questions sur sa carrière. L'autre dans son mental. Cela n'est pas comparable à la blessure mais il va lui aussi devoir affronter le regard des autres. "Pendant une heure, le bus du Standard reste bloqué au stade. Avant de rejoindre Sclessin. Deux combis de flics à l'avant, deux à l'arrière, un à gauche, un à droite jusqu'à Louvain. Par la suite, c'est accompagné de voitures banalisées qu'il arrive à l'Académie. Aux abords du stade Constant Vanden Stock, l'ambiance demeure électrique. " Lorsque Marc Wilmots, accompagné de son gamin, est sorti du stade, il s'est fait huer, insulter et traiter de sale rouche ", raconte Gilson. " J'avais honte. Je n'aurais pas voulu être à la place de son gamin. Il y avait des vagues avec des gens qui couraient face aux autopompes. J'étais un peu dégoûté du football. Je n'ai plus remis les pieds au stade pendant deux mois. J'avais besoin de digérer. " Les jours qui suivirent, la Belgique se sépara en deux camps : les défenseurs de Wasyl et ceux de Witsel. Le Polonais acquit un statut de martyr, Witsel de coupable. " Quand on voit qu'il fut mis sur le même pied que des truands et des violeurs d'enfant, on se demande où on est ?", réfléchit Lecomte. La sanction tomba quelques semaines plus tard : exemplaire. 10 matches, revus à huit. Witsel se contenta des matches internationaux jusqu'en octobre. Et pansa ses plaies dans le giron familial, subissant sifflets, critiques et insultes à l'extérieur. Marcin Wasilewski, lui, n'est remonté sur le terrain que l'espace de quelques minutes en fin de saison passée face à Saint-Trond. Avant de repasser sur le billard. Sa carrière ne reprendra peut-être jamais. Il n'a rien oublié et toujours pas pardonné. Lui aussi aura besoin de temps pour se reconstruire. " C'est difficile de tourner la page. Surtout si chaque année, on en reparle. On finit par ne plus oublier ", conclut Nzolo. par stéphane vande velde - photo: belga"Wasyl a été pris en charge comme s'il s'agissait d'un accidenté de la route. (Louis Kinnen)""Le mec blessé, lui, le soir, il retourne seul chez lui, avec la jambe cassée (Benjamin Nicaise)""Si les lois du jeu permettaient, après une grave blessure, de stopper la rencontre, je l'aurais fait. (Nzolo)""Les joueurs ont mal réagi mais on a voulu opposer les deux camps, même dans la souffrance. (Lecomte)"