Les aventures d'un footballeur pro ressemblent parfois à celles des méharistes, ces soldats qui surveillent les immensités désertiques et les frontières de la Mauritanie comme au temps des colonies. A dos de dromadaires, ils naviguent sur toutes les dunes, connaissent tous les habitants, fréquentent toutes les tribus et tutoient tous les dangers de leurs espaces.
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Les aventures d'un footballeur pro ressemblent parfois à celles des méharistes, ces soldats qui surveillent les immensités désertiques et les frontières de la Mauritanie comme au temps des colonies. A dos de dromadaires, ils naviguent sur toutes les dunes, connaissent tous les habitants, fréquentent toutes les tribus et tutoient tous les dangers de leurs espaces. De Berchem au Standard, en passant par Charleroi et le Lierse, Eric Van Meir a, lui aussi, tout vu, ménagé sa monture et reculé ses limites afin d'aller le plus loin possible et de se forger un beau palmarès. A 35 ans, hélas, il est ensablé. Son genou gauche lui pose mille problèmes depuis le mois de novembre. L'Anversois se bat comme un damné, espère rejouer cette saison mais les chances sont ténues. Presque inexistantes. Il le sait et la voix se fait plus émue quand il dit: "Je jouerai peut-être encore cinq matches, je ne sais pas, mais même si ce n'est que pour une minute, cela vaudra la peine: ce sera une récompense pour moi, une façon de me prouver que j'ai tout donné pour revenir". Un ange passe. Eric est solide, a réfléchi, analysé les événements, retracé le parcours de sa carrière, fait passer le positif avant le négatif: "Il faut apprendre à écouter son corps".Pas évident et que vaut l'impression d'un sportif dans un milieu où le rendement passe avant tout? Au Standard, pourtant dans la mouise, et qui aurait bien besoin de tous ses joueurs, pour confirmer son retour, Eric Van Meir a trouvé beaucoup de compréhension auprès de Dominique D'Onofrio, de Michel Preud'homme et surtout de Luciano D'Onofrio. Personne ne met la pression pour qu'il joue. Il peut prendre le temps de se soigner sous la surveillance du Docteur NebojsaPopovic. Ce dernier apprécie cette attitude et cette confiance du club. Elles avaient permis d'éviter l'opération pour Ole-Martin Aarst (fracture du tibia) et Jonathan Walasiak, touché aux ligaments croisés antérieurs d'un genou. Ailleurs, ils seraient probablement passés sur le billard. C'est souvent la solution de facilité mais Popovic avait d'abord misé sur le temps et la patience. Le problème d'Eric Van Meir est différent: l'âge est là, il est arrivé au bout de son chemin: "Les soucis que me pose ce genou gauche n'ont pas surgi du jour au lendemain.Quand on joue pendant 12 ans au plus haut niveau, l'arthrose finit par s'installer. Je le savais avant de commencer. Je ne me suis jamais ménagé et j'ai toujours joué 30 matches de championnat par saison, sans oublier la Coupe de Belgique, la Coupe d'Europe et l'équipe nationale. Je paie cette facture mais, je le dis tout de suite, je ne regrette rien: c'est le plus beau métier du monde. Si c'était à refaire, j'effectuerais des choix identiques sans hésiter.Même si je ne saurai plus jamais plier mon genou gauche à fond. Je ferai encore du sport après ma carrière mais il faudra que j'y aille mollo"."Même jouer une minute, ça vaudra la peine"Début décembre 2002, Eric Van Meir avait lâchéà Sport-Foot Magazine: " Si cela ne va pas mieux lors du stage d'hiver, à Valence, ce sera peut-être fini". Il était alors assez découragé. Valence est dans le rétro mais Eric Van Meir n'a pas toujours pas repris à fond. Tout avait commencé après le voyage à Lommel, fin octobre. Il souffre alors le martyre. En semaine, des bonds figurent au programme de l'entraînement. Les Rouches se rendent aussi en salle. Le sol dur y aggrave les maux d'Eric Van Meir.Quelques jours plus tard, le Docteur Popovic procède à une arthrographie. Cet examen révèle l'usure prématurée des cartilages du genou gauche. Ils sont fameusement griffés et même sérieusement gommés dans plusieurs zones. Autrement dit, il y avait frottement des os sur les os avec inflammation à la clef. Tout le genou était carrément désaxé, même déformé. Pour reformer une couche cartilagineuse ou du moins protéger les endroits sensibles, le Docteur Popovic a injecté trois fois un produit régénérant. Cette technique venant des Etats-unis a donné de bons résultats pour Marc Wilmots et Nico VanKerkhoven. "Je devais me reposer une semaine entre chaque injection", explique Eric Van Meir. "J'ai pu travailler le haut du corps mais ma jambe gauche a forcément perdu du tonus. Le docteur m'a recommandé d'être très prudent. J'ai essayé de jouer sur un demi terrain en Espagne: impossible, trop tôt. Je peux courir en ligne mais dès qu'il y a des changements de direction, c'est foutu. Je suis content du chemin qui a déjà été parcouru avec le Dr Popovic mais je m'interroge pour la suite. Quand je suis d'humeur positive, je me donne encore 50% de chances de rejouer cette saison. Mais je ne sais pas quand cela se passera ou combien de temps cela durera. Je me bats car je ne suis pas un tricheur.Même si je n'ai qu'une chance sur mille, je continue"."Je suis payé et je veux tout faire pour justifier cette confiance. Je suis ainsi fait. J'ai vécu les malheurs du Standard cette saison et j'espère aussi goûter à des plaisirs plus positifs. Oui, même une minute, ce serait une belle victoire pour moi. Je m'accroche, on verra. C'est problématique. Quand est-ce que je pourrai m'entraîner normalement? Les terrains sont gelés et très durs: mauvais pour moi. En salle, le genou est soumis à rudes épreuves. Je prends du retard et la saison avance. Mon genou ne supporte plus que trois entraînements par semaine. Sera-ce suffisant pour me permettre de rejouer? La saison passée, Michel Preud'homme me conseilla souvent de ne m'entraîner qu'une fois par jour. J'ai apprécié mais cela me mettait mal à l'aise. Tout se mérite en semaine: le match est la récompense. Je jouais alors que je travaillais moins que d'autres: c'était difficile à vivre. Je pourrais dire que c'est fini et déposer mes chaussures. Même si le scénario de ma fin de carrière est probablement écrit, je ne le veux pas. Le plus dur est de me dire que la malchance a fait des choix à ma place. Tout m'échappe alors que, mentalement, je ne suis pas usé. La tête en veut encore mais le corps a été massacré par les événements.Je suis réaliste.On ne me volera jamais tout ce que j'ai vécu. J'ai eu une belle carrière. J'en suis fier. Beaucoup le seraient aussi à ma place. 34 fois international, je n'ai qu'un regret: notre effondrement la saison passée alors que nous étions en tête et que le titre était jouable pour le Standard. Je retiens surtout le titre avec le Lierse lors du magnifique règne d 'Eric Gerets (après un 0-3 au Standard), la finale de Coupe de Belgique (3-1, face au... Standard), le match contre le Japon lors de la dernière Coupe du Monde car je n'avais jamais joué en phase finale et j'ai obtenu cette chance après une bonne saison passée au Standard. J'ai passé cinq ans à Charleroi, où je me sentais bien, et j'y retiens d'abord mes deux années avec Robert Waseige, la finale de Coupe perdue contre le... Standard, la qualification pour la Coupe de l'UEFA, etc. La dernière page est proche à cause de ma blessure et de l'âge. La fin fait désormais partie de mon horizon sportif mais j'ai toujours faim de football. Si ce que je vis se termine mal, je n'aurai pas pu choisir le moment de mettre un terme à ma carrière de joueur. Ce n'est pas souvent le cas, évidemment. Marc Degryse a pu le faire. Luc Nilis pas et, dans son cas, l'arrêt fut autrement brutal. Marc Wilmots a su reculer le seuil de la douleur comme personne pour gérer sa retraite. Pour le moment, je suis dans l'impossibilité de le faire. Je n'ai joué que cinq matches de championnat cette saison: dur à accepter, je le vis mal". "Encore joueur à 70% mais déjà entraîneur à 30%"Eric Van Meir essaye d'aider le groupe, spécialement les jeunes. L'Anversois suit évidemment tous les matches des Rouches. Dans le feu de la conversation, il dit à un moment: "Je suis encore joueur à 70% mais déjà entraîneur à 30%". Un aveu? "Je resterai dans les milieux du football après ma carrière", avance-t-il. "Entraîneur. Je n'ai pas assez de patience pour m'occuper des jeunes. Je préfère diriger une équipe Première. Je serai en fin de contrat au terme de la saison. Mais j'ai le temps, je ne mets pas martel en tête, je peux rester quelques mois sans travail afin de prendre un peu de recul pour me resituer. Dominique D'Onofrio suscite le dialogue. Quand personne ne prend la perche, je dis ce qui me frappa du haut de la tribune. Même si je ne joue pas,je veux aider le Standard".Ses problèmes actuels s'expliquent aussi par des blessures d'ancien combattant de la D1. En 1991, Jean-Paul Spaute le fait venir de Berchem à Charleroi. Lors des premiers entraînements, il est séché par David Baetslé. On le relève avec les ligaments croisés antérieurs du genou gauche en bouillie. Une cata alors qu'il allait s'installer en D1. Le Docteur Martens utilise la technique McIntosh lors de l'intervention. Un bout de tendon et prélevé dans la cuisse et greffédans le genou. Sa saison est terminée mais Charleroi lui laisse le temps de se retaper. Une bonne chose mais le genou, certes solidifié, ne sera plus jamais le même qu'avant. Il est forcément moins stable et subit plus durement les mouvements brusques. "Peut-être mais cela ne m'a pas posé de problèmes jusqu'en 1994", avance Eric Van Meir. "Au retour de la Coupe du Monde aux Etats-Unis, je n'ai pas pris le temps de me reposer. Les vacances furent écourtées comme ce fut le cas en 1998, en 2000, et en 2002. Toujours le problème des programmes trop chargés. En 1994, Charleroi entama difficilement le championnat. J'avais le genou douloureux mais Georges Leekens avait besoin de moi. Pas question d'arrêter alors que j'en avais besoin. C'est l'envers du décor. On me ponctionna régulièrement le genou gauche. Je prenais des anti-inflammatoires. Je n'avais pas le choix: le club était dans le doute et, de toute façon, à 26 ans, on ne songe qu'à une chose: jouer. C'est le bonheur total et pour vivre cela, on oublie le mal. Je souffrais à l'entraînement pas en match. En décembre,on a enfin trouvé le temps de m'opérer du ménisque externe. Je suis resté deux mois sans jouer. Le genou était plus sensible mais a tenu la route jusqu'en novembre dernier". "Il fallait que j'écoute mon corps pour réussir"Il y a tout de même eu une alerte sérieuse avant la Coupe du Monde. La veille du départ pour l'Asie, Eric Van Meir se réveille avec un genou en feu. La cata. Cette présence au Japon lui tenait à coeur car il n'avait jamais joué de match lors d'une phase finale de Coupe du Monde. Il avertit tout de suite Robert Waseige. L'ancien coach fédéral connaissait le dossier médical très fourni d'Eric Van Meir. Il lui fit confiance."Même si je paniquais un peu, je savais que c'était une alerte, rien de plus", raconte Eric Van Meir. "J'ai demandé au docteur de faire une ponction. Il a préféré procéder à cette petite intervention après notre arrivée au Japon. Jai donc voyagé durant 24 heures dans des conditions plus difficiles que les autres. A Kumamoto, la grande aiguille a fait son oeuvre et, le lendemain, le genou était bien sec". Sa carrière aurait-elle été différente sans la blessure causée par David Baetslé? Qui pourrait répondre à cette question? "Je ne sais pas", conclut Eric Van Meir. "Le destin de chacun est incomparable à celui d'un autre joueur. Pär Zetterberg s'est retrouvé chez le chirurgien pour ses deux genoux. Il joue encore. En 1991, j'ai été opéré des ligaments croisés antérieurs le même jour que Patrick Schrooten de l'Antwerp. Il a rejoué en Réserve lors du même match Antwerp-Charleroi mais a tout de suite fait une rechute. C'était la fin de sa carrière alors que la mienne ne faisait finalement que commencer. Ma compagne est très réaliste et cela m'aide beaucoup à comprendre et bien gérer la situation. C'est dur mais je retiens d'abord les belles choses de ma carrière. Maintenant, c'est évident, le footballeur doit aller plus vite, plus haut, plus loin. Or, il y a des limites. Chacun doit connaître les siennes. Je ne me suis jamais pris pour une star. Je n'ai jamais été une fusée à la course. Je ne me suis jamais retourné très facilement mais j'ai exploité mes autres atouts: taille, timing dans le trafic aérien et frappe à distance. Mon genou fragile m'a amené à réfléchir. Je n'avais plus de ligaments, plus de ménisques qui jouent un rôle m'amortisseurs. Il fallait que j'écoute mon corps pour réussir ma carrière: c'est ce que j'ai fait". Pierre Bilic"C'est la facture du plus beau métier du monde""Je pourrais dire que c'est fini et déposer mes chaussures"