On était cinq autour de la table. Ça sonne comme un aveu en cette ère aux airs de dictature. On avait baissé les stores côté rue, soudoyé les voisins en leur refourguant des légumes du jardin, limité le volume de la musique pour s'assurer que les flics ne viennent pas plomber notre excitation de se retrouver enfin autour d'une bonne bouffe. On a bu des coups, beaucoup de coups, comme pour rattraper ceux qu'on n'a pas pu s'envoyer dans les bars. C'est ça aussi le risque de nous tenir enfermés: le jour où ça repart, ça va pas y aller à moitié. Pour ça aussi que j'ai fini d'y croire, à un avenir comme notre passé.
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On était cinq autour de la table. Ça sonne comme un aveu en cette ère aux airs de dictature. On avait baissé les stores côté rue, soudoyé les voisins en leur refourguant des légumes du jardin, limité le volume de la musique pour s'assurer que les flics ne viennent pas plomber notre excitation de se retrouver enfin autour d'une bonne bouffe. On a bu des coups, beaucoup de coups, comme pour rattraper ceux qu'on n'a pas pu s'envoyer dans les bars. C'est ça aussi le risque de nous tenir enfermés: le jour où ça repart, ça va pas y aller à moitié. Pour ça aussi que j'ai fini d'y croire, à un avenir comme notre passé. On n'a pas vu passer minuit, comme pour nous signifier qu'on n'était pas si enthousiastes de quitter 2020 finalement, ou parce qu'on n'est pas dupes et que ce sera pas mieux avec un 1 derrière le deuxième deux. On s'est donc pris dans les bras vers minuit quart, ça faisait longtemps que j'avais pas célébré quelque chose entouré. Ça m'a fait tomber dans un élan romantique et j'ai initié un tour de table sur le mode "et toi, tu souhaites quoi pour cette année?", et tout le monde avait sa réponse, son petit voeu légitimement auto-centré que j'ai aussitôt oublié. Mais je me souviens quand même avec précision du voeu de mon pote Momo. Momo, il a dit: "Je veux qu'on gagne l'EURO, putain!" Et là, on a répondu des trucs comme "j'avouuuue", "waaaah, ce serait le feu", "ah ouais, à fond", "oui, moi aussi finalement, c'est ça mon voeu". Momo venait de choper la meilleure note dans la matière "voeu pour 2021". On lui a tapé dans la main, puis je suis tombé dans mon premier trou noir éthylique de l'année. Je me suis réveillé tout habillé dans le canapé de mon pote, avec la bouche pâteuse et tous les symptômes oubliés d'un lendemain. Rapidement, l'enthousiasme de remporter l'EURO s'est mué en une drôle de sensation. Je veux vraiment gagner l'EURO cette année? Et si nous et nos Diables étions maudits? Quand on te prive d'une récompense pendant de longues années et que tu finis par l'obtenir, le vrai bonheur, c'est de la célébrer dans les règles de l'art, c'est l'explosion de joie partagée, c'est la foule qui devient liesse, la liesse qui devient un. C'est l'essence même du sport. Il faut pouvoir palper l'accomplissement, l'étreindre. Inutile de demander aux joueurs de Liverpool ce qu'ils en pensent. Après trente ans de disette, d'espoirs déçus et de frustrations, leur revanche historique sur leur passé n'a pas eu la saveur qu'elle aurait dû avoir. Remporter la Premier League dans un stade vide, ne pas pouvoir communier avec les supporters, ceux sans qui tout ça n'a pas de sens, ne pas parader dans la foule, ce n'est pas la réponse promise et espérée après trois décennies sans titre en championnat. Or, aujourd'hui, toujours ces foutus masques sur nos souffles, toujours ces foutues courbes et ces chiffres à dompter, ces frontières fermées. Toujours rien qui soit mis en place à long terme et qui me laisse espérer qu'on pourra un jour bondir dans un stade ou regarder les matches entre potes, à part un vaccin fini à la pisse, confectionné au coin d'une table, à la va-vite, pour pallier le manque de créativité de nos décideurs. Aucune lumière à l'horizon donc, si ce n'est l'absurdité menaçante de disputer un EURO dans des stades vides (est-ce pire que des stades à air conditionné, cela dit? ) et avec un joueur sur trois en quarantaine. Parce que c'est ça qui se profile. Rien n'a évolué en un an, pourquoi ça bougerait d'ici cinq mois? Bah ouais les gars, l'EURO, c'est coup d'envoi dans cinq mois! Alors l'EURO chacun chez soi, jusque 22 heures et à 1,5 mètre de distance, est-ce que ça vaut vraiment le coup? Et à la fois, c'est sans doute notre dernière opportunité de le décrocher (à l'image de notre ligne défensive qui redevient aussi commune qu'il y a dix ans). Elle est peut-être là, la malédiction. Un pied de nez à la belge, une histoire de perdants, même dans la victoire? Alors oui, l'EURO, c'est looooin d'être fait, et avant de le célébrer, faut le gagner. Mais je repense au voeu de mon pote et je me dis que finalement, pour cette nouvelle année, je veux pas gagner l'EURO, non. Je veux le gagner et pouvoir m'étouffer dans onze millions de paires de bras. Je veux renverser des verres dans des bars bondés. Je veux embrasser des inconnus. Je veux une Grand-Place pleine à craquer et des scènes historiques. Je veux serrer le pays entier contre mon torse et lui crier à l'oreille à quel point je l'aime et que ça me fasse venir les larmes que cette équipe mérite. Sans ça, je crois que cette année, j'ai même peur de gagner l'EURO.