Si l'on en croit Jamie Vardy, Claudio Ranieri chercherait même à savoir comment la blanchisseuse de l'équipe adverse place les maillots dans la machine à laver. Le manager, de son côté, affirme que son attaquant a tellement d'énergie qu'il pourrait produire de la lumière. Cela témoigne de l'état d'esprit qui règne au sein du club. A Leicester City, on rit beaucoup, et les succès contribuent à la bonne ambiance. Les victoires s'enchaînent, au point que l'on commence tout doucement à prendre ce petit club au sérieux.
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Si l'on en croit Jamie Vardy, Claudio Ranieri chercherait même à savoir comment la blanchisseuse de l'équipe adverse place les maillots dans la machine à laver. Le manager, de son côté, affirme que son attaquant a tellement d'énergie qu'il pourrait produire de la lumière. Cela témoigne de l'état d'esprit qui règne au sein du club. A Leicester City, on rit beaucoup, et les succès contribuent à la bonne ambiance. Les victoires s'enchaînent, au point que l'on commence tout doucement à prendre ce petit club au sérieux. Cela rappelle des souvenirs. La dernière fois qu'un club est parti de rien pour remporter le titre, c'était le Nottingham Forest de BrianClough : c'est devenu un clubs mythique, car il a bousculé l'ordre établi alors qu'il venait tout juste d'être promu. C'était il y a près de 40 ans, une autre époque. Ce que Leicester City réalise en ce moment, est difficile à comprendre pour un esprit rationnel. C'est impossible, cela ne pourrait pas se produire, et pourtant, cela se réalise. Dans le championnat le plus riche du monde, qui plus est. Prenez simplement cette statistique étonnante, complètement folle : les deux principaux animateurs de Leicester City, Jamie Vardy et RiyadMahrez, ont inscrit à eux seuls plus de buts que l'équipe entière de Manchester United. Et ils n'ont coûté qu'un million et demi d'euros. La victoire à West Bromwich Albion, en avril de l'an passé, fut un moment-clef dans l'ascension de Leicester City. Si Vardy n'avait pas signé une victoire 2-3 à cinq minutes de la fin, le club serait probablement descendu. C'est là, à TheHawthorns, que les pièces du puzzle se sont assemblées, que les joueurs ont pris confiance en leurs moyens et que Leicester s'est rendu compte qu'il était capable de gagner des matches. Le club, qui avait passé toute la saison dans les profondeurs du classement, qui accusait à Noël un retard de dix points sur le 17e classé (le premier non relégable), s'est mis à gagner sept de ses huit derniers matches et a échappé au couperet. C'est là, il y a dix mois, avec cette reprise historique de Vardy, que l'ascension vers les sommets a commencé. Cela dit, cette résurrection ne doit rien au hasard. Il y a trois ans, on a commencé à poser les premières pierres du bel édifice actuel. Même si personne n'aurait pu prévoir qu'à 14 matches de la fin, Leicester City serait encore un solide leader de la Premier League, la réussite d'aujourd'hui résulte d'un travail de longue haleine. Les Foxes ont eu le nez creux pour repérer des diamants bruts. Au sein même du club, personne ne doutait des qualités des joueurs engagés, même si celles-ci ne se concrétisaient pas encore au classement. Jusqu'à ce but de Vardy qui a tout déclenché et insufflé un nouvel esprit. Avec le recul, on peut considérer que ce fut la renaissance du Leicester City contemporain. Là où tout a commencé. Le big bang. L'engagement de Ranieri, l'été dernier, avait pourtant fait froncer bien des sourcils. Les Anglais gardaient de lui l'image de cet entraîneur tatillon qui avait travaillé à Chelsea et avait été remercié juste avant le début de l'ère JoséMourinho. L'homme se perdait dans ses compositions d'équipes, c'était un loser sans charisme. Cette image le poursuivait et le fragilisait dans les discussions avec ses futurs employeurs. Il avait, aussi, perdu son poste de sélectionneur national de la Grèce après une défaite peu glorieuse contre les Îles Féroé. Il y a mieux sur un CV, non ? Claudio Ranieri ? Vraiment ? a twitté GaryLineker en début de saison, lorsqu'il a appris la nouvelle. Et il n'était pas le seul à partager cet avis. Pour beaucoup, Ranieri était une erreur de casting. Un anachronisme dans le football moderne. Six mois plus tard, l'opinion a radicalement changé. On est prêt à lui ériger une statue. Ranieri est cool, c'est le bon génie d'un conte de fées auquel de plus en plus de gens croient, celui qui fait l'unanimité auprès des supporters. Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir quand la bulle de savon va exploser, mais si elle va exploser. C'est parfois bizarre, le football. Ranieri n'aime pas compliquer les choses. Il préfère parler d'" équilibre ". Cet entraîneur italien a un sens de l'humour et de l'autodérision développé. Il a l'art de tout relativiser et il possède ce que d'autres ont perdu : la passion, le feu sacré. Il se projette à fond dans ce qu'il fait. Comme Ranieri, beaucoup de ses joueurs ont reçu une deuxième, une troisième et parfois une quatrième chance. La douleur et la frustration ont constitué le fondement de cette belle histoire. Si l'on peut perdre, on peut gagner aussi : c'est le discours qu'a tenu Ranieri devant son groupe durant la préparation. Une approche un peu philosophique, mais le message est clair : continuez à croire en vos rêves, même si parfois, vous buttez contre un mur. C'est le lien qui unit les joueurs. Vardy a été renvoyé de Sheffield Wednesday parce que ses entraîneurs le jugeaient trop petit. Mahrez avait perdu la joie de jouer au Havre, en Ligue 2, et est en train de la retrouver. N'GoloKanté a été longtemps snobé par les clubs professionnels français. DannyDrinkwater confirme enfin les espoirs qu'on avait fondés en lui lorsqu'il jouait en équipe de jeunes à Manchester United. Et que dire alors de WesMorgan ? Il avait choisi de privilégier ses études, a tout de même signé un contrat à Nottingham Forest, a évolué pendant dix ans en D3 et en D2 avec ce club, et découvre aujourd'hui qu'il a le niveau pour faire bonne figure en Premier League. Ou ChristianFuchs ? Cet arrière latéral autrichien n'était plus le bienvenu à Schalke 04, mais en Angleterre, il est devenu un défenseur de haut niveau. Toute l'équipe est constituée de joueurs de ce type : des footballeurs qui ont retrouvé leurs sensations, leur joie de jouer ou effectuent un come-back impressionnant. Des footballeurs que l'on avait enterrés un peu tôt et qui ressuscitent au sein d'un collectif particulièrement bien huilé, au moral d'acier. Ils savent ce que perdre veut dire et n'ont plus envie de revivre cela. La solidarité. C'est l'un des premiers points qui a frappé Ranieri, lorsqu'il a débarqué à Leicester City. Il a directement eu un bon pressentiment, il a été étonné par les moyens dont il disposait et a remarqué, pendant le stage de préparation en Autriche, qu'il s'apprêtait à prendre en charge un groupe unique. Avec ce groupe-là, il pourrait surprendre beaucoup de monde : tel était son pressentiment. De là à entendre l'hymne de la Ligue des Champions, la saison prochaine au KingPowerStadium, il y a cependant un pas que Ranieri lui-même n'aurait jamais osé franchir. 'Uneplaisanterie' : c'est ainsi qu'il répond à tous ceux qui prédisent à son équipe une place dans le quatuor de tête. Plus imprévisible que jamais, plus passionnant que jamais, plus fou que jamais : le football anglais vous prend aux tripes, avec Leicester City aux premières loges. La popularité sans cesse croissante de la Premier League renforce une tendance de plus en plus perceptible : plus la compétition s'enrichit, plus l'écart entre les différentes équipes se réduit. La saison dernière, Chelsea est devenu le premier club dans l'histoire de la Premier League à occuper le leadership du début à la fin. Les Blues semblaient intouchables. Aujourd'hui, à Stamford Bridge, on ne lutte plus pour le titre mais contre la relégation. On a longtemps critiqué le business-model de la Premier League : l'argent ne profiterait qu'aux plus riches. Mais les droits télés faramineux créent également un équilibre inattendu. Stoke City, Crystal Palace, Bournemouth et Watford ont perçu pratiquement autant d'argent que les clubs de pointe. Tout l'art consiste alors à bien investir cet argent. Le travail fourni porte aussi ses fruits. Et c'est ainsi qu'un outsider comme Leicester City peut aujourd'hui damer le pion aux grands traditionnels. La Premier League est devenue une compétition au plein sens du terme, là où la Bundesliga ou la Ligue 1 consacrent toujours le même club qui écrase tout sur son passage : le Bayern Munich d'un côté, le Paris Saint-Germain de l'autre. Leicester n'est pas habitué à accaparer l'attention, à gagner autant de matches, à entendre parler du titre. C'est une ville de rugby où, accessoirement, on joue aussi au football. Une ville de rugueux barbus, pas une ville de buteurs et de dribbleurs. En 1963, Leicester City avait déjà occupé la tête du classement alors qu'il restait cinq matches à jouer, mais cela ressemblait davantage à un accident. Les supporters sont plus habitués aux relégations et aux promotions, ont certes fêté trois victoires en Coupe de la League, mais ce qui se prépare aujourd'hui dépasse l'imagination. L'ambiance bon enfant qui règne au KingPower Stadium est contagieuse : chacun prend conscience du caractère exceptionnel de I'événement. Une place dans le quatuor de tête serait déjà sensationnelle, mais que dire alors si l'on voyait Wes Morgan ?- Wes qui ? - soulever le trophée du champion en tant que capitaine de Leicester City. Ce serait l'un des plus grands exploits de l'histoire du football anglais, peut-être bien le plus grand. Le titre national à Leicester ? Quelle idée hallucinante ! Pourtant, cela n'a rien d'impossible. Et, comme le hasard fait souvent bien les choses : Leicester City jouera son dernier match de championnat à Stamford Bridge. Pour une passation des pouvoirs ? Ce serait en tout cas une belle revanche pour Ranieri. Comme il l'a dit : si l'on est capable de perdre, on est aussi capable de gagner. PAR SÜLEYMAN ÖZTÜRK - PHOTOS BELGAIMAGE