Retour au Heysel. Ce pourrait être le titre d'un film dans lequel Ariel Jacobs tiendrait le rôle principal. L'entraîneur des Loups connaît les lieux comme sa poche : il fut employé par l'Union Belge pendant 16 ans, entre 1982 et 1998. Quittera-t-il le Stade Roi Baudouin, ce dimanche soir, avec un bel Oscar à la main ? Autre question pas si impertinente : une victoire dans cette finale nous vaudrait-elle enfin un Jacobs hilare ? Depuis qu'il est entraîneur de D1, on ne l'a jamais vu se lâcher. Pas même après les victoires les plus inattendues des Loups. Qu'est-ce qu'il attend pour faire la fête ? Qu'est-ce qu'il attend pour être heureux ?...
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Retour au Heysel. Ce pourrait être le titre d'un film dans lequel Ariel Jacobs tiendrait le rôle principal. L'entraîneur des Loups connaît les lieux comme sa poche : il fut employé par l'Union Belge pendant 16 ans, entre 1982 et 1998. Quittera-t-il le Stade Roi Baudouin, ce dimanche soir, avec un bel Oscar à la main ? Autre question pas si impertinente : une victoire dans cette finale nous vaudrait-elle enfin un Jacobs hilare ? Depuis qu'il est entraîneur de D1, on ne l'a jamais vu se lâcher. Pas même après les victoires les plus inattendues des Loups. Qu'est-ce qu'il attend pour faire la fête ? Qu'est-ce qu'il attend pour être heureux ?... Ariel Jacobs : Pas du tout. (Il part dans un grand éclat de rire. Tiens tiens, une première...) Vous me reprochez de tirer souvent une tête d'enterrement ? Je ne suis pas étonné. Je ris rarement en public, j'en suis conscient. Je sais que je peux passer pour un asocial, que j'ai une apparence froide, distante, voire hautaine. Mais c'est la nature qui m'a fait comme ça. Je le regrette, ça me dérange même franchement, mais je ne veux surtout pas forcer, jouer un rôle. Ce n'est pas mon genre de me dire : - Ariel, fais gaffe, il y a une caméra. Si je souriais sous le seul prétexte que la télé est là, je ne serais plus moi-même. Et je suis de toute façon persuadé que, si on joue un jeu, on se plante tôt ou tard. Si vous commencez à ne plus être vous-même en public, vous allez droit dans le mur. Complètement. Les gens qui me connaissent bien savent que je ne suis pas un gars hyper-sérieux, que je sais m'amuser, me laisser aller. Quand je me suis lancé dans une carrière d'entraîneur de club, au RWDM, toutes les personnes de mon entourage m'ont dit que j'étais trop bon, trop cool pour ce métier. Tout dépend des circonstances. Je peux faire de l'humour... même quand ça ne va pas. Je vous donne un exemple. A Mouscron, mes attaquants avaient été inexistants en première mi-temps. Une fois au vestiaire, je leur ai dit : - Mais enfin, vous jouez contre un Coulibaly qui fait 23 kg... bien mouillé. Dans la préparation d'un match, il m'arrive de dire, en parlant d'un arrière central pas spécialement rapide, qu'il court le 100 mètres en trois jours. Contrairement aux apparences, je sais comment m'y prendre pour dérider l'atmosphère. Je peux vous dire que je ressens presque toujours les mêmes choses que le groupe : je suis triste quand mes joueurs sont tristes, frustré quand ils sont frustrés, heureux quand ils sont heureux. Mais je garde mes sentiments pour moi. Je sais très bien relativiser ce qui m'arrive. Que ce soit positif ou négatif. C'est aussi une force car je suis conscient que l'euphorie est toujours susceptible de compromettre les lendemains. Après ce match contre le Standard, j'ai ressenti des choses très particulières. J'étais incroyablement heureux et fier que nous nous soyons qualifiés, mais fâché sur la presse. Pendant les jours qui ont précédé ce match, tout était apparemment très mauvais à La Louvière. Puis, tout à coup, tout était très, très bon. Simplement, nous avions eu un calendrier très compliqué en début de deuxième tour : Bruges, le Lierse et St-Trond, ce n'était pas de la petite bière. Les journalistes n'avaient toutefois pas tenu compte de la valeur de nos adversaires, de la poisse qui nous avait accablés dans ces matches-là, et ils avaient tiré une conclusion très sèche : La Louvière était dans le trou. A ce moment-là, j'ai senti qu'on était devenu trop exigeant avec mon équipe. J'ai eu le sentiment qu'on ne voulait pas tenir compte du budget avec lequel nous avions dû faire nos transferts, il y a un an. Souvenez-vous. Ishiaku venait de D2. Guilmot de D3. Klukowski et Guerrouad de CFA û qu'on compare à notre D3 mais que je compare plutôt à une P1 ! Arts, Ernst, Magro, Meyers et Vervalle étaient sans club. Teelen et Thompson avaient encore un contrat mais étaient sur une voie de garage. Et il y avait aussi eu des transferts de joueurs dont on était incapable de bien situer le niveau : Belabed, Cooreman, Kenmogne, Odemwingie. C'était une campagne de transferts à gros risques. Malgré cela, nous avons pris 20 points au premier tour. Mais ce n'était pas encore assez pour les médias. Ils gardaient peut-être en mémoire notre score de la saison dernière : 44 points. Sans tenir compte des départs qui s'étaient produits entre-temps. Je vivais très mal le jugement qu'on portait sur nous et mon comportement après la qualification contre le Standard était l'expression de mon ras-le-bol. Jamais après les matches. Mais souvent à la mi-temps. Presque chaque semaine, j'ai eu l'impression que nous commencions notre match avec un but de retard. Je constatais une terrible passivité pendant les 45 premières minutes. Comme si mes joueurs considéraient systématiquement la première mi-temps comme un round d'observation. Je me suis régulièrement énervé et mes discours musclés ont plusieurs fois porté leurs fruits. Toujours. D'ailleurs, je devrais peut-être m'abstenir car cela peut se retourner contre moi. Les footballeurs sont capables d'extraire des petites phrases de leur contexte. Comme les journalistes... (Il rit). Mais j'ai toujours été pour les contacts francs avec le groupe. Et avec mon staff. Je connais des entraîneurs qui ne communiquent qu'au tout dernier moment leur sélection à leurs plus proches collaborateurs. Je ne suis pas comme ça. Je veux m'impliquer totalement dans la vie du noyau. Je m'intéresse au contexte familial dans lequel vivent mes joueurs. Je tiens à manger à leur table, et pas quelques mètres plus loin. En stage, ça ne me dérange pas de prendre ma douche avec eux s'il n'y a pas de vestiaire séparé pour le staff. Je suis proche des joueurs, tout en conservant sans doute une certaine distance... grâce à mon faciès. C'est un avantage. Je pourrais me plaindre. Mais je n'ai jamais joué au Calimero et ce n'est pas demain que ça va commencer. Mes joueurs savent qu'ils doivent se préparer à toutes les éventualités, et c'est vrai pour moi aussi. Je suis entre deux feux : la direction et le groupe. Et je comprends les points de vue des deux parties. J'ai de la compréhension pour Filippo Gaone, même si je risque d'être victime de la situation d'ici quelques jours. Et je comprends aussi mes joueurs, je sais ce qu'ils ressentent. Il y en a une petite quinzaine qui sont encore sous contrat pour la saison prochaine, mais cela ne veut rien dire. Ils sont peut-être suffisants pour La Louvière mais pas assez bons pour un club fusionné. Il y a ceux qui sont arrivés en fin de contrat et qui avaient reçu des promesses, puis plus rien. Et ceux sur lesquels le club avait une option jusque fin avril et qui n'ont rien entendu. La dernière catégorie, ce sont les rares joueurs qui savent à coup sûr qu'ils ne seront plus ici après la finale. Je pense surtout à Didier Ernst. Chapeau pour sa mentalité. Il sait depuis plusieurs semaines qu'on ne le conservera pas, mais il continue à se démener comme s'il avait resigné pour cinq ans. A la limite, il pourrait encore chercher à se faire valoir sur le terrain, mais foutre la pagaille dans le travail au quotidien. Rien de tout cela : il est exemplaire du lundi au dimanche. A quoi bon ? Le président a été honnête en disant qu'il ne pouvait plus continuer sans appui extérieur. Mais il était incapable d'être plus précis. Les joueurs ne pouvaient quand même pas l'obliger à venir faire un rapport dans le vestiaire après un coup de fil avec le président de Mons ou de Charleroi. Parfois, ils m'interrogent. Mais je ne suis pas en mesure de leur dire quelque chose de plus. Et je ne peux pas leur donner de faux espoirs. Je ne vais pas commencer à dire à chacun que tout va finir par s'arranger. Parce que, moi-même, je n'en suis pas du tout persuadé. A moi de convertir une situation de détresse en énergie positive. C'est ce que j'essaye de faire depuis plusieurs semaines. Je mise sur leur frustration. Je veux que, dimanche, ils montent sur le terrain en étant bien décidés à prouver qu'ils sont toujours bien vivants, qu'on va voir ce qu'on va voir. J'en ai plusieurs. A vrai dire, je me sers un peu de n'importe quoi... Je joue par exemple sur l'image que donnent de nous les médias flamands. Pour eux, La Louvière est la brebis galeuse de la D1. En début de saison, nous étions considérés comme des descendants certains. Un peu partout dans le pays, finalement, je constate très peu de respect pour ce club. Je suppose que c'est surtout dû à nos conditions matérielles. Je me mets à la place des visiteurs : le déplacement à La Louvière n'est sûrement pas le plus agréable de l'année. Je me sers aussi des commentaires qu'on lit un peu partout depuis que nous sommes qualifiés pour la finale. Pour beaucoup, c'est un cadeau que nous a fait Lommel. On ne retient que notre match retour contre ces Juniors et on oublie que nous avons d'abord éliminé Genk et le Standard de façon totalement méritée. Enfin, j'exploite d'une certaine manière le contexte dans lequel baigne ce club depuis quelques semaines. Au risque de paraître naïf, j'essaye de faire comprendre à mes joueurs que cette finale doit être une carotte, le genre de match qu'ils n'auront peut-être plus jamais l'occasion de disputer. Siquet, Ernst, Olivieri et Teelen ont déjà joué au moins une finale, mais pour tous les autres, c'est nouveau. Je veux les persuader que c'est une opportunité unique et qu'ils doivent tout faire pour être sur la pelouse ou sur le banc ce jour-là. Théoriquement, mon raisonnement doit affiner la concurrence. J'ai remarqué que cette tournante suscitait des grincements de dents. C'est une bonne chose. Cela veut dire qu'il y a encore beaucoup d'appétit dans ce groupe, malgré les problèmes extrasportifs. Personne ne se laisse abattre. Certainement. Je vois des réactions très diverses. Pour un coach, c'est une expérience humainement très riche. J'assiste à des comportements inattendus. J'observe attentivement. Je n'irais pas jusqu'à dire que certains joueurs ont perdu les pédales depuis quelques semaines, mais il y en a quand même qui sont visiblement perturbés. Ils restent en dessous de leur niveau, aussi bien à l'entraînement qu'en match. Tout le groupe le voit et les joueurs en parlent entre eux : -Celui-là n'est pas bien, -Celui-là vit mal ce qui nous arrive. On voit très vite si un footballeur a des inquiétudes dans son boulot ou dans sa vie privée. Il y en a qui mettent anormalement le pied. Je dois en tenir compte : je ne peux pas lancer, en finale, un joueur frustré qui risquerait de prendre une carte rouge après cinq minutes. " Sourire parce que la télé est là ? Quand on joue un jeu, on se plante "" Je ne sais pas rassurer mes joueurs parce que, moi-même, je ne suis sûr de rien "