Mardi 10 mai 2005. Une petite pieuvre rose flotte dans la piscine des Bruyneel, à Madrid. C'est pour Victoria, 15 mois, de grands yeux bleus et déjà une belle volonté.
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Mardi 10 mai 2005. Une petite pieuvre rose flotte dans la piscine des Bruyneel, à Madrid. C'est pour Victoria, 15 mois, de grands yeux bleus et déjà une belle volonté. De son living, Johan Bruyneel aperçoit la Navacerrada, la montagne de sa dernière course, le 30 août 1998. Une fracture de la cuisse, une autre du bassin, diverses opérations aux pieds et aux genoux ainsi qu'une chute dans un ravin : c'en était trop pour le Flandrien, qui a gagné deux étapes du Tour, roulé en jaune en Belgique en 1995 et terminé septième au classement général 1993. " En route vers l'hôtel, je me suis dit : -C'était bien mais ça suffit. Je ne voulais pas rouler jusqu'à la fin de la saison juste pour être payé ni être contraint de trouver mille excuses. Ma décision a été radicale. Je me suis accordé six mois pour trouver une autre voie. Il ne m'aura fallu que trois semaines ". La fin de sa carrière de coureur a été le début d'un conte de fées moderne pour Johan Bruyneel. Avec Lance Armstrong, il a atteint le summum à la vitesse d'une comète et il y est resté. Pendant sept ans et six Tours. On connaîtra la fin de l'histoire le 24 juillet. 2005 n'a pas été une année facile. D'abord, pendant des mois, le doute a régné sur les projets exacts d'Armstrong, qui éprouvait de plus en plus de mal à laisser ses trois kids aux States. En février, quand on a appris qu'il participerait quand même au Tour, d'autres doutes ont surgi. Lance avait été vu plus souvent à des fêtes que sur son vélo, il était trop lourd et mentalement à bout. Sa lamentable prestation à Paris û Nice a alimenté les rumeurs. Même s'il a été meilleur au Tour des Flandres et au Tour de Géorgie, tout le monde avait compris que sa préparation avait été perturbée. Johan Bruyneel : On y pense chaque année davantage car il y a de plus en plus de risques de perdre le Tour. Plus on essaie, plus le risque croît. Mais si Lance ne gagne pas, ce ne sera pas pour autant le Tour de trop. Nous n'avions pas le choix. Nous devions le courir. Lance le voulait aussi. Il puise sa motivation dans toutes sortes de choses et cette fois, il est stimulé par la volonté d'arrêter en pleine gloire. Le contrat entre l'équipe et Discovery stipule en effet que Lance doit encore rouler un Tour. Ce contrat porte sur trois ans avec option pour deux ans supplémentaires. L'accord entre Lance et l'équipe est de deux ans. Initialement, il devait encore rouler deux ans mais depuis qu'il a décidé d'arrêter, nous avons convenu qu'il travaillerait avec l'équipe et donc avec Discovery, avant tout au niveau sportif. Il rêve de s'occuper d'une équipe de jeunes au sein de Discovery. Il a aussi d'autres obligations à l'égard du sponsor mais cela reste un peu vague pour l'instant. Lance ne rajeunit pas. Il aura 35 ans en 2006. Vaincre est de plus en plus difficile. Il a acquis un certain statut. Il n'est pas seulement un champion, il est devenu une star et il n'y a pas de place pour les stars en cyclisme. Le cyclisme est un des seuls sports où on peut toucher, littéralement, ses idoles. La presse, le public s'attendent à ce que vous soyez disponible. Lance est passé maître dans l'art de savoir quel statut il possède et à quel moment. Au sein de l'équipe, il est officiellement un coureur comme les autres, mais ce n'est pas toujours possible. Il ne peut plus se permettre des choses aussi simples que se balader autour de l'hôtel le soir. Lance peut encore se recharger une fois pour le Tour mais je pense que le moment d'arrêter est venu. Nous en avons discuté tout l'hiver, avec plusieurs scénarios : s'attaquer au record du monde de l'Heure, faire l'impasse sur un Tour... Il a finalement pris la meilleure des décisions : se livrer une dernière fois à fond. J'ai dit aux sponsors et au manager qu'après tout ce qu'il avait fait, on ne pouvait pas lui en demander plus. Si Lance m'avait dit ne plus vouloir courir de Tour, je l'aurais compris. Il devient difficile de conserver le bon équilibre en Amérique : entraînement, repos, vie régulière. Les obligations se succèdent : sponsors, presse, sa fondation contre le cancer. Lance Armstrong est devenu une grande entreprise mais jusqu'à présent, il gère bien la situation. Quand il est ici, il est coureur jusqu'au bout des ongles. Après ma décision de raccrocher brusquement, j'ai eu un entretien avec Lance à la Vuelta. Le syndicat des coureurs m'avait proposé la présidence et je voulais sonder les coureurs pour connaître leurs besoins. Lance était bon à la Vuelta et j'ai senti qu'il n'était pas vraiment pris par la conversation, mais quelques jours plus tard, il m'a téléphoné pour savoir si ça m'intéressait de travailler pour US Postal. Je pensais à un poste de public relations ou quelque chose du genre car il restait vague. Le lendemain, le manager Mark Gorski m'a appelé. Il m'a proposé de devenir directeur sportif et je suis tombé des nues. Comme c'était un fameux défi, je n'allais pas m'y prendre comme les autres. Nous avons concocté un petit business plan pour l'équipe, avec des objectifs clairs pour la saison suivante. Le but principal était le podium au Tour. C'était un projet bien audacieux pour une petite formation, d'autant qu'il ne fallait pas compter sur une wild card. Il fallait mériter notre sélection par nos performances aux classiques printanières et cela ne nous était pas possible, puisque nous travaillions en fonction du Tour. Je savais cependant que la chaîne américaine ABC venait d'acheter les droits du Tour. J'étais donc sûr que l'organisation inviterait une équipe américaine, qui ne pouvait être qu'US Postal. En fait, travailler avec une petite équipe constituait un énorme avantage. Il n'y avait pas la moindre pression du sponsor, nous ne devions pas être performants dans les classiques. Il était vite content. Je lui ai expliqué que nous devions travailler exclusivement en fonction du Tour. Dans sa tête, Lance était un coureur d'un jour et il m'a répondu : -OK, je peux essayer de gagner quelques étapes. J'ai rétorqué : -Non, le classement. Tu n'as rien à perdre. Tu as été champion du monde, tu as gagné des courses importantes, tu as surmonté la pire des maladies. Qu'as-tu encore à prouver dans les courses d'un jour ? Il semble que ça l'ait convaincu. Miguel Indurain a un peu été mon modèle : un athlète puissant qui a changé au fil des années pour devenir, de sprinter, un grimpeur et un spécialiste des tours. Indurain avait énormément de force et l'exploitait pour atteindre un rythme élevé en pédalant. Il n'utilisait les grands braquets qu'en cas de nécessité absolue. Ceux qui ont de la force mais savent pédaler avec un petit braquet économisent leur énergie. Je me suis dit que si Lance parvenait à conserver cette fréquence et assez de force pour changer de braquet à la fin des ascensions, il obtiendrait la combinaison idéale. Ce fut difficile car cette fréquence n'était pas innée. Il y pensait au début mais il vient toujours un moment où on n'est plus en mesure de penser, et alors, on retrouve son style habituel, le grand braquet donc. A partir de janvier, nous avons entraîné cet aspect du pédalage pendant des mois. Je l'ai équipé d'une radio et je ne cessais de lui rappeler ce qu'il devait faire jusqu'à ce que ça devienne un automatisme. En mai, nous avons reconnu une série d'étapes du Tour. Un jour, nous avons passé sept heures et demie à vélo, et dans le dernier col, il s'est envolé. J'ai alors compris qu'il faudrait être sacrément bon pour le vaincre. J'ai pris moi-même cette décision. J'ai souvent douté. J'avais 34 ans, j'étais le plus jeune. Souvent, j'ai été confronté à des situations sans savoir comment elles tourneraient, mais nous nous en sommes tirés. J'ai peu dormi. Je me tracassais pour l'équipe et j'avais peur : qui allait craquer ? Nous avons quand même achevé le Tour avec sept coureurs. Ils se sont sublimés, ont livré des prestations dont je ne les croyais pas capables. Je n'étais pas prêt pour le maillot jaune, pas du tout. Pour le rendre immédiatement (il rit) ! Ce n'était pas une décision difficile car nous croyions au podium. Dans un grand tour, il s'agit de savoir le plus longtemps possible à l'avance ce qui vous attend. Il faut constamment se demander ce qui peut arriver trois ou quatre jours plus tard et prendre des décisions en fonction de cela. Avant le Tour, nous établissons différents scénarios. L'année dernière, il y avait de nombreuses étapes avant la montagne et on m'a souvent demandé comment nous allions contrôler la course aussi longtemps. Ma réponse est toujours la même : il y a beaucoup d'intérêts en jeu au Tour. Il faut s'en servir. L'année dernière, une éventualité était de s'emparer du maillot jaune dans le contre-la-montre par équipes. A qui le donnerions-nous alors ? A La Boulangère, une jeune équipe très ambitieuse qui assume toujours ses responsabilités. Nous avons vraiment cherché l'échappée de Voeckler. On commence par contrôler la course en faisant chaque fois rouler un petit groupe. De la voiture suiveuse, j'en ai les numéros par radio. Je dis à mes coureurs : -Ce n'est pas bon, roulez les gars. Je répète la démarche jusqu'à ce que le groupe soit composé comme je le veux, comme l'année passée avec Voeckler : il était le mieux classé, faisait partie de l'équipe que je voulais, était champion de France et bon grimpeur. L'homme idéal. Non mais j'entretiens de bonnes relations depuis longtemps avec Jean-René Bernaudeau, le manager de Brioches-La Boulangère, maintenant Bouygues Télécom. La situation nous convenait à tous les deux. Pour eux, chaque jour passé en jaune était un jour de fête, et pour nous, chaque journée durant laquelle nous ne devions pas travailler était ça de pris. Nous n'avons pas d'amis au Tour, c'est une certitude. Nous sommes toujours seuls contre les autres. On ne le remarque pas tellement au sein du peloton mais plutôt au niveau de la presse. Pourtant, je suis sûr que Lance a plus de supporters que de détracteurs en France, mais ces 10 % de personnes négatives font plus de tapage que les autres. Nous avions reçu deux lettres anonymes, des menaces de mort très sérieuses. Je le savais depuis quelques jours mais Lance ne l'a appris que la veille. Je voulais qu'il soit au courant, pour qu'il ne roule pas dans l'incertitude. Nous n'en avons même pas parlé. Qu'y avait-il de concret ? Et puis, même sans menace explicite, un fou peut toujours se glisser dans le public. Un agent des services secrets français était dans ma voiture, un autre roulait en tête à moto, mais ils ont été francs : ils ne pouvaient rien faire, concrètement. Je n'y ai plus pensé un seul instant pendant la course car elle m'accaparait à fond. Oui. Parfois, je ne me sentais plus en sécurité et j'ai roulé avec les portières verrouillées. Je ne le connais pas assez. Même pas du tout. Tout ce que je sais, c'est que Jan Ullrich est un athlète extrêmement talentueux, qui est notre principale menace chaque année. Si vous le savez, vous n'avez pas besoin de poser la question (il rit) ! Les objectifs seront moins élevés. Beaucoup moins. Ce sera difficile. Il faut que le courant passe. Souvent. Non. En 2000, j'étais furieux avec cette affaire à Joux Plane. C'était sa faute et nous avons eu une sérieuse discussion ensuite. Il n'avait aucune raison de se comporter ainsi. Il ne pensait pas pouvoir craquer. Il n'avait encore gagné aucune étape et se fixait sur Marco Pantani. Il a pris certaines choses trop personnellement. Il a perdu de vue son objectif et nous avons failli perdre le Tour. Je m'en fous, qu'il ne remporte aucune étape ! Mais non, Lance devait et voulait en accrocher une. Pantani a démarré et il a voulu le suivre û NDLA : Armstrong a craqué et perdu une minute et demie sur Ullrich. Le lendemain, il a présenté ses excuses à toute l'équipe. Son comportement aurait pu anéantir le travail de tous ces hommes. Loes Geuens " Parfois, JE NE ME SENTAIS PLUS EN SÉCURITÉ et j'ai roulé avec les portières verrouillées