On bavarde avec FabioJakobsen (25 ans) depuis une voiture qui roule en direction des Pays-Bas. Le coureur néerlandais vient de terminer un séjour de trois semaines en Espagne avec sa petite amie DeloreStougje (23 ans), où il a combiné des vacances avec un stage d'entraînement qu'il a lui-même organisé. Depuis le tableau de bord, on le voit installé sur le siège passager. Sa petite amie, hors-champ, est au volant. Jakobsen a donc le temps de discuter par Zoom. "C'est, avec les trois semaines d'après-saison, la seule période de l'année où on peut partir ensemble".
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On bavarde avec FabioJakobsen (25 ans) depuis une voiture qui roule en direction des Pays-Bas. Le coureur néerlandais vient de terminer un séjour de trois semaines en Espagne avec sa petite amie DeloreStougje (23 ans), où il a combiné des vacances avec un stage d'entraînement qu'il a lui-même organisé. Depuis le tableau de bord, on le voit installé sur le siège passager. Sa petite amie, hors-champ, est au volant. Jakobsen a donc le temps de discuter par Zoom. "C'est, avec les trois semaines d'après-saison, la seule période de l'année où on peut partir ensemble". Et même à ce moment-là, son métier reste au centre de ses préoccupations. Pour Delore, elle-même ancienne cycliste, ce n'est pas neuf. Ils sont désormais ensemble depuis six ans. Ils se connaissaient déjà depuis les catégories de jeunes, mais aucune discussion n'a été entamée à ce moment-là. Après un championnat des Pays-Bas, Jakobsen a décidé de s'adresser à Delore. "Elle a terminé troisième et..." Il regarde sur le côté et rit. "Oh, deuxième, pardon." Il sourit. "Elle a terminé deuxième, donc, et je l'ai félicitée. On a un peu discuté, je m'en souviens encore très bien. Elle, un peu moins, je pense ( ilrit), mais elle m'a impressionné. Je la trouvais belle, elle rayonnait, souriait joyeusement et se montrait très amicale." Après sa réussite à ses examens finaux, il lui a envoyé un message pour établir prudemment le contact. Jakobsen a d'abord parcouru à vélo les 80 kilomètres qui séparent son lieu de naissance, Heukelom au sud d'Utrecht, de Zuidland, près de Rotterdam, où il a rempli ses bouteilles d'eau chez elle avant de retourner chez lui. Ce n'est qu'un an plus tard qu'ils ont eu leur premier rendez-vous. "Je l'aimais vraiment bien, mais elle était un peu sur la réserve au début. Je pense qu'elle voulait me tester." Il rit. "Après coup, il s'est avéré que je lui avais aussi fait bonne impression, mais elle voulait me mettre à l'épreuve et est restée prudente. Elle craignait que ce ne soit pas réciproque. Je suis heureux d'avoir persévéré, elle en valait la peine." Être amoureux est une chose étrange, dit-il. "Au début, tout est excitant et amusant, mais très vite, il est devenu évident qu'on était de vrais copains, qu'on aimait les mêmes choses et qu'on voyait la vie de la même façon. On a les mêmes normes, les mêmes valeurs. Elle ne sort pas très tard, aime se reposer et se couche tôt. Ce qu'il y a surtout... Dès le début, j'ai eu le sentiment qu'elle faisait de moi une meilleure personne. Je me suis immédiatement senti à l'aise et soutenu. Je peux vraiment être moi-même avec elle et je veux faire le maximum pour elle, tant sur le vélo qu'en dehors." C'est aussi à elle qu'il doit sa carrière professionnelle. "Quand on est célibataire, on ne doit s'occuper que de soi. À l'époque, je voulais encore disposer librement de mon temps. Lorsque j'ai commencé comme cycliste professionnel, j'ai eu besoin de structure et de discipline. J'en ai acquis par moi-même et grâce à l'éducation de mes parents, mais avec Delore, c'est allé plus loin. Pour être performant à un niveau professionnel, l'entourage est très important. Elle a joué un très grand rôle. Sans elle, je ne serais pas là où j'en suis maintenant." À part ça, ils aiment toujours partir en Espagne ensemble. "On n'est toujours pas fatigués l'un de l'autre et on profite toujours de ces trois semaines ensemble. Ça en dit long aussi." Il regarde à nouveau sur le côté. "Surtout que j'ai failli tout perdre en Pologne." Depuis lors, il l'apprécie encore davantage. Elle, mais aussi son entourage, le vélo. La vie. C'est un cliché et c'est pourtant tellement vrai. Il a continué, son entourage a suivi. Mais bien sûr, quelque part en lui, en eux, il y a toujours cette terrible chute dans le Tour de Pologne, qui a fait que sa vie n'a tenu qu'à un fil pendant 48 heures. Quasiment tous les os de sa face étaient cassés. Delore a découvert un visage ouvert de partout lorsqu'elle s'est finalement retrouvée à son chevet. Ces images, le choc, la peur, la panique ne peuvent être décrits par des mots. "Moi-même, j'avais surtout peur de ne pas survivre. Aux soins intensifs, je ne savais pas ce que j'avais exactement. Je ne pouvais pas poser de questions, car j'étais sous respirateur, et l'anglais des médecins était difficile à comprendre. Par conséquent, je ne comprenais pas exactement de quelles blessures je souffrais et ce qui n'allait pas chez moi, d'autant que je devais rester couché et que j'ignorais ce qui était cassé. J'ai également reçu beaucoup de médicaments, j'étais dans les vapes et je n'ai pas tout compris." Outre l'impact que cette situation a eu sur lui personnellement, les incertitudes et la panique, il fait référence à sa famille. "J'en ai fait l'expérience seulement à moitié parce que je survivais. Je pense qu'il se passe beaucoup plus de choses en vous lorsque vous êtes extérieurs à la situation." À l'époque, il ne s'en préoccupait pas trop, concède Jakobsen, il essayait surtout de survivre. "Mais lorsqu'ils étaient à mon chevet, je pouvais voir à travers leurs yeux que ça n'allait pas. J'ignore s'ils m'ont tout dit, et puis, ils ne comprenaient pas toujours les médecins non plus." Il regarde à nouveau sur sa gauche. "Tu as un mot pour ça?" Puis il regarde à nouveau vers la caméra. "Ça a dû être horrible..." Mais même ce mot ne reflète pas exactement ce que sa petite amie, sa famille et ses amis ont vécu. "Je me suis littéralement envolé, et ces images ont dû être terribles. À la télé, ils ont vu ce qu'il s'est passé. Il y a d'abord eu la panique, puis le silence assourdissant au milieu de toutes les spéculations. Vite, direction la Pologne, l'hôpital. "L'incertitude, l'impuissance et la colère face au flot de fake news et de rumeurs sur ce qu'il m'était arrivé, sans savoir si j'allais survivre ou mourir. Après deux ou trois jours, de meilleures nouvelles sont arrivées. J'allais survivre. À partir de là, les choses se sont améliorées petit à petit, mais je pense qu'ils n'oublieront jamais cette période." Depuis, sa compagne ne regarde plus les sprints et espère surtout que Fabio franchira la ligne d'arrivée en un seul morceau. Mais bien sûr, elle le soutient toujours, contre vents et marées. "Elle sait à quel point j'aime ça, alors qu'elle-même ne le supporte pas. Elle a arrêté de courir avant ma chute parce qu'elle a trop peur. Elle est prudente, elle ne se met pas dans des situations dangereuses comme moi. Personnellement, je recherche le danger, avec des sprints massifs, de la vitesse et des chutes. Alors, ce genre d'accident peut arriver. J'en ai moins peur parce que je suis dedans et que je le cherche, mais si on a déjà un peu peur au départ... Sur ce point-là, on est différents, mais elle comprend très bien que je veuille continuer. Bien sûr, j'ai pensé à arrêter, mais je voulais avant tout essayer de revenir. Continuer à y penser, ça ne mène nulle part. Je suis très reconnaissant à Delore et à ma famille pour leur attitude. Ils aiment toujours me voir faire ce que je fais. Malgré cette horrible histoire." Son père peut à nouveau regarder les courses, mais lui aussi vivra désormais les finales complètement différemment. L'espoir d'un bon résultat va désormais de pair avec une lourde tension. Sa mère, Sandra, et sa soeur, Marloes, évitent la télévision. Lui-même n'a pas de crainte. "J'en suis très heureux." Il a cependant changé son comportement à vélo. Au lieu d'enrouler ses mains autour du guidon, il pose maintenant ses index gauche et droit sur le frein. Il est également plus vigilant, attentif à chaque mouvement et scrutant son environnement à la vitesse de l'éclair. Les rails de sécurité sont-ils sécurisants, comment un autre coureur négocie-t-il un virage, quels sont les risques? Mais la peur? Non... Du moins, pas quand il est sur le vélo. Mais bien sûr, ce qu'il s'est passé est toujours présent dans son corps, dans ses souvenirs, même inconsciemment. "Je ne me souviens de rien de ce qu'il s'est passé entre un kilomètre de l'arrivée et le moment où je me suis réveillé à l'hôpital". Le psychologue de l'équipe, qui soutient également sa petite amie et sa famille, l'a aidé à surmonter ce traumatisme. "Je pense avoir relativement bien digéré cet événement, mais il ne disparaîtra jamais. Ce qu'on a vécu, reste toujours dans la mémoire. Comme les séquelles. Physiquement, je ne serai plus jamais le même, mais mentalement aussi, une cicatrice est toujours présente. Même si elle est assez bien refermée." Il le remarque encore lorsqu'il regarde lui-même une course. "Les mouvements dans le peloton, les espoirs des uns et des autres, les gourdes... Quand se trouve soi-même dans le groupe de coureurs, on ressent ça différemment. Mais j'ai vu les images de ma chute. D'abord à l'hôpital, précisément parce que je ne savais pas pourquoi j'étais couché là et je voulais voir ça. Delore m'a montré la vidéo sur son téléphone, mais l'image était trop petite. Je n'ai toujours pas compris où ça a mal tourné. Je n'ai regardé attentivement que plus tard, plusieurs fois en fait, et je ne souhaite à personne de vivre ça. Les conséquences, la longue réhabilitation avec beaucoup de douleur, de colère, de tristesse et de panique... Alors oui: ça reste dans ma mémoire quand je vois le final d'une course. Je remarque, à la peur indirecte, que ce qu'il s'est passé en Pologne est toujours présent." Ensuite, il y a la colère. Il l'a combattue longtemps. Et continue à la combattre. "Oui, bien sûr... Pour moi, le sport doit être sûr et équitable. Et si ça se passe comme ce jour-là... Ça peut me mettre en colère, mais je sais que ça ne m'aide pas. J'essaie d'utiliser cette énergie pour autre chose, mais bien sûr, la colère surgit de temps en temps. Surtout lorsque les autres se contentent d'en parler, ou agissent comme s'ils comprenaient et savaient tout. Je compte alors jusqu'à dix et je m'en vais." Il a toujours été élevé de cette façon: le sport doit être équitable. Son père lui a toujours dit qu'on pouvait tout faire, mais dans les limites du fair-play. Il était son soutien lorsqu'il l'accompagnait aux courses. Dans sa jeunesse, sa mère l'accompagnait parfois lorsque son père était de sortie avec sa soeur, mais lorsque le cyclisme est devenu de plus en plus un métier, ThijsJakobsen a veillé à ce que l'équipement de son fils soit en parfait état. "Il m'a fait comprendre l'importance d'un bon matériel bien entretenu. Je n'ai pas reçu de vélos trop chers, mais tout devait être parfait. Il trouvait également que la manière dont on pratiquait ce qu'on aime était très importante. Il fallait se donner à fond pour sa passion. Il a joué un rôle important dans la réalisation de mon projet. C'est pour m'offrir ça que ma mère et mon père ont travaillé à plein temps." Son père travaillait en équipe à la fabrique de verre de Leerdam, sa mère avait un emploi chez TNT Post, entre autres. "On ne manquait de rien et on a reçu toutes les facilités, mais on a été éduqués de façon très stricte. Quand on était ailleurs, on était les premiers à devoir rentrer. Je demandais parfois à ma mère: Pourquoi est-ce qu'on doit toujours rentrer si tôt? Et elle répondait: Quelqu'un doit bien être le premier. Pendant la puberté, on pouvait clairement remarquer que mes parents étaient plus stricts que ceux de mes amis. Je ne pouvais pas toujours faire ce que je voulais." Repos, régularité et propreté: sa mère utilisait souvent ces mots. "Manger sainement, se coucher à temps, être bien habillé et bien se brosser les dents... Alors que mon père était moins préoccupé par tout ça. Il disait: Écoute ta mère. Avec le recul, je suis très heureux de l'avoir fait". Mais lorsque Jakobsen a décidé de mettre un terme à ses études d'économie commerciale parce qu'elles ne pouvaient être combinées avec sa carrière de cycliste, son père a été le premier à applaudir. Alors que Fabio lui-même aurait préféré les terminer. "Je pense toujours qu'étudier est important, mais ce n'est pas toujours faisable en pratique. Lorsque j'ai fait ce choix, mon père m'a dit: Mon garçon, tu n'aurais jamais dû commencer. Va courir pendant quelques années, ensuite tu pourras toujours retourner à l'école. Ma mère était plus prudente à ce sujet: C'est la base d'un bon avenir que tu mets sur pause." Finalement, tout s'est bien passé. "Quand je me fixe un objectif, je le réalise souvent." C'est pourquoi il a choisi de faire du vélo plutôt que du football. Ses parents parlent encore de la façon dont il tapait des pieds sur le terrain quand son équipe perdait et racontent comment, à ses yeux, tout le monde était à blâmer. Le gardien de but qui dormait, ses coéquipiers qui ne faisaient pas assez d'efforts... Non: le foot n'était pas pour lui. Alors Jakobsen est allé patiner. Il avait dix ans lorsque son père l'a emmené. Il pratiquait lui-même déjà le patin à glace et, une fois par semaine, un bus venait chercher des gens dans leur village. À Utrecht, la petite bande est descendue et a mis les fers sous les pieds pour une leçon. "J'aimais ça parce que c'était rapide et que je pouvais le faire seul. J'avais plus de contrôle sur mes prestations." Quelques mois plus tard, Jakobsen a commencé à faire du vélo. Il y a également trouvé ce qu'il recherchait et ce dont il avait besoin pour être mis au défi: la vitesse, l'excitation, l'adrénaline lorsqu'il réussissait à franchir la ligne d'arrivée en premier. Et puis, il a fait du karaté. Quatre ou cinq jours par semaine, il faisait du sport, ce qui était également nécessaire: le Néerlandais était un enfant actif et énergique, carrément infatigable. On ne voyait pas souvent le petit Jakobsen assis sur le canapé avec un livre ou à table avec des crayons de couleur. "J'avais besoin d'action, ce que je faisais devait de préférence être rapide, et si possible un peu dangereux. J'adorais les défis, les exercices d'équilibre." C'était souvent le précurseur parmi ses amis et il disait aux autres comment faire les choses. "Ma grand-mère a un jour raconté que j'allais monter une tente avec mes amis. Quand elle a été prête, il a fallu la démonter et la remonter, mais d'une manière différente. Il fallait souvent faire les choses à ma façon." Il était aussi hors de question de perdre. Du moins, pas dans son esprit. Mais bien sûr, il n'a pas toujours gagné. "Vous avez alors deux possibilités: soit vous pouvez passer votre frustration sur une porte, sur quelqu'un d'autre, ou sur votre matériel, soit vous pouvez vous imputer la responsabilité de la défaite: votre préparation, votre façon de gérer les choses." Dans ce cas, il n'y a plus de coéquipiers comme au football, et ça ne pouvait pas être la faute du matériel non plus. "C'était la dernière chose à laquelle je pouvais m'en prendre. Je voyais mon père passer des heures à nettoyer le vélo, à remplacer les chaînes, à s'assurer qu'il changeait bien de vitesse... Mon vélo a toujours été parfaitement entretenu et je n'ai jamais osé le jeter. Je n'ai jamais juré quand quelque chose cassait. J'utilisais cette colère pour trouver ce qui n'avait pas fonctionné." À l'âge de quinze ou seize ans, il a réalisé que sa carrière était entre ses mains. Qu'avec son talent, il avait toutes les chances de devenir professionnel. Comme il avait besoin de contrôler les choses, il a commencé à se renseigner. "De nombreuses personnes ont de l'expérience et je n'ai pas peur de poser des questions. Pas même quand on se moque de moi. Si vous ne savez pas, vous ne savez pas. Les questions stupides n'existent pas." Il a également discuté avec son père, et aujourd'hui, des années plus tard, Jakobsen reconnaît que celui-ci a souvent eu raison. "Quand on découvre un sport comme celui-là, on écoute les gens qu'on apprend à connaître, on ne se fie pas à ce que dit son père. Chaque fois qu'il me disait comment faire, je lui répondais: Mais enfin, qu'est-ce que tu y connais, tu n'as jamais fait que du patinage. Il se mettait alors à parler de la course qu'il avait faite à vélo vingt ans plus tôt. Demande plutôt à Léon, disait-il. C'était mon entraîneur. Il confirmait alors ce que mon père avait dit. Ce sont de bons souvenirs." Cette terrible chute d'août 2020 lui a fait prendre conscience de beaucoup de choses. Pas seulement ce que ses parents ont fait pour lui et comment eux, sa soeur et sa petite amie vivent maintenant les courses, mais aussi comment lui-même veut se comporter avec les autres. "Si j'ai des enfants, je leur laisserai toute liberté pour vivre leur sport. J'ai choisi le cyclisme et cette façon de courir: ça me convient." Mais lorsqu'on n'a pas choisi ça, comme c'est le cas de sa famille et sa petite amie, et que l'on en fait l'expérience... "Cette vie n'était pas leur choix, mais ils doivent y faire face tout autant que moi. Alors, on traîne ce genre d'événement beaucoup plus longtemps. Je suis incroyablement reconnaissant qu'ils me soutiennent toujours autant. Ou peut-être même plus. Et c'est réciproque. Ce qu'il s'est passé en Pologne me fait réaliser encore plus l'importance qu'ils ont pour moi."